Je ne sais pas si Feldman doit être classé comme "minimaliste" ou pas et pour tout dire c'est le moindre de mes soucis : à quoi bon vouloir tout étiqueter, tout classifier ?
Tout ce que je sais c'est que Feldman m'apporte, à sa façon, une sérénité que j'ai parfois des difficultés à rencontrer ailleurs. À ce titre le compositeur qui se rapproche le plus de lui est Bach : j'aime la vision d'un Bach bâtisseur trouvant et transmettant l'équilibre de ses constructions comme un grand architecte de l'âme arrive à le faire. Je ressens le même sentiment, transposé à notre époque, face à un Mondrian ou à un Feldman. Maintenant pour répondre, un peu au tout-venant, à quelques unes des questions posées plus haut, je ne suis pas convaincu qu'il faille écouter Feldman attentivement. La musique de Feldman ne réclame aucune attention, aucun effort particulier si ce n'est celui de se laisser emporter par elle. Quant à l'impression de
vide que cette musique peut susciter chez ses auditeurs, je suis absolument convaincu qu'on n'est pas en droit de considérer cela comme un défaut car c'est pour moi l'essence même de cette musique.
Il a été question ci-dessus de
Coptic Light ; voici quelques albums importants, à mon sens, pour qui veut découvrir ou s'intéresser de plus près à l'œuvre de cet immense compositeur, l'un de ceux qui pour moi, plus encore que Cage, sont peut-être appelées à révolutionner certaines de nos habitudes d'écoute.
Ces œuvres ne sont ni ennuyeuses, ni difficiles ; et s'il est vrai qu'au début de sa carrière, Feldman (1926-1987) acquiert une certaine réputation comme inventeur d'un nouveau système de notation musicale, la "notation graphique", vers la fin de sa vie ses compositions prennent une ampleur totalement "inouïe", - au sens propre du terme. Beaucoup d'entre elles durent plus d'une heure. Le second quatuor à cordes, publié récemment chez Mode, dure près de 6 heures. 6 heures de variations subtiles autour d'un thème infiniment repris, une musique statique, envoûtante, faites de tremblements, de silences...

Morton Feldman, The greatest...
Les pièces de "Morty" que j'aime particulièrement ont souvent été composées pour des effectifs réduits : petits ensembles de chambre, quatuors ou trios à cordes, pièces pour piano... Ses détracteurs reprochent souvent à Feldman d'avoir écrit une musique destinée à susciter l'ennui, comme Beckett écrivait des textes pour donner un nom à l'innommable et "montrer" le destin abominable de l'homme. Ce n'est pas sans raison que l'on a rapproché ces deux immenses génies ; mais là où Beckett ne laisse place qu'à la désolation et au désespoir, c'est par la douceur et la recherche de l'apaisement que Feldman atteint l'universel par sa représentation non du vide, mais de la vacuité, non du temps, mais de sa vanité...
En d'autres termes, si la musique de Feldman peut sembler monotone et par là-même susciter l'ennui, c'est parce que cette étape où celle où le corps et l'esprit s'ouvrent, s'abandonnent et deviennent de ce fait totalement disponibles.

Piano and String Quartet - Kronos Quartet - Aki Takahashi - Nonesuch
Piano and String Quartet est une oeuvre fascinante : longue de 80 minutes, se développant en un seul mouvement, la mélodie est presque imperceptible et dans tous les cas totalement secondaire. On assiste ici à une longue méditation tranquille, cette musique réputée longue et ennuyeuse, au contraire m'apaise : jamais d'ennui, jamais la moindre impression de longueur. De l'art, de la lenteur, un langage qui me parle et que je comprends. Chaque fois que j'écoute cet album je repense à cette grande phrase indienne et je me dis que ce serait là "un beau jour pour mourir".

Triadic Memories - Markus Hinterhaüser - Col Legno
Triadic Memories : autre grand sommet de l'art de Feldman, pour piano seul cette fois. Très difficile à interpréter (il existe à ma connaissance 9 interprétations, la plus courte faisant 61 minutes, la plus longue 124) car la notation de Feldman atteint dans cette oeuvre de 1981 une complexité incroyable, - sans la moindre indication de tempo. Le résultat est tout simplement fascinant. On se laisse bercer par cette musique dont l'intensité est la même (
ppp) durant toute la durée de l'oeuvre.

Triptych for the Rothko Chapel
Feldman, qui admirait Cage, fut New-Yorkais dans l'âme toute sa vie. En peinture, il côtoya Rothko, Rauschenberg, Philip Guston, Pollock... Splendide oeuvre chorale,
The Rothko Chapel est disponible en plusieurs interprétations, toutes magnifiques. Comme on l'a déjà dit dans ce topic, une bonne introduction à l'oeuvre de Feldman...

1982 Three Voices for Joan La Barbara, New Albion Records
L'épouse de Feldman, la chanteuse Joan La Barbara, raconte ceci (traduction française par Laurent Feneyrou) :
"En 1981, j'écrivis à Morty, pour lui demander de m'écrire une pièce pour voix et orchestre. Il me répondit en m'expliquant les problèmes que posaient les réalisations avec orchestre, mais en me laissant entendre qu'il pensait à quelque chose. Peu après, il m'envoya
Three Voices. Dans la lettre d'accompagnement, datée du 23 avril 1982, il me disait :
Chère Joan,
Voilà le travail ! Je suis un peu ennuyé du son sensuel, si ce n'est "somptueux", de l'ensemble - je ne m'attendais pas à cela. Les paroles sont extraites des deux premiers vers de Wind, un poème que Frank O'Hara m'a dédié. Je crois que c'est Frank qui porte la responsabilité principale du côté "somptueux" de la pièce.
Le système de base, c'est ce que tu chantes live, les deux autres voix sont enregistrées - où faut-il placer les deux haut-parleurs, je n'en ai aucune idée - c'est également l'une des rares compositions où je n'ai pas écrit d'indications métronomiques - persuadé que c'est ton timbre et la façon dont tu respires qui en définira le rythme - ça fonctionne très bien à la fois dans le "lent" ou dans une lenteur "rapide" (si cela signifie quelque chose).
Je sais à quel point ça va être terrible de jouer cette oeuvre ! Je sens que cette oeuvre est toi comme "Joan, c'est ta couleur" - quel beau décolleté - et la durée, même si elle semble un peu longue (qui a jamais entendu parler d'une robe de cocktail avec une longue traîne ?) - malgré tout - joue ça pour moi !
Il va sans dire que tu peux toujours me la renvoyer, quelle qu'en soit la raison. (...)Lorsque j'ai commencé à y travailler, je l'ai appelé pour lui demander quelle en était la durée exacte afin que je puisse la programmer dans mes concerts. "Je crois que ça doit faire quarante-cinq minutes", me dit-il. Aussi l'ai-je programmé avec d'autres oeuvres. Quand j'ai commencé à enregistrer les deux voix les plus aiguës, j'ai dû le rappeler, paniquée.
- Morty, c'est à peu près deux fois plus long. Quatre-vingt-dix minutes !
- C'est vrai, m'a-t-il répondu, j'avais toujours pensé que ça aurait cette longueur.
Et ce fut la durée de la première exécution, qui commença à onze heures du soir et qui se prolongea bien après minuit... comme une éternité dans un vaste et magnifique espace.
Sa mort m'a complètement bouleversée. J'ai décidé d'enregistrer ce qu'il avait écrit pour moi. Mais je ne voulais pas scinder
Three Voices en deux CD, et c'est pour cette raison que je suis revenue aux figures les plus rapides de la partition et que j'ai appris à les chanter plus vite, aussi vite qu'il m'est possible, tout en gardant la clarté de chaque hauteur. Le résultat final de l'enregistrement
Three Voices for Joan La Barbara fut très proche de l'idée originale en quarante-cinq minutes et aussi le premier disque compact consacré à la musique de Feldman.
Dans la version plus rapide, on se retrouve soudain propulsé dans la tempête d'une infinie quiétude d'accords complexes. J'ai pu visualiser l'image de O'Hara : un ours perdu dans une tempête de neige, piégé dans une boule de neige qui ne tombe pas jamais. "Rien ne tombe jamais."
Dans la version originale de quatre-vingt-dix minutes, on peut vivre des moments de pure beauté dans un paysage sonore plus précieux et pourtant luxuriant, qui tendent peut-être vers la fascination du rien qui marque les principes de l'expressionnisme abstrait...
Après les années au cours desquelles j'avais chanté la version rapide, j'ai trouvé une signification nouvelle dans la version plus lente et plus langoureuse. Plus qu'une pièce de concert, cette oeuvre est une vie entière dans le temps d'une soirée.
Morty me dit un jour qu'il avait eu la vision des haut-parleurs comme autant de pierres tombales et qu'il avait conçu la voix
live comme conversant avec des esprits. Pour lui, c'étaient les voix de ses amis Philip Guston et Frank O'Hara qui y étaient enterrées ; la voix
live était la sienne. Il m'avait donné sa voix à chanter."
La version de Joan La Barbara (où les trois voix sont enregistrées par elle-même) est toujours disponible. Choisissez un moment où vous êtes calme, disponible, oubliez tout, ouvrez votre esprit et laissez-vous emporter...