Acte I Scène 3C'est la scène de Marie
Marie, Margret, Wozzeck, l'enfant de Marie et Wozzeck
La fanfare devinée scène 2 (La Marche) enfle et se transforme en un défilé grandiose, il passe sous les fenêtres de Marie qui admire ces hommes en compagnie de l'égrillarde Margret. Celle-ci attise le désir de Marie à leur égard mais elle joue aussi les fausses prudes ce qui agace Marie. Elle l'insulte, Margret sort.
Restée seule avec son fils, le "pauvre petit batard" à la "frimousse malhonnête" comme elle l'appelle, Marie déprime, se réfugie dans le calin qu'elle lui procure. La Berceuse qu'elle chante s'adresse aussi bien à cet enfant déjà maudit qu'à sa propre solitude, peut-être même à sa propre enfance privée de tendresse. Elle en vient à penser que l'alcool apaiserait sa douleur, "Rien que du vin bien frais".
Elle reste pensive pendant que l'orchestre nous livre longuement sa rêverie.
Wozzeck entre et confie à Marie ses angoisses délirantes, le ciel en feu, la fumée qui sort de la terre, tout ça quoi ! Marie tente de le ramener à la réalité et à ce qu'elle aurait de plus réjouissant pour lui, à son devoir paternel, elle lui tend leur enfant. Wozzeck ne peut le prendre dans ses bras, le regarder, il s'enfuit. Marie reste seule et profondément désespérée. Au point de demander à son enfant de la réconforter "Pourquoi tu ne dis rien gamin ?", "Ah nous pauvres gens. Je n'en peux plus, j'ai si peur". Rideau
Cette troisième scène, Berg la construit avec deux pièces de caractère, populaires et classiquement récupérées par la musique savante depuis le XVIII° pour le moins.
La Marche militaire et
la Berceuse.
La Marche occupe la première partie, le défilé et le dialogue avec Margret. La Berceuse occupe la deuxième partie, Marie seule avec son enfant.
La Marche:Le thème de la frayeur (cf Acte I scène 1) ouvre la scène aux violoncelles
[7'21 de la piste 2, CD1 version Boulez], sept fois par groupe de trois motifs puis deux puis un et enfin la moitié du motif, mais en allégeant progressivement l'orchestration à chaque reprise ce qui fait qu'il devient inaudible après la deuxième répétition. EN guise d'avertissement ? Les tambours et les caisses claires commencent à marteler le rythme de la Marche
[7'24 de la piste 2] repris et soutenu par Marie: "Tshin Bum, Tshin Bum, Bum..."
[0'00 piste 3]. Elle semble prendre un plaisir tout neuf d'enfant à voir défiler tous ces soldats par la fenêtre dans leurs uniformes rutilants. La joie simple, sans doute la première et la dernière de l'oeuvre. La fanfare enfle, trompettes. Margret
[0'13]: "Was ein Mann ! Wie ein Baum ! (Ça c'est un homme, on dirait un arbre), le Tambour-Major est déjà bien là sans pour autant apparaître dans cette scène, l'orchestre le remplace avantageusement, envahissant marteau-pilon qui occupe tout l'espace musical obligeant les deux femmes à hurler presque pour se faire entendre et couvrir le vacarme. La Marche impérieuse enfle encore
[0'33]. Marie ne tenant plus éclate et se lance dans un trait arioso rythmé "Soldaten, Soldaten... (Les soldats sont de beaux gaillards), ce faisant elle modifie complètement le climat de cette fanfare dont les cuivres et les percussions délaissent le pas des hommes pour les battements du coeur de Marie.
Je trouve qu'on a ici deux composantes, deux traitements différents de cette marche, d'abord virile et martiale avec le Tambour-Major, puis féminine et dansante avec Marie. Elle va se modifier encore une fois: Margret et Marie se disputent, la marche se modifie insensiblement à partir de
[0'54], les timbres se mêlant sournoisement, peut-être des violons dans leur aigu ou des flûtes ? [Vers la mesure 350 et suivantes mais la partition piano ne précise pas l'instrumentation ici]. Cette Marche devient plus dissonante, désarticulée, elle personnifie sans doute Margret, sa roublardise de Tartuffe en jupons.
Marie ne tenant plus éclate de nouveau: "Luder !" (Salope !)
[1'17] en refermant la fenêtre. La Marche s'interrompt aussitôt remplacée par de longs accords déchirants aux cordes qui viennent constituer le
thème de Marie:
Illustrations: Caroline...aussi harmoniquement complexe et beau que celui du thème d'accords de Wozzeck, constitué d'une descente en tierces mineures et secondes mineures reposant sur des accords de quartes qui confèrent une atmosphère très particulière de tristesse glacée.
Pour se réconforter de ce brusque accès de tristesse qui l'envahit (elle est une femme seule, sans le mari Wozzeck, sans l'amant Tambour-Major, sans "l'amie" Margret), elle serre son enfant tendrement tout en lui débitant des horreurs (batard, malhonnête), mère ambivalente pour le moins.
La Berceuse:Elle débute
[1'55] sur un rythme de Sicilienne à 6/8. , elle est lancinante mais douce et offre une belle pause au milieu de la violence ambiante, elle approche de la valse à certains moments. Je pense beaucoup à des passages de la Vanessa de Barber ici.
Les quartes ponctuent expressivement son chant, sur popeia
[2'00], sur "Mädel", sur "Hast ein klein" (tu es un enfant), sur "Mann" (homme), sur "darnach",
[2'18]... "Mein Süsser"
[3'22]...
Cette Berceuse s'achève sur une belle descente du chant de Marie de près de deux octaves
[3'23] "Rien que du vin bien frais"

Dès la conclusion de cette phrase on pénètre dans une sorte d'intermède symphonique mystérieux qui occupe l'exact milieu de cette scène. Marie se tait et l'orchestre nous livre ses pensées. Il n'est jamais extérieur aux personnages, il est la projection musicale de leur état psychique, c'est encore plus flagrant ici dans ce passage merveilleux "Marie plongée dans ses pensées".
[3'34] On entend à la clarinette le thème de la berceuse, puis au trombone
[3'43], contre-tuba
[3'54] sur des tenue de quartes aux altos et violons en descente chromatique. Cette descente donc, le sentiment de pénétrer de plus en plus profondément dans les pensées de Marie. Le rythme de la sicilienne s'efface pour laisser la place à un orchestre frémissant
[4'00]. Parvenus au bout de ce voyage introspectif, nous pouvons enfin contempler les beautés que Marie détient en son sein:

Des pizz' de contrebasses [première partie de la phrase ci-dessus] scandent des Do-Fa
[4'01] rejoints par les cordes qui tiennent une quinte creuse sur La-Mi étagées des cordes graves aux violons. Ici Berg réalise un petit miracle qui va durer jusqu'à
[4'24]. Do-Fa-La-Mi, tout l'orchestre ne s'exprime qu'avec ces seules notes, aux cordes, aux bois et dans les chatoyantes descentes du célesta qui constituent le centre de cet intermède. Il y a là de la beauté, de l'émerveillement, de l'espoir, de l'amour sans doute. Un bien-être qui lui fait défaut dans son environnement et qu'elle va retrouver dans ce monde interne sur lequel elle se replie momentanément. Malgré quelques appels de trompette dans le lointain vaguement menaçants
[4'22]. On remonte de cette exploration à l'aide de quintes ascendantes tenues par les cordes sur La-MI
[4'41] tandis que la harpe oscille sur des Fa-Si.
Marie et Wozzeck:[4'49] Wozzeck arrive annoncé par un petit motif grotesque aux bois:

Wozzeck amène avec lui toute l'angoisse qui s'éparpille à l'orchestre dans des fuites de notes d'un pupitre à l'autre, instabilité: pizz, tremolo, trilles, xylophone, descentes en gammes précipitées, cris étouffés des cors oscillations et tricotages inquietants des bois dans le grave. Wozzeck confie ses hallucinations.
Pour ce faire
[5'54] il utilise la belle phrase de la scène précédente recitée ici textuellement ("Trois jours et trois nuits plus tard il était entre les planches").

Le poids de ce qu'il porte est renforcé par les gros appuis de cuivres et de contrebasses
[6'10]. Marie est effrayée et sa peur s'exprime par les grand arpèges rapides et ondulant des cordes qui s'enfoncent dans le grave, comme un tourbillon qui aspire Marie
[6'20]Mesure 454
[6'35] Wozzeck s'en va accompagné de son motif inversé et déformé ici au hautbois et suivi des quintes creuses étagées aux hautbois, clarinettes, flûtes.
Marie seule se lance dans une belle tirade angoissée,
[6'40] tout l'orchestre est beaucoup plus dissonant, les timbres sont glaçants, les intervalles plus chromatiques que jamais, des intervalles de secondes ricanant aux cors (la peur de Marie) et toute cette peur se focalise sur la dernière phrase de Marie: "Ach ! Wie arme Leut" (Ah nous pauvres gens) rejoignant la phrase de Wozzeck à la première scène. Avec une descente de tierce puis de seconde sur
Wie arme
Tout l'orchestre dans une montée effrayée se met à hurler.
Interlude:L'interlude qui suit voit revenir ce motif de seconde aux cuivres grimaçant avec un crescendo puis decrescendo qui figure Marie s'apaisant. Un alto seul vient dessiner une phrase pas franchement rassurante reprise aux bois et inspirée de façon très lointaine par l'air de la fanfare