Autour de la musique classique

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 Wozzeck - Berg

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natrav
Papa pingouin


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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Jeu 29 Oct 2009, 01:04

J'ai enfin un livre de chevet un peu plus conséquent pour avancer dans la partition. La belle analyse musicale de Michel Fano avec la traduction du livret par Pierre Jean Jouve. Ça se lit comme un roman ! Very Happy



Pour 16 €

La dernière scène de l'acte II sera pondue dimanche à mon retour.
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natrav
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Dim 01 Nov 2009, 20:32

Acte II, Scène 5

Rondo marzial avec Introduction

Cinquième et dernier mouvement de la symphonie que représente l'acte II.
Le Rondo est un mouvement rapide qui clôt souvent une symphonie et organisé selon le modèle couplets avec refrain. Probablement issu du Rondeau, forme chantée fixée dès le XIV° siècle par Machaut.


Introduction:

Elle fait écho à la scène 2 de l'acte I quand Andres et Wozzeck coupaient des saules dans le bois.

Les soldat dorment dans le poste de garde, de leur sommeil s'échappe un choeur à bouche fermée. Wozzeck qui dort sur le lit de camp avec Andres se réveille, angoissé: "Il y a une voix qui sort du mur" rappelant son hallucination dans le bois ("Et en bas c'est comme un vacarme de trompettes").
Andres tente de le rassurer mais Wozzeck continue d'halluciner "Il y a un couteau qui brille devant mes yeux".
Wozzeck prie pour se calmer.


Rondo:

Partagé en cinq sections:

Refrain I
Couplet I
Refrain II
Couplet II
Refrain III


Entrée tapageuse du Tambour-major. Il fanfaronne: "Je suis l'homme, j'ai une belle femme à faire des portées de tambours-majors". Il vient s'enivrer. Consommer du schnaps est un signe d'affirmation virile: "L'homme doit se saouler". Il tente d'ailleurs de forcer Wozzeck à boire, celui-ci refuse. Scène d'abus humiliante pour ce dernier. Wozzeck siffle, moitié moqueur, moitié pour tenter de se donner une contenance.
Le Tambour-major assoie sa supériorité en dévirilisant Wozzeck: ["Faut-il te laisser autant de souffle qu'un pet de vieille femme ?"/i] Les deux hommes se battent, Tambour-major plaque Wozzeck au sol et l'étrangle. Il triomphe: [i]"Quel homme je fais !"
Andres et un soldat constatent la défaite de leur compagnon: "Il a son compte. Il saigne."
Wozzeck, assis sur son lit reste éveillé.

Cette dernière partie fait ici un bel écho à a scène 5 de l'acte, I, celle de la "consommation". Marie ou Wozzeck représentent tous deux des individus indifférenciés à l'égard desquels le tambour-major manifeste sa puissance sexuelle. Quasi viol pour Marie, parangon de viol pour Wozzeck qui subit les abus du Tambour-major. Sa force virile prouvée il peut s'exclamer: "Voyez quel homme je fais !"
Etrangement ces deux scènes violentes ne semblent pas avoir de retentissement particulier sur le déroulement du drame, juste permettre de l'accélérer. Cet homme intervient brutalement, saccage et s'évapore comme il est venu. Il n'interviendra plus dans l'opéra.


---------------------------------------------------------------------



Dans le détail:


Introduction:

* Choeur des soldats endormis
Mes. 737 à 743
piste 9: 9'58 à piste 10: 0'12

Superbe et étonnante introduction donnée par les soldats plongés dans le sommeil. Choeur à bouche fermée, une mélopée trainante interrompue par des Sol# de la contrebasse dans l'aigu. L'effet est saisissant, onirique.
Il s'agit en fait de la même entrée que celle de la scène 2 de l'acte I, Wozzeck et Andres au bois. [Piste 2 - 0'00] Elle est ici transposée à la quarte augmentée. Le choeur des hommes remplace le trio trombones, cors, trompettes, les appels de la contrebasse remplaçant ceux du hautbois et piccolos.
Le choeur reprend sa mélopée et les appels de contrebasse sont remplacés par des "Oh !" lancés par Wozzeck. Piste 10 - 0'00

Dans l'extrait ci-dessous je n'ai reproduit que la partie du dessus (les ténors) sur les cinq voix du chœur.





* Hallucination de Wozzeck
Mes 744 à 749
0'13 à 0'47

On retrouve le Ländler et son dessin descendant: Sib, La, Mib, Ré aux contrebasses et violoncelles d'une pesanteur qui en fait une marche funèbre. 0'16 à 0'26



Suit une montée constituée de secondes mineures aux cors et au chant de Wozzeck alors qu'il évoque les violons de la scène du cabaret, comme une pensée rampante qui émerge avec douleur. Enfin il éclate sur des "Immerzu ! Immer zu !" 0'32
Wozzeck confie à Andres de nouvelles hallucinations auditives. Il entend des voix derrière les murs, l'angoisse est à son comble et l'orchestre reprend textuellement la marche montante et oppressante de la scène 2 de l'acte I 0'36 à 0'48 quand Wozzeck évoquait son impression que "Quelque chose avance sous le sol avec nous". Piste 2 - 4'02.


* Wozzeck et Andres
Mes. 750 à 753
0'48 à 1'10
Une intervention rassurante d'Andres et c'est à nouveau une montée en secondes mineures de tout l'orchestre et du chant de Wozzeck qui culmine sur un "Messer" (couteau) répété deux fois, toujours sur une seconde mineure.



Immédiatement est ébauchée une descente chromatique à l'orchestre, la même qui accompagnera Wozzeck dans la mort lors de sa noyade dans le lac. Un raccourci qui fixe dés lors le destin de Wozzeck.


* La prière de Wozzeck
Mes. 754 à 758
1'11 à 1'42

Elle reprend elle aussi du matériel pré-existant, un passage de la scène 2 du I quand Wozzeck évoquait les trous jours et trois nuits aboutissant à la mort de l'homme qui avait découvert une tête dans la clairière. Mais ici plus d'inquiétude, plutôt la douceur de cordes somptueuses qui pleurent et prient avec Wozzeck dans un passage apaisé. 1'20 à 1'39 aussitôt suivi du

* Choeur des soldats endormis
Mes. 759 et 760
1'43 à 1'58
...qui avec tendresse vient bercer Wozzeck.



Rondo:

* Refrain I
Mes. 761 à 776
1'59 à 2'37

Le Tambour-major entre en scène accompagné de son thème tonitruant extrapolé d'un passage mélodique qu'il entonnait avec fierté vantant l'érection de son "plumet sur la tête" (mesure 675, I)



Menaçant, grotesque, on est loin des chromatismes tour à tour tendres ou douloureux de l'Introduction. Tout est martelé notes piquées jusqu'au ridicule du xylophone et des cymbales.



Il achève son refrain en apostrophant Wozzeck alors que le trombone chante "Wir arme Leut" 2'36




* Couplet I
Mes. 777 à 785
2'37 à 3'00

...qui voit Wozzeck aux prises avec son rival. L'orchestre titube sur un motif pointé. Wozzeck siffle sur un ton moqueur le thème de l'ébriété accompagné des flûtes et piccolos




* Refrain II
Mes. 785 à 799
3'00 à 3'36

La bagarre commence en convoquant la musique qui accompagnait la lutte amoureuse entre Marie et le Tambour-major à tout l'orchestre sur le Thème du Tambour-major. 3'09 à 3'17 Rétrospectivement cela inscrit la scène de la séduction sous le signe de la violence.

Clarinettes, cors et cordes reprennent alors le "Wir arme Leut" 3'19 à 3'36, qui une fois de plus vient signifier la défaite de Wozzeck.


* Couplet II
Mes. 800 à 804
3'37 à 3'50

Encore plus court, l'alternance refrain couplet accélère. Le Thème du Ländler semble ici transformé en une sorte de gigue sifflant aux cordes.
C'est maintenant de mépris que le Tambour-major siffle le Thème de l'ébriété. 3'46 à 3'50


* Refrain III
Mes. 805 à 808
3'51 à 4'01

N'est constitué que de l'affirmation virile du Tambour-major: "Was bin ich für ein Mann !" accompagné de la fanfare triomphale martelée aux cuivres et à la caisse claire.



Conclusion:
Mes. 809 à 818
4'02 à 4'26
L'orchestre freine, la fanfare ralentie, plonge dans le grave en couinant des cors.
Fin de l'affrontement qui laisse Wozzeck anéanti.

Andres remarque le sang sur Wozzeck annonçant ainsi un des thèmes majeurs de l'acte suivant. Wozzeck, sombre, de façon énigmatique et menaçante conclue cet acte par: "L'un après l'autre".
L'orchestre s'est tu, un coup de tam-tam conclusif vient accompagner un Si final à la harpe suivi de 4 mesures de silence.






Fin de l'acte II
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Octavian
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Dim 01 Nov 2009, 20:40

cheers

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« Je ne comprends pas qu'on laisse entrer les spectateurs des six premiers rangs avec des instruments de musique. » (Alfred Jarry)
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natrav
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Dim 01 Nov 2009, 20:45

Merci Wink
J'espère qu'à l'usage ça sera utilisable... Eu un peu de mal à synthétiser cet épisode.
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senga
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Dim 01 Nov 2009, 21:12

bounce
C'est sympa d'être rentré suffisamment tôt de WE pour nous offrir la lecture du dimanche soir!
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senga
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Lun 02 Nov 2009, 22:55

natrav a écrit:
Acte II, Scène 5
Etrangement ces deux scènes violentes ne semblent pas avoir de retentissement particulier sur le déroulement du drame, juste permettre de l'accélérer. Cet homme intervient brutalement, saccage et s'évapore comme il est venu. Il n'interviendra plus dans l'opéra.
Il (Büchner /Berg) présente les personnages comme il organise sa pièce/sa partition: juxtaposition, apparition et disparition, chacun ne présentant qu'un fragment de la réalité mais se combinant aux autres pour constituer un tout. Le Tambour Major rappelle le cheval dont parle Wolfgang dans l'autre fil: son bel uniforme cache la réalité de son vide intellectuel, tout comme le masque de la morale cachait les raisonnements oiseux du Capitaine.
natrav a écrit:
Il s'agit en fait de la même entrée que celle de la scène 2 de l'acte I, Wozzeck et Andres au bois.
ah oui, c’est frappant une fois que c’est dit ! W est harcelé où qu’il soit, dans la nature ou dans la caserne. Tu disais précédemment qu’on trouvait cette structure en tout 3 fois dans l’œuvre : c’est quand la 3ème fois ?
natrav a écrit:

On retrouve le Ländler et son dessin descendant: Sib, La, Mib, Ré aux contrebasses et violoncelles d'une pesanteur qui en fait une marche funèbre.
Ah oui, c’est comme si W était attaché à la terre, incapable de s’en libérer. C’est finalement une frange très mince qui le sépare / le lie en même temps aux hommes cloués entre 4 planches sous terre. "quelque chose avance sous la terre avec nous"
natrav a écrit:
* La prière de Wozzeck
On ne dira jamais assez combien les prières et les berceuses sont émouvantes dans cette oeuvre.
natrav a écrit:
Elle reprend elle aussi du matériel pré-existant, un passage de la scène 2 du I quand Wozzeck évoquait les trous jours et trois nuits aboutissant à la mort de l'homme qui avait découvert une tête dans la clairière. Mais ici plus d'inquiétude, plutôt la douceur de cordes somptueuses qui pleurent et prient avec Wozzeck dans un passage apaisé.

Certes, mais on se retrouve dans un schéma descendant très net. Apaisement : pê, mais aussi abdication.
natrav a écrit:
* Choeur des soldats endormis...qui avec tendresse vient bercer Wozzeck.

Mais si tu dis que c’est le même motif qu’en I,2, c’est plutôt et la tendresse, bordel ! Parce que en I,2, c’est au contraire la nature inquiétante qui est maudite, non ?
natrav a écrit:
Le Tambour-major entre en scène accompagné de son thème tonitruant extrapolé d'un passage mélodique qu'il entonnait avec fierté vantant l'érection de son "plumet sur la tête"
Menaçant, grotesque, on est loin des chromatismes tour à tour tendres ou douloureux de l'Introduction. Tout est martelé notes piquées jusqu'au ridicule du xylophone et des cymbales.

Villars dirigé par Marthaler était génial là !
natrav a écrit:
J'espère qu'à l'usage ça sera utilisable... Eu un peu de mal à synthétiser cet épisode.

Cette scène d’après ce que tu écris est placée sous le signe des élans arrêtés. Wozzeck est physiquement brisé et finit d'ailleurs par saigner. Tu pointes à plusieurs reprises le mouvement de chute. A chaque fois que W tente d’affirmer quelque chose, il s’emporte et il est à chaque fois broyé. Plus seulement psychologiquement (Andres), intellectuellement (Capitaine) ou scientifiquement (Docteur), mais physiquement (Tambour). C’est ainsi que j’entends la marche funèbre dont tu parles, la descente chromatique, le destin scellé, le couteau, les motifs
- de la soumission religieuse « amen » (si tu pouvais l’analyser musicalement : peut-on y voir un rappel de quelque chose, du motif de la soumission ou autre ???)
- de la soumission sociale « wir arme Leute »2 fois (j’ai du mal à l’entendre)
- de la soumission physique qui se manifeste dans les 4 mesures de silence.

Chez Abbado, la violence musicale est énorme comparée à Boulez qui laisse les voix s’épanouir davantage. Comme je t’avais dit que pour suivre tes notes, je délaissais Metzmacher et Abbado, je corrige pour cette scène.

Tu avais précédemment distingué 2 motifs "wir arme Leute" celui de Marie et celui de Wozzeck et de l'orchestre. On peut tirer une conclusion d'une comparaison musicale des 2?
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natrav
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Mar 03 Nov 2009, 00:39

senga a écrit:
juxtaposition, apparition et disparition, chacun ne présentant qu'un fragment de la réalité mais se combinant aux autres pour constituer un tout.


Certes, mais chez Berg, c'est la musique qui relie les scènes et jette un pont entre ces personnages, ces lieux (forêt-caserne; maison de Marie-caserne). L'impression décousue disparaît pour moi grâce à l'utilisation thématique récurrente et les glissement d'une scène à l'autre par des interludes orchestraux parfois très signifiants.



Citation:


natrav a écrit:
Il s'agit en fait de la même entrée que celle de la scène 2 de l'acte I, Wozzeck et Andres au bois.
ah oui, c’est frappant une fois que c’est dit ! W est harcelé où qu’il soit, dans la nature ou dans la caserne. Tu disais précédemment qu’on trouvait cette structure en tout 3 fois dans l’œuvre : c’est quand la 3ème fois ?


Je viens de réécouter tout le III, je n'entends pas. Où ai-je dit ça ? Je ne retrouve pas le post Smile
Ce qu'on entend c'est, dans la scène 4 du V, l'Accord de 6 notes qui est extrapolé des voix de l'orchestre qui chantent ce thème entendu déjà deux fois. Une lecture verticale donc mais plus la ligne mélodique.

Citation:
natrav a écrit:

On retrouve le Ländler et son dessin descendant: Sib, La, Mib, Ré aux contrebasses et violoncelles d'une pesanteur qui en fait une marche funèbre.
Ah oui, c’est comme si W était attaché à la terre, incapable de s’en libérer. C’est finalement une frange très mince qui le sépare / le lie en même temps aux hommes cloués entre 4 planches sous terre. "quelque chose avance sous la terre avec nous"

Ça me plaît bien, Wozzeck l'homme de la terre sans doute, d'extraction paysanne sans doute et qui ne s'en dégagera pas (il meurt noyé quand même hehe)
L'aspect archaïque aussi, plus proche des origines et de la nature avec ce pouvoir magique ou animal de sentir avant les autres les catastrophes. Un Wozzeck tellurique.


Citation:
natrav a écrit:
* La prière de Wozzeck
On ne dira jamais assez combien les prières et les berceuses sont émouvantes dans cette oeuvre.

thumleft
A cet égard, la scène de la Lecture de la Bible par Marie est un des plus beaux passages de l'oeuvre, avec des moyens réduits, une émotion incroyable. Very Happy
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natrav
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Mar 03 Nov 2009, 00:51

Citation:

natrav a écrit:
* Choeur des soldats endormis...qui avec tendresse vient bercer Wozzeck.

Mais si tu dis que c’est le même motif qu’en I,2, c’est plutôt et la tendresse, bordel ! Parce que en I,2, c’est au contraire la nature inquiétante qui est maudite, non ?


Là je ne te suis pas, c'est justement ce qui est surprenant. Avec le même matériel mais une orchestration différente, orchestre devenant voix, l'effet en est presque contraire. A mes oreilles du moins. Smile

Citation:
natrav a écrit:
J'espère qu'à l'usage ça sera utilisable... Eu un peu de mal à synthétiser cet épisode.

Cette scène d’après ce que tu écris est placée sous le signe des élans arrêtés. Wozzeck est physiquement brisé et finit d'ailleurs par saigner. Tu pointes à plusieurs reprises le mouvement de chute. A chaque fois que W tente d’affirmer quelque chose, il s’emporte et il est à chaque fois broyé. Plus seulement psychologiquement (Andres), intellectuellement (Capitaine) ou scientifiquement (Docteur), mais physiquement (Tambour). C’est ainsi que j’entends la marche funèbre dont tu parles, la descente chromatique, le destin scellé, le couteau, les motifs


Ça me convient tout à fait. Wozzeck brisé par lui-même et son idéalisme puéril.
Citation:

- de la soumission religieuse « amen » (si tu pouvais l’analyser musicalement : peut-on y voir un rappel de quelque chose, du motif de la soumission ou autre ???)
- de la soumission sociale « wir arme Leute »2 fois (j’ai du mal à l’entendre)
- de la soumission physique qui se manifeste dans les 4 mesures de silence.


Ah, c'est intéressant. Very Happy
Pour le Amen... Pas facile d'en dire autre chose qu'une octave descendante sur un ré naturel, la descente chromatique se poursuivant aux cuivres indiquant le peu de réassurance qu'a trouvé Wozzeck dans cette prière.

Citation:
Chez Abbado, la violence musicale est énorme comparée à Boulez qui laisse les voix s’épanouir davantage. Comme je t’avais dit que pour suivre tes notes, je délaissais Metzmacher et Abbado, je corrige pour cette scène.

Je m'en tiens à Boulez, moins par goût que par souci de cohésion dans mes écoutes. Une fois terminé tout ça, j'ai 6 ou 7 versions à écouter, j'en ferai un résumé.

Citation:
Tu avais précédemment distingué 2 motifs "wir arme Leute" celui de Marie et celui de Wozzeck et de l'orchestre. On peut tirer une conclusion d'une comparaison musicale des 2?


Il y en a d'autres je crois. Je vais regarder et pondrai sans doute un petit post sur le sujet.

PS: Merci Senga pour tes observations. Wink
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senga
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Mer 04 Nov 2009, 23:55

[quote="natrav"]
Certes, mais chez Berg, c'est la musique qui relie les scènes et jette un pont entre ces personnages, ces lieux (forêt-caserne; maison de Marie-caserne). L'impression décousue disparaît pour moi grâce à l'utilisation thématique récurrente et les glissement d'une scène à l'autre par des interludes orchestraux parfois très signifiants.[quote]

Oui, oui. C'est ce qui apparaît clairement dans ton analyse. Et ces ponts sont tout de même autrement intéressants que le choeur chez Gurlitt pour créer du liant!bedo
A propos de lien, justement, et de la phrase musicale qui revient 3 fois c'est je te cite : "[2'09] Brutalement Wozzeck abandonne la déclamation pour chanter l'unique fois de cette scène une phrase musicale qu'on retrouvera encore deux fois dans l'oeuvre. "Drei tage und drei Nächte drauf, und er lag auf den Hobelspänen"". Donc 1 fois en I,2. Une 2ème fois ici dans la prière de II,5. Et...?
natrav a écrit:
Ça me plaît bien, Wozzeck l'homme de la terre sans doute, d'extraction paysanne sans doute et qui ne s'en dégagera pas (il meurt noyé quand même hehe)
L'aspect archaïque aussi, plus proche des origines et de la nature avec ce pouvoir magique ou animal de sentir avant les autres les catastrophes. Un Wozzeck tellurique.

Une créature presque primitive, en lien avec la terre, et la lune rouge, et l'eau du lac. Si quand il a une ligne de chant (?) différente de celle d'autres personnages, tu pouvais le signaler aux petits nouveaux comme moi, ce serait très sympathico-pédagogique(tu l'as beaucoup fait au début, ça m'a bien aidée).
Mais bon on te laisse continuer.
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natrav
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Sam 07 Nov 2009, 00:54

Acte III

La catastrophe.
Marie et sa culpabilité, le meurtre, l'accusation, le suicide, l'horreur d'une nuit pour l'orphelin.


Berg rappelle l'organisation de son oeuvre. Deux actes courts encadrant un acte long. Le dernier répond dans sa forme au premier:

Ces deux actes contiennent chacun cinq pièces musicales, s'enchaînant de façon assez lâche; elles correspondent aux cinq scènes différentes, reliées l'une à l'autre de la même manière. Les cinq scènes du premier acte peuvent être considérées comme cinq pièces de caractère, correspondant chacune, dramatiquement parlant, à un nouveau personnage principal, toujours, bien entendu, dans ses rapports avec le héros central, à savoir: son supérieur hiérarchique, le Capitaine; son ami Andres; sa maîtresse, Marie; le Docteur et le Tambour-major.
Les cinq scènes du premier acte donnent naissance à cinq formes musicales, dont on a réalisé la cohésion grâce à l'introduction d'un principe d'unité toujours différent; l'élément d'unification étant un thème qui sera varié, un son, un accord, un rythme, un mouvement égal et régulier.

(Berg, Conférence sur Wozzeck, 1929)





Si les deux actes précédents utilisaient largement des formes anciennes, ce dernier révèle une pensée musicale plus abstraite, encore plus originale, utilisant des moyens qui sont chers à Berg, importance du sens donné aux intervalles, aux symbolisme des chiffres.
Le plan est donc organisé autour de cinq inventions auxquelles ont rajoute l'invention du dernier et magistral interlude orchestral:

•Scène 1: Invention sur un thème avec 7 variations et fugue
Interlude orchestral
•Scène 2: Invention sur une note (Si naturel)
Interlude orchestral
•Scène 3: Invention sur un rythme
Interlude orchestral
•Scène 4: Invention sur un accord
Epilogue orchestral: Invention sur une tonalité
•Scène 5: Invention sur un rythme de croches et mouvement perpétuel.
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natrav
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Sam 07 Nov 2009, 18:02

Acte III, Scène 1

Seule scène constituée d'un monologue.
Marie lit la bible dans sa chambre à la lumière d'une bougie, son enfant auprès d'elle.
Marie est face à Dieu et à elle-même. La bougie éclaire la Bible et son visage. Le texte apaisant, la culpabilité. Toute la scène est construite autour de cette idée de deux états émotionnels opposés. Marie parcourt les passages concernant Marie-Madeleine, chaque ligne lue provoque une douleur. Quand elle lit, c'est en sprechstimme, le climat est celui du recueillement, de l'apaisement, comme un renoncement également. Dans ces passages, l'orchestre est lent, chambriste (souvent le quatuor ou quelques bois). Quand elle est tourmentée par sa faute, en colère ou demande pitié, c'est en un chant à pleine voix, l'orchestre au complet. Deux climats, donc qui alternent jusqu'à ce qu'ils fusionnent dans la pièce conclusive.

L'invention proposée ici repose sur un double thème qui sera varié sept fois suivi d'une fugue qui clôt cette scène intimiste.
Le texte est habillement découpé, pour suivre cette structure resserrée:

Thème: "Et sa bouche ignorait la tromperie." - Seigneur Dieu, Seigneur Dieu, ne me regarde pas !

Variation 1: "Alors les Pharisiens lui amenèrent une femme surprise en adultère. Mais Jésus dit: "Moi non plus je ne te condamnerai pas".

Variation 2: "Va et ne pèche plus désormais." Seigneur Dieu !

Variation 3: [L'enfant approche de Marie] L'enfant me donne un coup au coeur. Va-ten !

Variation 4: Qu'il aille se montrer au soleil ! Non, non, viens ici, viens près de moi.

Variation 5: "Il y avait une fois un pauvre enfant, et il n'avait pas de père et pas de mère. Tout était mort et personne au monde et il avait faim et pleurait jour et nuit."

Variation 6: "Et comme il n'y avait plus personne sur la terre..." Franz n'est pas venu, hier pas, aujourd'hui pas...

Variation 7: Et qu'est-il écrit au sujet de Madeleine ?

Fugue: "Et elle s'agenouilla à ses pieds et pleura et baisa ses pieds et elle les mouilla de ses larmes et elle les oignit de baume." Mon Sauveur, je voudrais oindre tes pieds - Mon Sauveur tu as pardonné les siennes, pardonne aussi les miennes.


Sept variations. Ce chiffre 7 est omniprésent ici: un thème de 7 mesures, des variations de 7 mesures (ou 14 ou de 7 temps). Le tempo est la noire à 56 (7x8) ou 49 (7x7).

------------------------------------

D'abord deux longues mesures de silence (mes 1 et 2). Il fait écho, si l'on peut dire, au silence qui suivait la défaite de Wozzeck (4 mesures) et se prolonge ici. Il semble nourrir la culpabilité de Marie.

Le Thème
Mes 3 à 9 [Piste 11 - 0'00 à 0'36]


Composé de deux parties: tonale puis atonale qui symbolisent les deux états psychiques de Marie, ferveur et recueillement contre culpabilité et angoisse.

*La première partie (thème 1) est exposée en un beau canon à 4 voix: Alto, violoncelle (doublé au violon), clarinette et cor. Un contrepoint austère et religieux.



Tendresse des timbres et douleur sourde de la tonalité de sol mineur. Ce thème 1 est constitué d'une quarte descendante et d'une tierce mineure montante. Il est repris 3 fois. A la deuxième reprise, il s'illumine superbement d'un fa# à la clarinette [0'12] faisant moduler le thème en Sol majeur.
Sur ces lignes mélodiques onctueuses, Marie scande le texte sur un ton égal, sprechstimme, chaque mot est une sentence. La gravité qui s'en dégage est profonde, la ferveur de Marie est sincère, simple comme ce thème "Et sa bouche ignorait la tromperie" prononce-t-elle. Le besoin de sens qu'elle cherche dans ce texte est palpable.
Cette première partie se résout en deux accords discrets: Mi b Majeur (Violoncelle, Alto, violon) et Ré Majeur (Cor, clarinette, flûte)
On retrouvera ces accords à la toute fin de la fugue.

*La deuxième partie du Thème (thème 2) est exposé violemment par le cri de Marie "Herr Gott ! Herr Gott" [0'19] L'atonalité crue fait brutalement irruption avec la douleur de Marie. Il est constitué de secondes mineures qu'on retrouve en une descente aux trompettes



Ce cri est suivi d'une supplication "Ne me regarde pas" soutenue par une montée des violoncelles et des contrebasses en secondes mineures également. Le thème du Ländler est vaguement évoqué à la clarinette, thème de la faute ici, le moment de danse avec le Tambour-major.
L'ensemble du Thème repose sur ces intervalles à l'association macabre, cette lecture de la Bible semble déjà inutile avant d'avoir débutée:

Quarte: la mort
Tierce mineure + seconde mineure: Thème de marie
Seconde mineure: le couteau


Tous le matériel évoqué jusqu'à présent sera réutilisé dans chaque variation: thème 1 & 2 bien sûr, mais aussi le Thème du Ländler, la montée de supplication et la descente.


Pour en savoir plus sur ces variations:

Spoiler:
 


La Fugue
Mesures 52 à 70
Marie lit avec application sur un rythme régulier à voix découverte. Elle énonce le sujet 1:



Il est en fait issu de l'énoncé du thème 1 et de ses 3 reprises lors de l'exposition: sons 1, 2, 3, 4, et 5 de l'entrée de l'alto, sons 3 et 4 de l'entrée de voloncelle, son 3 de l'entrée de la clarinette et le La final de l'entrée avortée de la Flûte. Ce sujet, je l'imagine comme étant attribué à Marie-Madeleine, c'est elle.
Il est trois fois montant, trois marches de supplication. Après Marie, les voix solos des cordes font leur entrée successives: Alto solo, violons solo 1 et 2, contrebasse solo, violoncelles. Un quintette à cordes avec sourdine qui accompagne Marie, encore une merveille.
Puis, Marie, transfixiée par sa lecture, chantant à pleine voix exprime ses remords demande pardon "Mon Sauveur, je voudrais oindre tes pieds de baume !" C'est le second sujet de la fugue. C'est Marie en fait. Extrapolé du thème 2 atonal avec ses secondes mineures.



Il est aussitôt suivi du retour du sujet 1 à la clarinette et du sujet 2 aux violoncelles, simultanément.
Marie repropose le sujet deux sur "Heiland", sa dernière phrase. Les deux sujets se mêlent à toutes les voix de l'orchestre:
Sujet 1: Clarinettes et violoncelles
Sujet 2: Trompettes et violoncelle solo.

Interpénétration des thèmes, les deux images personnifiées se recouvrent, Marie c'est Marie-Madeleine.

Marie se tait, l'orchestre continue le développement du contrepoint seul [4'02] dans un tutti de plues en plus massif (jusqu'à 32 voix différentes) puis il s'effiloche sous la forme d'une descente chromatique qui se répète, éliminant au fur et à mesure les thèmes et resserrant le nombre de pupitre. Trompettes et cordes restent seules pour achever la fugue sur deux accords de Ré Majeur (Violoncelle et alto) et Mib Majeur (trompettes). [4'46] Nous les avions déjà rencontré dans une disposition équialente (Cordes et vents) à la fin de l'exposition du thème 1

Berg va exploiter ces accords d'une façon originale, il les déploie dans des mouvements contraire et croisés égrenés à la harpe, piccolos, flûtes, célesta et cordes, Mib descendant et Ré montant, c'est féerique. Un moment on imagine que la prière de Marie est exaucée [4'47]


...mais les contrebasses que l'on n'entendait pas ont le malheur de tenir sous ce déploiement de timbres divins une hargne diabolique qui va crescendo en tenant pour six mesures le Si - l'affreux Si de la mort. On n'entend plus que cette fatalité implacable, lente et douloureuse. Ce Si déborde de cette scène et de cet interlude, il empiète déjà sur l'horrible scène 2 dont il sera un protagoniste essentiel. Sad


Dernière édition par natrav le Dim 08 Nov 2009, 02:12, édité 1 fois
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natrav
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Sam 07 Nov 2009, 18:19

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jerome
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Sam 07 Nov 2009, 18:31

J'ai réécouté cette scène sur tes conseils, et cette fin ne m'a pas renversé, je crois qu'il faut être bien dans l'histoire pour saisir la portée de ce passage.
D'un point de vue purement musical, c'est la scène II de l'acte I qui a ma préférence pour l'instant.

Ça fait au moins une réponse. Smile
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natrav
Papa pingouin


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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Sam 07 Nov 2009, 18:40

Mr. Green

Oui, elle très symbolique cette fin de scène. Sans doute que la beauté de cette fugue et sa conclusion doivent au sens qui se développe au cours des variations.

D'accord pour élire la scène 2 du II comme la plus belle, ensuite celle-ci. Smile
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senga
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MessageSujet: Re: Wozzeck - Berg   Mer 11 Nov 2009, 19:50

jerome a écrit:
J'ai réécouté cette scène sur tes conseils, et cette fin ne m'a pas renversé, je crois qu'il faut être bien dans l'histoire pour saisir la portée de ce passage.

Je sais que j’empiète sur la rubrique disco que Natrav prépare pour plus tard, mais là, vraiment, pour cette scène, il faut écouter au moins une fois Behrens ou Denoke. Parce que I. Strauss est tellement théâtrale que la prière devient artificielle. La déploration devient déclamation. J'aime pas trop. En tout cas, ce n'est pas renversant, c'est vrai.
Sur la partition, comment se présente ce que tu appelles la Sprechstimme : il y a des notes indiquées, apparemment (stich ins Herz)? Mais alors, pourquoi Behrens et Strauss ne font-elles pas du tout la même chose (si j’entends bien) ?
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Wozzeck - Berg

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