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| | | Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) | |
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| Auteur | Message |
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Picrotal Parano lunatique

Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Lun 3 Aoû - 18:03 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 10 Lecon a roulé sur un dos d'âne un peu prestement, ce qui nous fit rebondir et coupa la parole à Praline... C'était d'ailleurs étrange, parce qu'il n'avait rien à faire ici, ce dos d'âne. On était au beau milieu d'une route, sans rien devant ni rien derrière. Fallait-il être urbanistiquement vicieux pour obliger les gens à ralentir dans un endroit pareil ! Lecon n'aimait pas les dos d'âne, je m'en étais rendu compte avec fracas dés la première fois où j'étais monté en voiture avec lui. Ça le mettait dans une colère noire d'avoir à appuyer sur la pédale de frein en prévision de cette espèce de dromadaire goudronné planté sottement en plein sur son itinéraire. Sa théorie consistait à dire qu'il était idiot de forcer les gens à lever le pied ainsi. Que c'était plus dangereux qu'autre chose. Et que ceux qui étaient incapables de conduire vite et bien n'avaient qu'à pas monter en voiture. S'ils perdaient le contrôle de leur bagnole et emplafonnaient des collégiennes à un feu rouge, hé bien c'était bien fait pour eux. Bref, nous fûmes légèrement secoués et Praline en profita pour garder le silence, espérant sans doute que les ronchonnements de Lecon suffiraient à nous faire oublier l'aveu qu'elle s'apprêtait à nous livrer, mais c'était mal me connaître. En fait beaucoup de gens me connaissent mal, à commencer par moi. Tandis qu'elle faisait exprès d'avoir l'air de rien, ce qui n'est pas toujours facile admettons-le, je me suis mis à la fixer intensément, de ce regard perçant et inquisitorial qui a fait ma renommée lorsque j'étais surveillant d'école et me valut d'être surnommé « l'aigle ». — Bien entendu, je suis en train de mentir effrontément, mais étant donné la nature du véritable sobriquet qui me fut attribué par les élèves, je préfère rester sur la version de « l'aigle » et je vous serais gré de ne pas insister sur la question, personne n'en a le droit à l'exception de mon psychiatre. — Toujours est-il que, de toute évidence, mon regard persistant finit par avoir raison de Praline qui poussa un soupir boudeur et reprit le fil de ses propos. « Bon, donc je disais que mon problème, et je vous interdis de vous moquer de moi, c'est que je souffre visiblement d'érotomanie à tendance nymphomaniaque. — C'est quoi comme animal, ça ? (a demandé Personne, qui a toujours eu des lacunes lexicales) — Ça veut dire qu'elle a tout le temps l'impression que les gens sont amoureux d'elle, et qu'en prime elle couche avec. (j'ai répondu, amusé) Enfin, si je ne me trompe pas... — Non non, en gros c'est ça... Enfin c'est ce qu'ils disent, moi je n'en sais rien. Parce que la plupart du temps, quand il me semble que quelqu'un a envie de coucher avec moi et que je lui fais des avances, il accepte. Donc bon, c'est bien la preuve qu'il en avait envie, non ? — Euh oui, enfin... Disons que les hommes qui refusent quand une nana leur fait des avances, c'est pas fréquent non plus... — Ouais ! Faut pas grand-chose pour réveiller la bête qui sommeille en nous ! (a rajouté Personne avec une certaine fierté dans la voix) — Ça doit être chiant comme maladie, ça... (a dit Lecon) — Un peu oui... J'ai essayé de faire quelque chose... Je suis allé voir un premier psy, mais il a essayé de me violer... Et le second, c'est moi qui ai essayé de le violer... Alors maintenant je suis une thérapie par correspondance. Ça vaut ce que ça vaut. Mais c'est vrai que ça peut faire des emmerdes... C'est pour ça que je me suis retrouvée en rade avant que vous me laissiez monter avec vous... — Ah bon ? Donc ce n'est pas le type qui... — Ben non... (elle a rougi) Mais j'ai pas été horrible non plus, faut pas déconner... J'ai juste mis ma main à un endroit spécial et là il m'a fait tout un speech pas possible sur le mode je suis marié j'aime ma femme et mes enfants, tout ça... Moi j'ai cru que c'était la technique classique, vous savez, pour faire en sorte que la nana insiste encore plus, alors j'ai insisté encore plus... Normal, quoi... Et au bout du compte il m'a viré de sa bagnole comme une malpropre... — En tout cas (a dit Personne en se tournant vers nous, et j'ai vu reluire dans son regard cet éclair de concupiscence crasse que je ne connaissais que trop bien), ce n'est pas moi qui dirait non si tu me mettais la main quelque part... — Ouais mais bon, je suis érotomane et nympho, d'accord, mais je suis pas aveugle non plus... » Et là j'ai failli éclater de rire, ce qui n'aurais pas été une bonne idée dans la mesure où on venait tout juste de se rabibocher les uns les autres, mais la déconfiture qui se tartina sur le visage de Personne aurait mérité le premier prix du concours Lépine. C'est même pas descriptible la façon dont il s'est renfoncé dans la défaite. Une tronche pareille, il faudrait lui donner son nom. « N'empêche (a continué Praline) que ça n'empêche pas que plein de monde a envie de coucher avec moi. J'ai raison quelque chose comme neuf fois sur dix. Toi par exemple je suis à peu près certaine que je ne me trompe pas. — Mais non ! (je me suis récrié comme Louis XVI sur l'échafaud de roue) Franchement Praline, on est en pleine Révolution, on est paumés dans une voiture et on ne sait même pas où on va... Tu crois vraiment que je vais m'emmerder avec ce genre de truc maintenant ? — Bon ton ami ça a pas l'air de l'en empêcher... (elle a répondu en désignant Personne, qui fit semblant de ne rien entendre, mais l'oreille aux abois) — Ouais mais lui c'est différent, on fonctionne pas toujours pareil... Et puis j'ai pas à me justifier d'abord ! Si on est embarqué ensemble dans cette galère, le moins qu'on puisse faire c'est d'essayer de se faire confiance les uns les autres. Si je te dis que je n'ai PAS envie de coucher avec toi, le moins que tu pourrais faire, ce serait de me croire. Sinon ça va être gai, comme voyage ! — Oh bon d'accord. On va dire que je me trompe alors. Mais c'est dommage parce que si j'ai raison en fait, on pourrait tout à fait... — Praline, ça suffit ! — Ben alors, t'es coincé du cul, Lapin ? (a ricané Lecon, qui m'appelait Lapin parfois, parce que c'est ce que font les cons : ils appellent les gens Lapin. Je ne sais pas pourquoi) — J'ai pas envie, mais alors pas envie du tout d'un intermède pornographique, c'est tout ! Et puis cette conversation commence à me mettre mal à l'aise... — Ben en même temps c'est toi qui l'a lancée. — Mais pas du tout ! C'est elle qui s'est mise à parler de tout ça ! — Oui enfin c'est quand même toi qui écris tout ça, à la base... — Ah non, tu me fais pas le coup de la mise en abime maintenant ! Je l'ai gardé pour plus tard, alors me le flingue pas ! — Bon bon, ok, je dis plus rien... » Et en effet Personne, parce que c'était lui qui parlait, j'ai dû oublier de le mentionner, n'a en effet plus rien dit, et Praline non plus, et Lecon non plus, et moi non plus, ce qui fait qu'on s'est retrouvé baignés dans le silence, avec juste le bruit du moteur et le souffle des vitres baissées pour nous bercer le chemin. On a roulé comme cela pendant quelques minutes durant lesquelles chacun put à loisir se laisser aller à ses pensées, lorsque Lecon prononça d'une voix suspicieuse, les yeux tendus devant lui, « qu'est-ce que c'est que ça ? » Et oui, qu'est-ce que c'est que ça ? Quel nouvel élément attend donc ce récit ? Et pour quelles raisons Personne était venu patati patata ? Et pourquoi ce chapitre est-il plus court que ceux qui le précèdent ? Autant de questions qui trouveront peut-être (ou pas) une réponse, si cela vous chante et si cela me prend, au cours du prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux. |
|  | | Picrotal Parano lunatique

Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Mer 5 Aoû - 11:03 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 11 Alors nous avons tous également regardé mais sans remarquer quoi que ce soit d'étrange. A ce moment-là de notre périple nous traversions cette zone quelque peu désertique de la région, un étrange ilot de verdure posé là sans logique apparente, entre les conglomérats d'usines ou les grandes galeries commerciales qui avaient poussé à l'extérieur des villes durant ces trente dernières années comme de la moisissure sur un tronc d'arbre. De chaque côté de la route s'étalait une verdure flamboyante par-dessus laquelle on pouvait de temps à autres distinguer la silhouette gracile d'un faucon survolant les environs en quête de son petit-déjeuner. Ce qui m'aurait semblé charmant probablement en toute autre circonstance, mais sonnait quelque peu sinistre dans le cas présent. Je me mis à penser à un vautour qui choisirait de me prendre sous son aile. Qui se mettrait à me suivre, à m'observer, à me surveiller comme une seconde mère. Je m'imaginais en bout de course, en fin de compte, allongé je-ne-sais où, et le voici le brave rapace qui vient se poser juste à côté de moi, avec ses yeux globuleux, sa tête de serpent recyclé et son envergure décharnée. Le voici qui vient m'attendre et moi, à terre, sur le dos, le visage planté dans le ciel, les bras ballants, qui le regarde me convoiter sans rien pouvoir y faire. Et lui qui attend, paisiblement, que ce petit mouvement, ce drôle de va et vient, qui fait vibrer ma cage thoracique, s'arrête. Et moi, qui lutte, qui lutte un peu, un peu plus encore, sans savoir pourquoi. Enfin si. Parce que se laisser mourir, ce n'est pas facile. Parce qu'on meurt quand on n'a plus le choix. Parce qu'on veut tenir, tenir jusqu'à la dernière minute, parce qu'on ne veut pas se faire l'impolitesse de s'en aller avant la fin, parce qu'on vit et que c'est la seule chose qu'on ait jamais fait, on vit et on a toujours vécu, ce n'est pas comme si on était déjà mort, ce n'est pas si facile, on n'est jamais trop habitué à mourir, alors on continue à respirer, et on fait battre son coeur aussi longtemps que possible, même s'il n'y a plus d'espoir. Et lui, son plumage noir aux mèches blanches, saleté d'oiseau qui attend pour me dépecer, qui ne dit pas un mot, qui me veille, qui me borde dans mon lit de mort, sans compassion. Comme si je n'avais pas d'âme. J'ai secoué la tête, petit moment d'absence je crois, ça n'avait pas duré longtemps mais mine de rien ça avait suffi à me secouer d'une drôle de manière. Dans des moments comme cela, de panique larvée, j'ai tendance à déconnecter l'espace de quelques secondes, à m'injecter dans le cerveau des espèces de rêves éveillés qui n'ont parfois rien de réjouissant. Mais pour celui-ci surtout je ne m'étais pas trompé. Aussi con cela va t-il paraître, je venais d'éprouver comme une sorte de vision prémonitoire, pas de quoi faire la une des journaux parascientifiques non plus, d'accord, mais tout de même. Parce que si nous autres, Personne Praline et moi, n'arrivions encore rien à voir sur la route devant nous, il y avait cependant bel et bien quelque chose, Lecon ne se trompait pas. Il avait la vue fine, le bougre. Et l'ouïe bien aiguisée, à faire pleurer un luthier. « Regardez, là ! Juste devant ! (nous montrait du doigt Lecon, en tenant le volant d'une seule main, par petits gestes brusques qui trahissaient une soudaine nervosité de circonstance malheureuse) Sur la route ? Vous ne voyez pas ? Le truc par terre ? — Ah si, ça y est je vois ! (a dit Praline) Pourquoi ? Qu'est-ce que c'est ? — C'est un type, voilà ce que c'est ? — Tu es sûr ? (j'ai demandé) On dirait plus une espèce de gros chien... (à mesure que la voiture se rapprochait, mon impression se faisait plus distincte) Oui, c'est ça, un gros chien... Avec un manteau... Et deux bras... Et deux jambes... Non en fait, tu dois avoir raison, c'est un type. » Et on s'est arrêté juste à côté de lui, Personne a surgi comme un diable de la voiture, autant par philanthropie que parce qu'il crevait d'envie je pense de se dégourdir les jambes. Le type était allongé par terre, sur le bas-côté de la route, comme une charogne. Malgré le soleil qui nous envahissait de sa nappe de lumière et de chaleur écrasantes, il portait un long manteau noir comme ceux des prêtres dans les endroits où les prêtres portent de longs manteaux noirs. Personne s'est approché de lui et a tapoté sur son épaule. Un grognement s'est fait entendre. Il s'est tourné vers nous et nous a dit : « il est vivant ! » avant d'essayer de le faire tourner sur le côté afin que nous puissions voir son visage. Je suppose que si nous avions été en compagnie d'un secouriste confirmé, d'un pompier bénévole, d'un médecin conventionné ou même simplement d'un quelconque scout à la con, ils nous aurait été déconseillé de manipuler ainsi le corps moribond d'un homme qui le semblait tout autant que son corps, moribond, si vous voyez ce que je veux dire, mais en l'occurrence nous étions avec nous-mêmes et voilà tout. Personne ne savait pas forcément ce qu'il faisait, je vous l'accorde, mais tout au moins il faisait ce qu'il savait, ce qui n'était probablement pas si mal pour commencer. Lecon n'avait pas l'air d'avoir envie de s'en mêler, ce bonhomme allongé par terre semblait l'effrayer un peu et, pour tout dire, je ressentais un peu la même chose. Quant à Praline... Euh... En fait Praline n'est plus là. Je la cherche mais je la trouve pas. Logiquement, elle aurait dû se trouver légèrement en retrait de Lecon, se tenant un petit peu sur la pointe des pieds pour essayer de voir par-dessus son épaule, comme si Lecon constituait à lui tout seul une foule infranchissable. Mais au lieu de cela elle avait disparu, et j'ai regardé autour de moi pendant quelques secondes pour voir si je la voyais, mais j'ai laissé tomber en entendant le type à terre pousser un gémissement rauque tandis que Personne parvenait enfin à le mettre sur le dos. « Apportez-lui de l'eau ! (il nous a dit, et je suis allé chercher la bouteille dans mon sac, elle était encore fraîche. Je la tendis à Personne qui tenta de faire boire le bonhomme, mais sans grand succès finalement.) Qui êtes-vous ? Vous pouvez m'entendre ? Allô ? Muchi-muchi ? Vous parlez français ? Do you speak the english ? — Personne, je crois pas qu'il soit en état de dire quoi que ce soit, en fait. A mon avis, le mieux ce serait d'essayer de l'emmener à l'hôpital. » Je me suis approché et me suis penché vers lui. C'était un homme d'une cinquantaine d'années à peu près. Il avait tout à fait dans le regard cette indélébile lueur de ceux qui se sont farcis Raymond Marcellin comme ministre de l'Intérieur. Une barbe grisonnante émaciait son visage qui semblait comme on dit taillé à la serpe, ce qui est assez idiot comme formule mais j'avais envie de l'employer. Des cernes brunes empesaient son visage. Il était inerte mais d'un coup, sans prévenir, le voici qui lève un bras et d'une main ferme m'empoigne par le col, me tirant jusqu'à lui avec toute la force dont il était encore capable. Il planta ses yeux dans le mien et parvint à articuler dans un souffle rauque : « La Reine ! Vous devez trouver la Reine ! » avant de relâcher son étreinte et de laisser choir sa main en même temps que sa vie, car de toute évidence il venait de caner. Ça m'a fait tout drôle. Je n'avais encore jamais été le réceptacle des derniers mots d'un homme. Je suis resté quelques minutes silencieusement à ses côtés, avant de lever les yeux vers Personne et Lecon qui n'en menaient pas large non plus. « Vous l'avez entendu ? — Oui... La Reine, vous devez trouver la Reine... Vous avez une idée de ce que ça veut dire ? — Aucune, non. — C'est peut-être un apiculteur ? — Non, Lecon. Je ne crois pas que ça soit ça, le truc. » Et la voix de Praline qui déboula toute chantante au milieu de l'instant solennel et dramatique que nous étions en train de traverser nous fit sursauter tous les trois lorsqu'elle claironna, en bondissant parmi nous telle une diablesse incontrôlable : « Alors ? Qu'est-ce qu'il a, ce type ? » Que va t-il se passer ? Que va t-il arriver ? Qu'est-ce qui nous attend ? Et saurons nous pourquoi Personne était venu, ce matin-là, avant que tout cela ne dégénère dans la complexité et les désagréments, me rendre visite ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux. |
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Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Sam 8 Aoû - 4:54 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 12 « Qu'est-ce qu'il a ? (a répondu Personne en adoptant une voix caverneuse) Il a qu'il vient tout juste de mourir, voilà ce qu'il a. » Alors j'ai vu passer dans les yeux de Praline une sorte d'intense déception. C'est le seul mot que je trouve pour le décrire. De la déception. Elle a regardé la dépouille de ce triste sire en se mordant presque les lèvres, c'était très beau dans le fond, très humain. Elle aurait voulu qu'il ne soit pas mort. Elle aurait voulu être capable de le ressusciter. Pendant quelques secondes, j'ai vu dans son regard toute la compassion qu'une personne est capable d'éprouver pour une autre. Pas de cette pitié crasse qui permet à quelques imbéciles de se sentir supérieurs à ceux qu'ils prétendent aider. Pas de cette tendresse perverse que ressentent les bonnes âmes quand elles plaignent les pauvres gens malheureux. Juste de la compassion, cette petite chose si humaine, si différente du reste. Ce sentiment que Dieu lui-même n'a pas eu pour ses enfants lorsqu'il les chassa de l'Eden pour une histoire de compote à la con. Seulement Personne et Lecon, ils ne l'ont pas vu, eux, dans son regard, cette profonde humanité. Ils n'avaient pas le sens de ces choses-là. Moi je déteste tellement les gens que je m'applique à leur trouver des qualités dés que la chose est possible. Question de recul, vous comprenez. On a tous besoin d'éprouver sa mauvaise foi, sinon elle s'endort et un jour on se réveille privé de ce qui fait le fondement même de son identité. Alors moi je l'ai vue, mais pas eux. J'ai ressenti comme un sanglot en la voyant, mais pas eux. J'ai éprouvé pour Praline un élan soudain d'affection, mais pas eux. Eux ils se sont contentés de lui en vouloir, à Praline. Vous savez quoi ? Je vais vous le dire... Des cadavres on en voit tout le temps. Je ne vous parle pas de pigeons crevés ou de hérissons aplatis, je vous parle de cadavres de gens. On en voit tout le temps et partout. Dans n'importe quel magazine d'actualités, dans n'importe quel documentaire à la télévision, on nous montre des cadavres. Prêtez-y attention et vous verrez que j'ai raison. Et si vous pensez que j'ai tort, hé bien ma foi il n'y a pas grand-chose que vous y puissiez faire, n'est-ce-pas ? Et puis il y a les films aussi, les séries, la fresque invraisemblable de nos narrations cauchemardesques, notre mythologie contemporaine. Là c'est encore pire. On y voit plus de morts que de vivants dans tous ces trucs. Alors on finit par se dire qu'on est blindé face à la mort, on sait ce que ça donne. Sauf que ce n'est pas vrai. Lecon, Personne, Praline et moi étions face à un vrai mort, sans la sécurité de l'écran, sans l'illusion du détachement, sans même un joli cercueil pour lui donner bonne figure. Ce n'était pas de la mort domestiquée. Et ça dégageait des ondes pas croyables. Peut-être que l'âme de ce pauvre type était en train de quitter son corps et que ça nous enveloppait en attendant de s'envoler, de s'enterrer, de se métempsychoter ou je-ne-sais quoi. Après tout une âme on ne sait pas combien ça pèse. On s'imagine toujours l'âme comme un mince filet de fumée blanche et gracile qui s'évapore doucerettement dans l'atmosphère, mais autant c'est un long brouillard dense et fumigacé. Bref, là je dis n'importe quoi, j'en ai conscience, mais la présence même de ce corps soudain inerte et privé de vie nous mettait sacrément de mauvaise humeur. « Où tu étais ? (a demandé Lecon à Praline, en aboyant presque) — Ben j'étais partie faire pipi... — Quelqu'un est en train de mourir et toi tu vas faire pipi ? (a renchéri cyniquement Personne) — Je savais pas qu'il était en train de mourir ! — Tu passes ton temps à aller faire pipi, toi ! Déjà quand tu nous a trouvés, tu étais soi-disant en train de faire pipi. Comment tu expliques ça ? — Mais j'ai rien à expliquer ! Il faut que je vous explique comment et pourquoi je vais faire pipi, maintenant ? — Bon, vous lui lâchez la grappe, oui ? (j'ai crié) — Oh toi ça va ! Évidemment, tu prends sa défense ! Que quelqu'un meure, ça te fait ni chaud ni froid ! — Tu te fous de moi ? Je te signale que j'étais aux premières loges ! » Lecon a soupiré, Personne m'a fait son regard noir, Praline a commencé à bouder et moi j'ai essayé de fermer les yeux du bonhomme. Ce n'était pas facile d'ailleurs. Il se les tenait grands ouverts comme s'il avait vu la Vierge juste avant de caner. Je poussais sur les paupières mais elles finissaient toujours par se rouvrir. Déjà que je ne suis pas adroit avec un aspirateur, alors avec les yeux d'un mort, vous pensez... « Et il est mort comment ? (a demandé Praline, la voix ronchonne) — Ben il était là, par terre, il m'a agrippé, et il est mort. — Mais il est mort comment ? Je veux dire : de quoi il est mort ? — Alors ça j'en sais foutre rien. Il est mort, c'est tout. — Et il a dit quelque chose avant de mourir ? — Ouais... Il a parlé d'une Reine. Il a dit qu'on devait la trouver. — Une Reine ? (a répété Praline) On a encore des reines, nous ? — Peut-être que c'était l'arène ? — Non, non... Je suis sûr que c'était la Reine. En deux mots, et avec une majuscule à Reine. — Comment tu le sais ? — J'ai pas dit que je le savais, j'ai dit que j'en étais sûr. — Je crois qu'il a raison. (a concédé Personne) C'était la Reine. Ça me semble évident. — Bon, en attendant, on en fait quoi ? — On en fait quoi de quoi ? — Ben de lui. Du corps. Du macchabée. On l'enterre ? — Comment ça, on l'enterre ? Je suis pas fossoyeur, moi ! — D'accord, mais bon, on ne va tout de même pas le laisser là. — Écoute, ce n'est pas parce qu'il est mort dans mes bras que j'en suis responsable ! — On va tout de même pas le laisser sur le bas-côté de la route... C'est pas un chien ! — Si c'était un chien, justement, je l'enterrerais. Personne ira me reprocher de ne pas avoir offert de sépulture décente à un chien. Mais là c'est un mec. On aurait l'air de quoi si on l'enterrait et qu'on venait ensuite nous demander ce qu'on en a fait ? Tu te vois dire à sa famille : ah désolé en fait on l'a enterré quelque part parce qu'on savait pas quoi en faire ? — Et merde ! » C'est Personne qui a hurlé. D'un coup, comme ça, sans raison apparente. Il a gueulé « et merde » et sa voix a résonné partout autour de nous, dans le ciel et sur les plaines, « merde » « merde » « merde » comme un cambronne ubique atteint de sénilité. Ça nous a tous fait sursauter, même lui d'ailleurs. Fallait bien que ça arrive : il pétait les plombs. « J'en ai marre, marre, marre, marre de chez marre ! On est là, au milieu d'une révolution, a se trimballer sans savoir où, et on se retrouve avec un cadavre sur les bras et une Reine à trouver ! Je supporte pas ça, moi ! Je suis pas né pour ce genre de conneries ! Je suis pas Indiana Jones ! — Ben calme-toi, Personne. Moi non plus je suis pas Indiana Jones, c'est pas une raison pour se mettre dans des états pareils... — Non mais vous trouvez ça normal, vous ? Qu'on soit là à se demander ce qu'on va faire d'un type qui vient de nous mourir dessus ? Hier j'ai regardé le foot à la télé. Ma seule préoccupation, c'était de savoir quel connard allait finir par mettre un ballon dans la cage de l'autre connard d'en face. C'était ça, mon souci ! Personne m'a dit que j'allais devoir gérer tout ce foutoir le lendemain ! Si j'avais su, j'aurais pris des précautions, je sais pas, j'aurais fait quelque chose... — Mais on n'a pas dit que c'était normal ! Simplement, c'est comme ça ! Si j'avais le choix, moi aussi je préfèrerais être chez moi à regarder du foot. Et pourtant j'ai horreur du foot, c'est te dire si ça me gonfle, tout ça... Mais là, l'ennui, c'est que... » L'ennui, c'est que je n'ai pas pu finir ma phrase parce qu'on a entendu un drôle de bruit, une sorte de déchirure aiguë dans l'air, et que la tête du cadavre qui se tenait à mes pieds a explosé, tout simplement explosé, comme une noix de coco qui tomberait de plusieurs mètres et se fracasserait sur le sol. Moi je n'ai pas compris. Personne non plus. C'est Lecon qui a compris. Et qui a crié, à juste titre : « On vient de nous tirer dessus ! » Ah oui d'accord c'était ça, j'ai pensé. Le bruit c'était une balle. En fait maintenant que je le savais ça me semblait logique. C'était tout à fait le bruit d'une balle. Mais elle avait abouti en plein dans la tête du bonhomme, et il avait de la chance d'être déjà mort sinon ça l'aurait probablement tué sur le coup. Sauf que la personne qui venait de tirer ne visait certainement pas la tête du cadavre, à moins d'avoir des drôles de loisir. Il fallait donc en supposer que c'était nous qui étions visés. Nous, les vivants. C'est fou comme on peut penser vite quand quelqu'un en veut à votre vie. Le temps de rédiger le paragraphe qui précède, nous étions tous les quatre montés dans la voiture et Lecon démarrait à toutes trombes en abandonnant loin derrière la dépouille au visage éclaté de notre visiteur impromptu. On avait eu le temps d'entendre une deuxième balle siffler près de nos oreilles, mais elle nous avait raté aussi pour aller se ficher je-ne-sais où. Dans les bandes dessinées humoristiques, on aurait dû entendre le meuglement d'une vache ou quelque chose comme ça, mais là ce n'est pas vraiment le moment de faire dans la rigolade. Qui donc nous tire dessus ainsi ? Quelle est cette Reine mystérieuse que nous sommes censés trouver ? Quelle sera la suite de nos péripéties maladives, et saurons-nous pourquoi Personne était venu me rendre visite initialement ? Vous aurez peut-être la réponse, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux. |
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Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Mar 11 Aoû - 19:13 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 13 Je crois avoir déjà signalé que Lecon était un bon conducteur, et même, n'ayons pas peur des mots, un excellent conducteur, vraiment. La manière dont il avait slalomé avec grâce entre les dangers et les périls que nous avait offert l'échappée romanesque de notre bonne vieille ville en feu était là pour le prouver. Mais dans le cas présent, Lecon roulait comme le dernier des ivrognes. Naturellement, cela peut se comprendre. On venait de nous tirer dessus. Rien que ça. Depuis quelques heures nos vies prenaient des tournures que l'on n'aurait jamais pu prévoir même sous acide, mais là cela commençait presque à en devenir ridicule. Alors Lecon s'affolait. Les balles avaient volé bas. Ses mains tremblaient sur le volant, ses bras étaient pris de petits spasmes réguliers, et la façon qu'il avait de serrer fort ses lèvres n'était pas tant un signe de concentration que la manifestation de ses efforts pour éviter de faire sous lui. On avait tous eu peur, densément peur, mais je crois que c'était Lecon le plus terrorisé d'entre-nous. En général, au sein d'un petit groupe comme le notre, des extrêmes finissent toujours par se créer. L'un fait dans la panique la plus outrée quand un autre garde la tête (d'Alfredo Garcia) plus ou moins froide. Ce qui permet aux deux restants de se fabriquer une sorte d'équilibre. Cela ne vaut pas pour les grands ensembles grégaires, où l'affolement est aussi contagieux qu'un bacille empreint de tendresse, mais cela reste logique quand on est au nombre de quatre, soit le chiffre fatidique au-delà duquel on est une bande de cons. Pourtant, en l'occurrence, j'aurais bien du mal à vous dire lequel d'entre-nous jouait le rôle du calme de service. Ce n'était donc pas Lecon. Ce n'était pas franchement Praline non plus, dont le silence pincé ne dissimulait que très légèrement la profonde angoisse qui ravageait ses prunelles. Personne n'avait pas l'air particulièrement serein non plus, à se retourner toutes les deux minutes, à scruter le rétroviseur ou à se ronger les ongles d'une main en tapotant sur sa cuisse de l'autre. Et moi, j'avais le coeur qui battait si fort dans ma poitrine que je commençait à en éprouver des nausées, à moins que cela ne soit la conduite chaotique de Lecon qui avait fini par me donner envie de vomir. Bon mais là vous devez vous dire que c'est étrange, je suis censé vous raconter un épisode de grand affolement, et je puis vous assurer que c'en était un, je ne suis pas prêt de l'oublier, et néanmoins je vous le décris avec l'aplomb d'un notaire shooté à la camomille. Il y a paradoxe. Ce n'est pas valable stylistiquement. Je vous ferais volontiers remarquer qu'avec le recul on tend à relativiser les émotions mais à quoi bon ? Quand il faut que ça bouge, il faut que ça bouge. Alors allons-y. Et voilà que Lecon nous refait une embardée près du fossé, encore une, et on ne sait pas pourquoi, il roule n'importe comment Lecon tout à coup, il se cramponne à son volant comme s'il devait en crever de le lâcher et le manœuvre en cataracte, ça tangue, ça cascade, on est secoué là-dedans comme dans des autos-tamponneuses, Lecon a toute la route pour lui tout seul mais ça ne l'empêche pas de zigzaguer, d'éviter sans arrêt des fantômes qu'il est le seul à voir probablement, et de nouveau on frôle la sortie de route, on entend les pneus faire un drôle de bruit, sirène sourde et étouffée tandis qu'il mord la ligne blanche, et moi je n'ai pas eu le temps de mettre ma ceinture, je me cramponne comme je peux, où je peux, en me cognant à peu près partout où c'est possible, je ne me rends même pas compte que Praline m'a agrippé la cuisse et la tient serrée entre ses doigts tellement fort que je peux sentir ses ongles me rentrer dans la peau, je n'ai même pas le temps d'avoir mal en fait, je regarde devant moi et je vois se rapprocher l'horizon, on roule tellement vite qu'on va finir par le dépasser, et tout culbute dans ma tête autant que dans le carlingue, le sifflement des balles je crois l'entendre toujours, ça me traverse le cerveau, ça semble tellement réel, et je vois Personne regarder encore une fois dans le rétroviseur, et je vois Personne se retourner tout de suite, fixer le rouleau de goudron que nous laissons derrière nous, et je l'entends s'exclamer : « on est suivis ! » alors Praline et moi d'un même mouvement on se retourne et c'est vrai, c'est exact, il y a une autre bagnole qui nous court après, un gros bahut qui tente de nous remonter, et je ne sais même pas si Lecon a entendu Personne, il roule déjà à fond, le pied au plancher, les tombeaux ouverts et tout le caveau de famille à l'air libre, et vroum on se prend dans les roues une branche d'arbre qui traînait sur la route et elle s'envole démantibulée, et on l'entend heurter le toit de la bagnole avec un poc ponctuel avant de se réchouer par terre, et de nouveau on frôle dangereusement les bas-fonds, et Lecon nous remet dans le droit chemin, un temps, pas longtemps, il occupe toute la route, en plein milieu, il dévie un peu vers la droite, il donne un coup de volant sans logique, il nous radine encore vers le précipice, il fait n'importe quoi et manque d'oublier de tourner quand on déboule sur un virage, petit virage, court virage, qui fait qu'on perd de vue juste quelques secondes les assassins à nos trousses, mais ils ne tardent pas à réapparaître, ils surgissent du virage à leur tour, ils roulent mieux que nous, avec la distance on ne peut pas voir leurs visages mais je les imagine assoiffés de sang, ils veulent nous tuer nom de Dieu et ils sont équipés pour, alors je crie à Lecon d'aller encore plus vite, comme si c'était possible, et la voiture tremble comme si elle avait peur elle aussi, ça remue en dessous de nous, le plancher on dirait qu'il va se défiler, le toit on croirait qu'il va se déchirer, comme le couvercle en plastique d'un pot de yoghourt, qu'il va se détacher dans un crac volumineux et nous offrir la décapotable en option, nom d'un chien une voiture pareille ce n'est pas fait pour tenir ce genre d'allure, on s'en rend bien compte, on la soutire dans ses derniers retranchements, n'importe quel cheval serait déjà mort, on l'épuise, elle se plaint, elle gondole, elle rigole, elle a des petits bouts qui semblent sauter de partout, des bruits comme je n'en ai jamais entendu dans une caisse, une jungle métallique qui rumine et fulmine au gré des va et vient de Lecon, qui ne maîtrise plus, qui manque encore une fois de nous envoyer dans le décor, et Personne qui hurle « ils nous rattrapent ! ils nous rattrapent ! » ce qui est tout à fait exact car en effet derrière ils nous rattrapent et c'est normal, ils roulent droit eux, ils doivent bien se marrer en nous regardant valser dans le vide, et Lecon regarde dans son rétro et constate qu'en effet on se fait manger, et comme il est du genre à ne pas se contenter d'un reflet Lecon il se retourne pour jauger de lui-même, on est tous les quatre rivés sur ce qui se passe derrière nous, pas un seul n'a la présence d'esprit de regarder devant, vous savez, juste devant, là où on va, avec ce grand virage notamment, ce grand virage auquel personne ne fait gaffe, et que Lecon n'anticipe qu'à la dernière seconde, en poussant un cri bref, une injure comme je n'en connais pas, un medley de plein de mots divers et variés, il arrive à s'y engager quand même, il le prend comme il peut, il maintient la route et le volant un petit temps mais la bagnole elle flanche, elle n'adhère plus, elle rend sa carte et elle bifurque, et là ça devient tellement pèle-mêle dans l'habitacle que j'ai trop de bosses pour m'en souvenir, on n'y voit plus rien que des éclairs verts qui s'abattent sur les vitres et heurtent les portières, qui crissent et rapent dans un fracas détonnant, on a perdu la route, on est dans le champ, la bonne cambrousse qui nous absorbe à pleine vitesse le long d'une pente vermilleuse, et devant nous dans le pare-brise c'est un film catastrophe qui se déroule, Lecon a lâche le volant et se masse les temps en marmonnant « oh non, non, non » comme si cela pouvait conjurer le sort et finalement on le voit arriver, grand, majestueux, le bel arbre enraciné dans son bon droit, il se précipite vers nous à toute allure, Praline hurle, Personne aussi, moi je ne sais pas, je ne sais plus trop en fait, et Lecon dans un sursaut ultime a réussi à nous l'éviter, on l'a rasé de très près, bouffé de l'écorce, le rétroviseur s'est volatilisé de sa petite tige pour rebondir gaiement dans les touffes loin derrière, et on a commencé à ralentir, de la boue, de la boue providentielle, on a fini de dévaler dans du marshmallow sirupeux, ça nous a freiné, Lecon a fait ce qu'il a pu pour accompagner le mouvement, on a vu le paysage autour de nous se calmer lentement, redevenir doucereux et s'immobiliser enfin, les quatre fers dans une boue grasse, un petit étang dégueulasse devant nous, avec ses grenouilles traumatisées qui nous épiaient d'un oeil torve cachées dans des recoins. On avait manqué y passer tous. J'ai été le premier à sortir, et pour se faire j'ai donné un grand coup de pompe dans la portière qui autrement n'aurait rien voulu savoir. Je me suis foutu à genoux dans la mélasse et j'ai vomi le reste de bile qui me restait dans le ventre. Autour de nous c'était calme, c'était silencieux, c'était paisible. Il n'a pas fallu longtemps pour qu'on entende de nouveau les oiseaux piailler et les cigales ronronner. Aucun respect. Quelles seront les conséquences de ce drame évité de justesse ? Qu'en sera t-il de nos poursuivants ? Et saurons-nous enfin pourquoi Personne était venu, à l'origine, me rendre visite ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux.
Dernière édition par Picrotal le Mar 11 Aoû - 19:33, édité 1 fois |
|  | | Wolfgang Mélomane chevronné

Nombre de messages: 2057 Age: 19 Date d'inscription: 06/04/2009
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Mar 11 Aoû - 19:30 | |
|  Qu'est ce qu'il envoie ce chapitre! _________________ Il n'y a rien de plus réellement artistique que d'aimer les gens. Van Gogh
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|  | | Dave Mélomaniaque

Nombre de messages: 1261 Age: 19 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 17/04/2008
 | |  | | Picrotal Parano lunatique

Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Mer 12 Aoû - 5:36 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 14 « Personne n'est blessé ? » a demandé comme dans une sorte de rugissement libérateur Lecon tandis qu'il sortait à son tour de sa voiture totalement défaite, et en me retournant j'ai vu Praline émerger par le même côté de moi puis Personne s'extraire finalement en dernier en rampant presque, mais non il n'y avait pas l'air d'avoir des blessés, juste quatre péquenots secoués pour dans mille ans. La bagnole grinçait encore de son voyage dans les limbes. Elle faisait peine à voir, en fait. Ce n'était même pas la peine d'espérer la redémarrer un jour, elle n'avait plus rien à offrir à personne. « Faut pas rester là ! (a crié Personne d'une voix jaune) Les types qui nous poursuivaient... — Ils seraient déjà là, non ? — Autant ils n'ont même pas vu qu'on avait quitté la route... On a dérapé en plein milieu du virage, ils ont du continuer tout droit sans se rendre compte... — Alors ils seront pas longs à revenir en arrière... Tout le monde peut marcher ? » Mouais tout le monde pouvait marcher, je crois. Somme toute j'étais le plus atteint du lot, ça n'a pas été facile pour moi de me remettre debout, d'abord parce que la boue avait bien imprégné mes genoux, et puis je flageolais, j'avais la tête qui tournait, le coeur encore à fond, ça badam-badait à l'intérieur ma poitrine et de mon crâne comme dans une rave-party. Mais j'y suis arrivé tout de même. J'ai vu Lecon qui observait sa voiture avec une mine déconfite. Lecon c'est le genre de personnes qui s'attache à leur bagnole. Ça compte pour eux. Une extension d'eux-mêmes. Une marque de virilité, aussi. Et il faut bien le reconnaître, ce n'était pas de la camelote. Elle avait toléré des trucs pas croyables avant que de rendre l'âme, et c'était une chance qu'on lui ait survécu parce que dans le fond ça aurait pu très bien ne pas être le cas. « Nom d'un chien mais c'est qui ces mecs ? » il a finalement dit en se mordant les lèvres, un flot de colère lui grimpait dans la cambuse et ce n'était pas tellement parce qu'on avait essayé de le tuer, c'était surtout parce que sa bagnole venait de mourir prématurément à cause de cette histoire, et là Lecon ça le mettait vraiment en fureur, là je l'aurais senti capable de remonter jusqu'à la route pour un duel en bonne et due forme, imbu de vengeance. « Ouais, c'est vrai ça, c'est qui ces mecs ? (a repris Praline, en s'adossant quelque part le temps de se remettre de ses émotions) Pourquoi ils nous ont tiré dessus ? — J'en ai pas la moindre foutue idée. — Tu es sûr ? Parce que moi je me demande si vous m'avez tout dit... — Mais si on t'a tout dit ! (s'est énervé Personne) Si on ne sait pas, on ne sait pas, c'est tout ! — Personne... (j'ai murmuré) — C'est peut-être ces cons de révolutionnaires, là ! Ils ont mis le pays en vrac, tu te rends compte ? Ils ne doivent plus se sentir pisser maintenant. Alors ils ont vu quatre crétins paumés au milieu de nulle part et ils se sont dit que ce serait marrant de se les payer... — Personne... (j'ai râlé) — Ou alors, je sais pas... Des pillards, peut-être... Y en a toujours, des pillards. Des types qui ont vu que ça merdait de partout et qui ont décidé de jouer aux Mad Max... — Personne ! (j'ai crié) — Quoi ? — A mon avis, ces mecs-là, c'était les Services Secrets... » Alors il a fallu qu'on explique tout cela à Praline, l'histoire des Services Secrets. Dans le fond elle n'avait pas eu tort en nous assénant qu'on ne lui avait tout raconté, on omet toujours des petits détails dans des aventures de fous comme celle-ci, et les Services Secrets ça faisait longtemps que c'était passé à la trappe dans nos cerveaux embourbés. Praline a écouté ça avec un intérêt soutenu. Elle ne s'attendait pas à ça, de toute évidence. « Et tu penses que ce sont eux, là, les Services Secrets, qui nous ont tiré dessus et pris en chasse ? — Je ne sais pas. Mais quelque chose me dit que oui... Déjà pour nous tirer dessus comme ils l'ont fait sans qu'on puisse les voir, ils doivent être sacrément bien équipés. C'était pas des amateurs, ils nous ont raté de peu. Ils devaient avoir un machin, tu sais comme dans les jeux, une lunette sur le canon ou je-ne-sais quoi... Ça se trouve pas à tous les coins de rue. Enfin à Chicago si, j'imagine, mais pas ici... Des pillards n'auraient jamais pu dégoter ça. Et puis reconnais que leur voiture aussi, ça n'avait pas l'air d'être du prêt-à-porter... (Personne a acquiescé) — Mais quand même, vous oubliez un truc... (s'est autorisé Lecon en profitant d'un silence) C'est que les Services Secrets, c'est l'Etat, d'accord ? Et que l'Etat, il est tout de même censé nous protéger... Vous voyez ce que je veux dire ? — Non Lecon, l'Etat il est censé se protéger lui-même. Le reste il s'en fiche, l'Etat. Les citoyens ça défile, c'est pas son problème. Je sais bien qu'à la base on a inventé les pays pour se faciliter la vie en société, mais maintenant ce n'est plus ça, le concept. Maintenant on a le pays d'abord, et les gens qui sont dedans ensuite. — Mais même, c'est pas logique, pourquoi ils voudraient nous tuer ? — Oui, je sais... C'est pas logique. » Seulement, étant donné l'état de la situation actuelle, l'explication la moins logique semblait encore la plus crédible. D'ailleurs, en toute logique, on aurait tous dû mourir. On avait échappé à des explosions à répétition, on avait réussi à se sauver juste avant une belle panique, on avait navigué parmi des bagnoles furibardes sans anicroches, on avait survécu aussi à plusieurs tirs de balles, à une course-poursuite et à une envolée dans le fossé. Je ne pensais même pas faire partie de la catégorie des gens qui réchappent à tant de trucs à la fois. Je me donnais l'impression d'être un miraculé, vous savez, comme les gens qui se sont sortis indemnes du Titanic, de la grippe espagnole ou du LSD dans les années soixante. « Vous savez quoi ? (a dit Personne avec gravité, tandis que dans sa tête il devait suivre le même cheminement de pensée que moi) A mon avis, on a une mission. — Une mission ? Comme celle que voulait me donner les Services Secrets ? — Non, non. Une vraie mission, du genre biblique. On aurait jamais dû s'en sortir comme ça, à chaque fois on a eu un bol fou. Quand quelqu'un a de la chance à ce point, c'est plus du hasard, je suis désolé... — Ah bon... Donc à ton avis c'est Dieu qui nous guide ? — Dieu ou autre chose, je n'en sais rien. Y a pas que Dieu dans la vie... Mais moi je dis qu'on a une mission en fait, et que c'est pour ça qu'on finit toujours par s'en sortir. Il y a quelque chose quelque part qui veut qu'on fasse quelque chose. — Arrête Personne, c'est n'importe quoi... — Et vous savez quoi d'autre ? (il a continué sans me prêter attention) La Reine, je sais qui c'est ! — Ah bon ? Et c'est qui ? (a demandé Lecon, très intéressé) — Elle ! » Et il a pointé son index un peu tremblotant en direction de Praline, qui a frémi en se voyant ainsi désignée et a baissé la tête tout de suite, visiblement très gênée... Praline est-elle la Reine ? Comment va se dérouler la suite de nos aventures ? Et apprendrons-nous, on peut rêver, pourquoi Personne était venu me rendre visite ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux. |
|  | | Era Noctambule

Nombre de messages: 9601 Age: 17 Date d'inscription: 23/02/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Mer 12 Aoû - 13:33 | |
| Je viens de finir le chapitre 10, excellent le coup de la mise en abyme  (et excellent tout court) _________________ Romain Natrav est trop bon.
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|  | | Picrotal Parano lunatique

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 | |  | | Picrotal Parano lunatique

Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Dim 16 Aoû - 2:34 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 15 Elle avait l'air gênée, Praline, elle a même rougi un peu pendant qu'elle plait la nuque comme si tout à coup quelque chose de drôlement intéressant venait d'apparaître entre ses chaussures. Sur ce s'est imposé un grand silence et au bout d'un petit tas de secondes indéterminé on l'a entendu marmonner d'une voix fluette : « n'importe quoi... » en dodelinant un peu du cou, ce qui eut pour effet de galvaniser Personne qui prit des airs de Stentor d'opérette et déclama : « Ah vous voyez ? Elle nie ! Et si elle nie, c'est bien que j'ai raison ! — Ouais, ça semble logique... (a cru bon de renchérir Lecon) — C'est pas moi ! (s'est alors exclamé Praline en relevant fièrement le front, et sa voix étranglée m'a rappelé celle du gamin dans Zéro de conduite, vous savez, celui qui dit merde au monsieur) » Moi vous savez je suis quelqu'un d'arrangeant. Tout ce que je demande aux autres, c'est d'être d'accord avec moi. A partir de ce moment, alors je suis la tolérance incarnée, encore mieux que les ongles. Et j'ai horreur, mais alors une sainte horreur, mais alors une satanée horreur de voir des gens qui s'engueulent sans que j'en sois responsable. Ça me fait pousser les ailes de la diplomatie. Nommez-moi négociateur entre Israël et la Palestine et je vous jure qu'à défaut d'y ramener la paix, j'y consacrerais tout mon coeur avant de m'y faire assassiner. Du coup, en voyant la tension monter d'un cran entre Praline et Personne, et en comprenant qu'il ne fallait pas compter sur Lecon pour attiédir les esprits, je me suis interposé entre les deux belligérants à la manière d'un arbitre de boxe, les deux bras écartés façon Monsieur Christ, et j'ai prononcé ces paroles qui valent bien celles d'un Mac Mahon : « Bon, bon, bon... Ouh la, ouh la... On se calme, on respire et on se reprend... Voyons voyons... Mes bien chers frères... Qu'est-ce qui vous arrive ? ... Personne, comment peux-tu affirmer ainsi que Praline est la Reine ? — Mais enfin, c'est évident non ? On échappe à la mort tout le temps, on tombe sur un type qui agonise et qui trouve encore le temps de nous dire qu'il faut trouver une Reine à la con, et comme par hasard deux minutes avant on a ramassé une nana sortie de nulle part ! Dans n'importe quel film ce serait elle la Reine, et y a pas de raisons que ça soit différent ! — C'est pas moi, je te dis ! Je sais même pas qui c'est, cette Reine ! J'étais même pas là quand le type vous a dit ça ! — Mais justement, tu n'étais pas là ! On voit un gonze en train de mourir tout seul sur une route et au lieu de venir avec nous pour y regarder de plus près, tu te précipites je-ne-sais où pour aller faire pipi ? — Ben quoi ? Il aurait fallu que je fasse devant lui ? — Y en a qui aiment... — Tais-toi, Lecon. La logique aurait voulu que tu te retiennes... Mais en fait, tu savais qui c'était ce type. Et tu n'as pas voulu qu'il te reconnaisse. D'ailleurs, je te rappelle que c'est toi qui nous a proposé d'aller vers l'ouest. Comme si tu voulais qu'on tombe sur ce type ! — D'abord c'est pas moi qui a proposé d'aller vers l'ouest, relis les chapitres précédents ! Et ensuite c'est complètement idiot ton raisonnement : pourquoi je voudrais vous jeter sur un type et après tout faire pour qu'il puisse pas me voir ? — Là, faut reconnaître qu'elle marque un point. — Tais-toi, Lecon. Ecoute, Personne (et j'ai pris une voix tellement neutre que même un Pape s'y serait laissé prendre)... Reconnais quand même qu'il y a des failles dans ton histoire. — Ah oui, et quoi par exemple ? — Ben écoute, la première qui me vient en tête, c'est que tout ce que tu racontes est totalement débile. A t'entendre, on a un bon Dieu au-dessus de nous qui tire les ficelles et qui décide de tout ce qui nous arrive. Et vu la qualité du truc, franchement, j'irais jamais acheter ses livres à ce type là ! — Dites, les gars... — Tais-toi, Lecon. Et toi mon poussin, tu fais de l'ironie comme d'habitude, mais c'est uniquement parce que tu n'as rien de mieux à répondre. Moi je dis que la Reine, c'est elle. Et je n'en démordrai pas tant qu'on ne m'aura pas prouvé le contraire. Non mais franchement, tu trouves ça crédible toi, une nana qui passe son temps à aller faire pipi dans des buissons dés qu'il se passe quelque chose d'important ? — Les gars... — Tais-toi, Lecon ! Et oui, je trouve ça crédible, pourquoi pas ? Ce qui t'énerve, c'est que dans ton grand délire romanesque, ça colle pas qu'une nana puisse faire pipi. Parce évidemment, chez Balzac et Zola, elles font jamais pipi les héroïnes. Alors du coup si Praline fait pipi ça te fiche tout par terre ! C'est mieux d'imaginer qu'elle a une vessie sans fond et qu'elle va se cacher dans les buissons pour comploter avec les coccinelles ! — Euh, sérieux... — TAIS-TOI, LECON ! (on a crié tous en coeur) » Et quand on a entendu des voix provenir d'en haut du fossé, on a compris que Lecon voulait gentiment nous avertir que nos poursuivants avaient fait machine arrière et commençaient maintenant à dévaler la pente dans notre direction. Il avait dû entendre leur voiture malgré nos cris, je suppose. Ou alors, il avait aperçu un reflet de lumière qu'aurait projeté leur pare-brise. Je ne sais pas trop, je vous avoue que je n'ai jamais pensé à le lui demander. Mais en tout cas ça a tout de suite rasséréné le débat : sans concertation ni vote préalable, on s'est mis vaillamment à courir en contournant l'étang au sein duquel la vie aquatique avait repris ses habitudes et on s'est précipité dans une sorte de petit bois qui jouxtait les environs et semblait à même de nous offrir une cachette adéquate. Pendant qu'on courait, j'ai vu Lecon jeter une dernière fois un regard à sa voiture déglinguée qui ne lui fit même pas un signe d'adieu. Pas facile de se séparer des gens qu'on aime, surtout quand on n'a pas fini de les payer. C'est en entrant dans l'obscurité relative que nous dressaient les arbres asséchés que j'ai réalisé que je n'avais plus trop l'habitude de courir comme ça, j'avais la respiration crasse et le coeur qui criait misère, les poumons sens dessus-dessous, la gorge ruminante et mes yeux ainsi que mes narines me piquaient. Et en plus, j'avais perdu mon paquet de clopes. Alors j'ai posé la main contre un tronc, une autre sur mon genou, je me suis ployé un peu et j'ai repris mon souffle en faisant le même genre de bruit que la sorcière de Suspiria. Praline est venue derrière moi et a posé sa main sur mon épaule avec gentillesse. Elle m'a remercié d'avoir pris sa défense : « Merci d'avoir pris ma défense. (elle a dit, m'obligeant à me répéter bêtement) Je sais pas ce que je lui ai fait à ce type, mais je te jure que c'est pas moi la Reine... Je sais pas ce que c'est, cette histoire de Reine, en plus... J'en ai jamais entendu parler... — C'est rien... (j'ai réussi à articuler tandis que je sentais mes fonctions vitales revenir à un niveau acceptable) Il est pas méchant tu sais, c'est juste qu'on est tous franchement paniqués, alors il évacue comme ça. Enfin, je suppose. — Oui, tu dois avoir raison. Sinon, tu aurais pas vu un buisson quelque part, par hasard ? J'ai une envie pressante en fait... » Que va t-il se passer dans cette forêt ? Personne va t-il se montrer un peu plus raisonnable, et au passage nous dire pourquoi il était venu me rendre visite chez moi en premier lieu ? Vous le saurez, si cela vous tente et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux. |
|  | | Picrotal Parano lunatique

Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Jeu 20 Aoû - 0:35 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 16 Tandis que Praline s'éclipsait discrètement afin de ne pas éveiller de nouveaux soupçons dans la cabuche endolorie de Personne, et tandis que j'essayais encore et toujours de reprendre un rythme cardiaque convenable en prenant de grandes inspirations qui râpaient contre ma gorge tabagique à la façon des roulettes d'un caddie crissant sur du goudron calcaire, et tandis que les oiseaux qui ornaient les branches des arbres que nous venions de déranger laissaient à nouveau entendre leurs chants obombrés qui criaillaient sous la coupole des feuillages drus, et tandis que Personne revenait vers nous car il avait glissé sur une flaque de je-n'ose-savoir quoi et s'était étalé de tout son long quelques mètres plus bas dans une lisière de terre boueuse et de bris d'écorce macérés, et tandis que la Terre tournait sur elle-même tout en tournant autour du soleil qui lui ne tournait autour de rien du tout à la façon de ces vieux séducteurs lassés de leur propre pouvoir d'attraction, Lecon vint près de moi et ouvrit la bouche pour me dire quelque chose : « (mais finalement il ne dit rien du tout, il ne savait visiblement pas vraiment quoi dire, et il demeura ainsi la bouche ouverte, dans la position du bonhomme fasciné caractéristique des films de Spielberg, et je dus soutenir son regard vide et sans espoir avant que de me relever totalement et de faire quelques pas afin d'ébrouer mes jambes qui me tançaient et me brûlaient presque, refusant de me pardonner l'effort que je venais de leur faire subir) » Quand Personne nous eut enfin rejoint, nous entendîmes au passé simple des bribes de voix provenir de la clairière. C'était haché, c'était menu, mais je crus comprendre les quelques mots qui suivent : « ... Dans la foret ... Cachés ... Certainement ... Un cheval qui pue ... Les attraper ... Vite vite vite ... Où sont les palmiers ... Personne vivant ... Monseigneur Gaillot ... Se dépêcher ... En retard ... Des montres suisses. » Je ne puis pas jurer que tout ce que je crus entendre avait réellement été prononcé, évidemment, mais les morceaux de phrases dont nous pouvions chacun être sûr nous fîmes toujours au passé simple comprendre qu'il valait mieux nous cacher. D'un bond sec, Personne, Lecon et moi nous sommes jetés dans le premier buisson qui s'offrait à notre vue. « Hé ! On peut avoir un peu d'intimité, non ? — Chuuuut Praline, et baisse la tête ! Ils sont à nos trousses ! — Quoi, encore ? — Taisez-vous, ils vont nous entendre ! — C'est quoi cette odeur ? — Hé ho ça va hein ! Si tu crois que c'est marrant, une infection urinaire... — Ah c'était pour ça ! Ben je comprends mieux, alors... — Fermez la ! Ils arrivent ! » Tous les quatre terrés comme des lapins mataharistes dans le buisson, nous regardâmes (oui, je sais, au passé simple) à travers les interstices légers que nous offraient le feuillage dense et nous les vîmes. Enfin. Et je tiens à vous signaler que j'en ai marre du passé simple, c'est très moche comme temps, alors je vais passer sur un autre mode temporel et si vous trouvez que littérairement ça ne se vaut pas, tant pis pour vous, y a pas marqué André Gide non plus. Ils étaient trois. Le premier à pénétrer notre champ de vision était un grand type avec une tête de brute, un large front sur lequel se disputaient quelques cheveux raides, une mâchoire de carnivore invétéré, des petits yeux rentrés, une moustache naissante qui semblait baver sur sa lèvre supérieure, un menton taillé à la hache et des oreilles découpées à la serpe. Le suivant de près, un petit homme trapu et ventripotent tenait dans sa main gauche un pistolet d'un modèle inconnu, il était torse-nu et un gros coulis de fourrure frisotée s'incarnait sur sa poitrine flaque, dedans lequel brillait au soleil parcimonié un petit médaillon d'argent retenu par une grosse chaîne vulgaire. Ses poignées d'amour débordaient de son pantalon mal ceinturé, et même si nous étions trop loin pour nous en rendre compte, il avait vraiment l'air de sentir très mauvais. Derrière eux, portant entre ses bras un fusil doté d'une lunette dernier cri, avançait une femme d'âge moyen, somme toute jolie, qui à mon grand regret ne portait pas de tenue paramilitaire comme sur les couvertures des Gérard de Villiers, ce qui aurait au moins apporté un peu de sensualité débridée à cet épisode qui en manque cruellement. De toute évidence, c'était elle la chef. Disons les choses comme elles sont : elle leur parlait comme on parle à du poisson pourri. « Allez, avancez ! Avancez, je vous dis ! Vous pouvez me croire, ils sont déjà loin ! Si on ne se dépêche pas un peu, on n'a aucune chance de les attraper ! — Madame Reviens... (osa la brute) Vous êtes vraiment certaine qu'ils se sont enfoncés dans la forêt ? On pourrait commencer par chercher par ici ? — Tais-toi, Cromagnon ! J'ai suffisamment d'expérience pour savoir comment chasser l'homme, tu peux me croire ! Qu'est-ce que tu t'imagines ? Qu'au lieu de profiter d'un espace pareil, il se seraient contentés d'aller se fourrer dans... ce buisson par exemple ? (dit-elle en pointant le canon de son fusil dans notre direction) Et de nous y attendre sagement ? Personne n'est idiot à ce point ! — D'accord, madame... — Madame qui ? — Madame Reviens... — Voila. Je m'appelle Reviens. Tachez de ne pas l'oublier. J'imagine que vous n'avez pas l'habitude d'obéir à une femme... — (le petit ventripotent intervint, et sa voix claquait dans l'air comme un pet dans une usine de silence mozartien) Mais si madame Reviens... J'ai servi sous les ordres de Stéphanie Ouininon, d'Amélie Lapresse, de Catherine Delamer, de Lucette Annéla, de Pauline Alaplage, de Géraldine Anville, de Chantal Mahage, de... — La ferme, Mouchkine ! Ton curriculum ne m'intéresse pas. La prochaine fois que je pars en mission, je leur demanderai de me donner autre chose qu'un équipier qui ressemble à un acteur porno des années soixante-dix ! Et toi, là, Cromagnon, où tu crois aller ? — (Avant de se retourner pour répondre à sa supérieure, le surnommé Cromagnon se dirigeait dangereusement, le regard suspicieux, vers notre buisson ardent) Euh j'ai cru entendre un bruit, madame Reviens, alors je voulais voir... — Un bruit ? Quel bruit ? — Euh... C'est que ça va vous sembler bizarre... — J'ai animé des ateliers philosophie dans des bistrots bordelais, alors crois-moi : plus rien ne peut me sembler bizarre ! — Ben on aurait dit le bruit de quelqu'un qui remet une culotte, madame Reviens... (et là, on a tous tourné nos yeux accusateurs vers Praline qui s'est mise a rougir tellement fort que ça devait se voir comme une ampoule de Roxanne même à travers le buisson. Un silence s'est ensuivi, brisé par la voix de Jeannette Reviens) — Tu sais quoi, Cromagnon ? Tu m'impressionnes. Grâce à toi j'ai appris quelque chose aujourd'hui : il se trouvera toujours un homme quelque part pour vous démontrer que l'on peut repousser les limites de la stupidité, même si vous pensiez avoir déjà tout vu. C'est la chose la plus con que j'aie jamais entendu de ma vie ! Et pourtant nom d'un chien, j'ai été mariée à un assureur ! Maintenant rapplique tes fesses par ici et en avant la musique ! On a perdu assez de temps comme ça ! » Et nous avons vu Cromagnon revenir penaud sous la coupe de sa chef qui leur intima d'un geste brusque l'ordre d'avancer plus avant parmi les arbres. Nous avons attendu encore une bonne dizaine de minutes avant que d'oser sortir le nez du buisson... « Enfin en sécurité ! (me suis-je soulagé d'une manière inhabituelle) — Bien joué, le coup de la culotte, ma très chère Reine ! (a persiflé Personne) — Oh ça suffit hein ! J'allais pas rester les fesses à l'air. Et m'appelle pas ta Reine, j'en ai marre de cette histoire ! — Ouais, fiche-lui un peu la paix, Personne ! — C'est elle qui a commencé ! — Mais pas du tout, c'est pas vrai, elle a rien commencé du tout ! — Lecon a raison, Personne. Tu es de mauvaise foi. — Ouais, t'es trop nul... — Personne ne bouge ! — (...) — Qui c'est qui a dit ça ? — Ben c'est pas moi en tout cas. — Ni moi non plus. — Personne ne bouge, j'ai dit ! — Mais c'est qui, « j'ai » ? — C'est moi ! » On s'est tous retournés en même temps et on s'est retrouvés en face d'un jeune homme habillé façon crétin des Alpes qui nous tenait en joue avec un fusil au canon aussi épais que le groin d'un cochon. Que se passe t-il encore ? Est-ce qu'on aura droit à ne serait-ce que deux minutes de tranquillité ? La suite de ce récit véridique et faramineux adoptera t-elle toujours le ton quelque peu burlesque qu'affiche cet épisode ? Et saurons-nous en fin de compte pourquoi Personne était venu me rendre visite à la base ? Vous le découvrirez peut-être, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux. |
|  | | Picrotal Parano lunatique

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 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Lun 24 Aoû - 17:27 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 17 « Au moins, avec vous, on peut dire qu'on s'ennuie jamais... » m'a soufflé Praline à l'oreille avant de se figer comme nous autres face au canon pointé. Lecon a même, et je ne sais pas pourquoi, pris l'initiative de lever les mains en l'air. C'est comme ça, dans ce genre de situations : il y en a toujours un pour se montrer plus royaliste que le roi. Le genre à souhaiter une bonne fin de soirée au type qui lui encroume son portefeuille. Pendant la minute de flottement qui précéda le dialogue fondamental auquel vous allez avoir l'honneur d'assister d'ici quelques lignes, en espérant que vous me pardonnerez la maladresse de ce procédé proleptique sans grande nécessité, je pris le temps d'observer en détail les traits du jeune homme qui nous tenait en joue. Mais son visage était d'une telle banalité, d'une si complète anonymitude, que je serais aujourd'hui bien incapable de vous en faire une fidèle description. Certaines personnes n'ont tout simplement pas d'aura, pas de charisme, ni de charme, ni de magnétisme. On les rencontre, on discute avec eux, mais on finit toujours par les enterrer, ou on en fait du compost. C'est finalement la tenue vestimentaire de ce garçon qui m'aura le plus marqué. Chemise rouge à carreaux façon bûcheron grunge, à moitié rentrée dans son jean sale et trop serré, une sorte de drôle de chapeau de paille informe par-dessus sa tignasse dont on pouvait juger qu'elle était abondante, et des chaussures tellement moches que même Alain Afflelou aurait protesté en les voyant, et pourtant lui il fabrique des lunettes. Mais surtout ce brave carabinier ne semblait guère sûr de lui-même. Il devait porter en lui une intense timidité, à la façon de ces gens qui bafouillent bredouillent et lapsussent même s'il ne s'agit que de donner son nom, et ses mains soigneusement crispées sur le fusil tremblaient un peu, ce qui n'était pas bon signe. Je ne suis en aucune manière spécialiste des armes à feu, ni amateur d'ailleurs. Je ne saurais vous dire la différence entre un Luger et un Smith & Wesson, entre une Kalachnikov et un Famas, entre la Grosse Bertha et les Orges de Staline, mais je sais au moins une chose : il n'est jamais bon de se faire braquer par quelqu'un qui présente des signes aussi patents d'insécurité ou d'absence de confiance en soi. Et ce manque d'assurance fut encore plus flagrant lorsqu'il nous demanda, la voix élevée, présentant des signes étranges de distorsion, comme si elle était encore en train de muer : « Vous êtes qui ?... Euh... Le mot de passe ! Vous connaissez le mot de passe ? Et ne bougez pas, hein ! Et vous, là, baissez les bras ! Et vous, levez-les ! Bon alors, vous le savez ou pas, le mot de passe ? — Le mot de passe ? (j'ai demandé) Parce qu'il y a un mot de passe ? — Evidemment qu'il y a un mot de passe ! (a persiflé Personne) Il ne saurait en être autrement. On se fait bombarder, tirer, pourchasser... Il est donc tout à fait logique qu'on ait droit au crétin de service qui nous braque pour nous demander un mot de passe... — Hé ! C'est de moi que vous parlez, là ? — Mais non, mais non ! (a répondu précipitamment Praline) Il... euh... Il parle de quelqu'un d'autre qui nous a aussi braqué tout à l'heure pour nous demander un mot de passer... — Ah bon, d'accord. J'aime mieux ça. Et alors, le mot de passe ? Le mien, je veux dire ? — Ecoutez, on ne le sait pas, le mot de passe ! Voila. — Ah... (il sembla perdu. Sa lèvre se figea dans une moue torve. De toute évidence, personne ne lui avait dit quoi faire s'il tombait sur quelqu'un ne connaissant pas le mot de passe) Bon et... vous pouvez essayer de le deviner, non ? — Ecoutez, mon vieux... — Essayez, j'ai dit ! (et il a relevé son canon droit sur le visage de Lecon, qui n'avait pourtant pas encore pipé mot et qui est devenu tellement pâle qu'on aurait cru que tout son sang venait de se réfugier dans ses chaussettes) — Bon ben, je ne sais pas... Les chiens aboient mais la caravane passe ? — Non, désolé, ça c'était celui de la semaine dernière... — Ah ben au moins vous êtes originaux, dans votre genre... — Franchement, comment voulez-vous qu'on le trouve, votre mot de passe ? — Mais essayez, au moins ! Si vous ne le trouvez pas, il va falloir que... — Que quoi ? — Bon ça suffit ! (et il a relevé encore une fois son canon) Maintenant, tout ce que je veux entendre, ce sont des mots de passe ! » Alors, Lecon, Praline, Personne et moi on s'est mis à débiter tout ce qui nous traversait la cervelle et qui aurait pu servir de mot de passe, sans grande conviction il faut bien le reconnaître... Et à chaque fois, notre brave gardien remuait la tête de droite à gauche, voire de gauche à droite, et marmonnait également un petit « non » sans pour autant jamais s'en lasser. En voici quelques exemples, mais je me refuse à vous en dresser une liste exhaustive : — A bon chat, bon rat ? — Alea jecta est ? — Adieu veau, vache, cochon, machin bidule ? — Il nous faut cultiver notre jardin ? — Tu tu tu tu tûûût ? (en reprenant la mélodie de Close encounters) — Rien ne sert de courir ? — Il faut partir à point ? — Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras ? — La route est longue pour Gibraltar ? — Je pense, donc je suis ? — Connais-toi toi même ? — Ses ailes de géant l'empêchent de marcher ? Ah là il nous fait un petit signe... « C'est pas mal, ça... C'est pas loin... » — Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ? — Mon enfant, ma soeur, songe à la douceur d'aller là-bas vivre ensemble ? « Non, non, c'est pas ça, c'est que... C'est en douze machins, là... Un alexandrin, voilà ! » — Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage ? — C'est un trou de verdure où chante une rivière ? — Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé ? — Et l'unique cordeau des trompettes marines ? « C'est ça ! » et Praline qui venait de le lancer comme cela au hasard en a été toute surprise et toute guillerette, qu'elle en a sauté sur place en serrant les poings très fort comme les candidates japonaises dans les jeux télévisées de là-bas, et nous autres n'avons pas pu nous empêcher de l'applaudir un peu, même si j'étais déçu de ne pas l'avoir trouvé moi-même celui-ci... « Bon, et maintenant qu'on a trouvé le mot de passe, qu'est-ce qu'on fait ? — Ben maintenant, on va... » Mais il n'eut pas l'occasion de terminer sa phrase. Ses yeux se figèrent, son regard se porta derrière nous, et il mit son fusil en berne. Nous en avons alors profité pour nous retourner, afin de comprendre ce qui venait ainsi de le désabuser. Quel rebondissement va encore survenir ? Et saurons-nous pourquoi Personne était venu me rendre visite ? Et aurais-je moins la flemme d'écrire, ce qui ne m'amènera pas à user de phrases courtes dotées de tirets afin de gagner du temps et de l'espace ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux. |
|  | | Octavian Mélomane chevronné

Nombre de messages: 2798 Age: 26 Localisation: Lyon / Aix / Marseille Date d'inscription: 07/05/2008
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Lun 24 Aoû - 17:31 | |
| Chouette, voilà la suite!!  _________________ « Je ne comprends pas qu'on laisse entrer les spectateurs des six premiers rangs avec des instruments de musique. » (Alfred Jarry)
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|  | | Wolfgang Mélomane chevronné

Nombre de messages: 2057 Age: 19 Date d'inscription: 06/04/2009
 | |  | | Picrotal Parano lunatique

Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Dim 30 Aoû - 14:28 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 18 Etant donnée l'expression de stupeur mêlée de terreur, d'incompréhension mêlée de trouble, d'angoisse mêlée de panique froide, de déception mêlée de désappointement, de chocolat mêlée de groseille et de sauce piquante mêlée d'échalote qui venait d'apparaître avec subitement sur le visage de notre nouveau camarade de jeu, nous redoutions le pire en nous retournant, Personne, Lecon, Praline et moi. On s'attendait à voir revenir nos assaillants des Services Secrets, ou alors une meute de révolutionnaires en colère, ou encore des guérilléros façon sous-marin Marcos, ou même pourquoi pas une tribu cannibale ou la bête du Gévaudan... Au point où on en était rien n'aurait vraiment pu nous sembler absurde. Mais tout ce que nous vîmes arriver fut un vieux bonhomme nonchalant, qui portait une large barbe blanche ainsi qu'une bedaine imposante à peine couverte par sa chemise bonbonée, se dirigeant vers nous tranquillement en esquissant un sourire sympathique et en levant la main sur un mode éminemment pacifiste. « Qui c'est celui-là encore ? (a lassement demandé Lecon) — C'est monsieur Destoins. (a répondu le petit soldat qui venait de poser carrément son fusil à terre) J'ai d'ailleurs hésité je l'avoue à m'en emparer à ce moment-là pour le mettre en joue à mon tour et me sentir enfin, pour une fois dans cette histoire, en position de force face à quelqu'un ou quelque chose, mais j'y ai renoncé bien vite en admettant que mon expérience des armes à feu ou des situations critiques n'était pas suffisante pour me permettre d'aller jouer les aventuriers sans y laisser des plumes — Et c'est qui, ça, monsieur Destoins ? (ai-je répliqué, pour me distraire de ma propre frustration) — Monsieur Destoins c'est le Commandant. C'est le Guide. Monsieur Destoins c'est lui qui décide et c'est lui qui sait. C'est lui qui commande et c'est lui qui devine. Monsieur Destoins c'est lui qui dirige et c'est lui qui conclut. C'est le Stratège. L'Intendant. Le Questeur. C'est lui qui nous dit, et c'est lui qui nous parle. C'est le Satrape. Le Vizir. Monsieur Destoins, c'est... — Oui, oui, bon je crois que j'ai compris où vous vouliez en venir : c'est le Chef, quoi ? — On pourrait le dire comme ça, oui. — Mais le Chef de quoi, au fait ? » C'est vrai, ça ! On est là à se faire braquer par un type qui nous demande un mot de passe et on ne sait même pas pourquoi, et on ne sait même pas par qui. Ce n'est déjà pas une situation hilarante, si on y rajoute par-dessus le fiel noir de l'ignorance, ça devient franchement sinistre. Pour ma part c'est bien simple j'ai horreur de ne pas savoir et de ne pas comprendre ce qui arrive. Alors que des révolutionnaires fassent sauter des villes entières pour des motifs abscons, soit. Que des gens viennent mourir à nos pieds en nous demandant de partir à la recherche de Reines non-identifiées, entendu. Que des agents des Services Secrets se mettent à nous courir après armes à la main dans le but sensiblement évident de nous envoyer vérifier les théories concernant la survivance de l'âme à l'enveloppe charnelle après la mort, pourquoi pas ? Mais qu'un gonze armé d'une carabine vienne en plus par-dessus nous menacer comme si nous étions de redoutables espions à la solde de l'Empereur de Nouvelle-Guinée, là tout de même c'est un peu la goutte d'eau qui fait déborder le vase. — Alors, le Chef de quoi ? C'est bien joli de nous faire jouer aux devinettes mais nom de Dieu vous pourriez peut-être nous dire un petit peu qui vous êtes, vous autres ? — Je pense être en mesure de vous fournir tous les éclaircissements que vous désirerez, cher monsieur ! (m'a alors répondu une voix dans mon dos, celle du Chef qui venait enfin d'arriver à notre hauteur et qui ne s'était pas défait de son sourire avenant) Mais avant cela... Firmin, voulez-vous me donner votre fusil s'il-vous-plaît ? » J'ai regardé avec incrédulité le jeune homme. Tandis qu'il ramassait humblement son fusil et le remettait avec déférence entre les mains de monsieur Destoins, je me disais que c'était la première fois de ma vie que je rencontrais une personne réelle qui s'appelait Firmin. Des noms comme ça c'est comme Hildegarde ou Cunégonde, on croit que cela n'existe que dans les romans ou les bandes dessinées. « Merci Firmin... Pouvez-vous m'expliquer brièvement qui sont tous ces jeunes gens ? — Je l'ignore, monsieur Destoins. Je montais la garde comme tous les jours quand j'ai entendu du bruit, alors je me suis approché et je les ai vus. Je leur ai demandé le mot de passe et ils le connaissaient. — Le mot de passe, vraiment ? Lequel ? — Celui avec l'unique corbeau, monsieur Destoins. — Cordeau, Firmin, pas corbeau ! Qui l'a trouvé, dîtes-moi ? — C'est elle, monsieur Destoins. — (et il se tourna vers Praline, son sourire encore plus intense et sa voix encore plus mielleuse) Vous aimez Apollinaire mademoiselle ? — Ben euh ouais... (répondit Praline, qui devait j'imagine se dire à ce moment précis que monsieur Destoins avait envie de coucher avec elle) Ouais j'aime bien, enfin j'ai étudié ça quoi, et puis j'ai trouvé ça pas mal... — Pas mal, oui... Vous avez raison, ce n'est pas mal... Je suis content que vous l'ayez trouvé en tout cas, ce pauvre Firmin n'aurait certainement pas su quoi faire autrement... Je vous présente mes excuses par ailleurs... Ce garçon est très sympathique (et il lui passa les mains dans les cheveux dans un geste paternaliste et condescendant, ce qui va parfois de paire) mais il n'a pas toutes ses... comment dire... facultés. Pour être totalement honnête avec vous, cette histoire de mot de passe n'a pas réellement d'importance. Il y tenait beaucoup, alors nous n'avons tout simplement pas voulu le décevoir... Bien, pour ma part je m'appelle monsieur Destoins. Mon prénom c'est Michel, mais je préfère que l'on m'appelle monsieur, parce que je suis quelqu'un d'important, vous comprenez ? — Non. (a répondu Personne, se dévouant pour nous autres) — Bien entendu que vous ne comprenez pas, je vous demande pardon, je mets la charrue avant les boeufs... J'ai cru voir des gens armés s'enfoncer un peu plus loin dans la forêt, savez-vous de qui il s'agit ? — Ce sont des agents des Services Secrets. Ils veulent nous tuer. — Oh, je vois. C'est embêtant, ça... — Un peu oui, c'est vrai. — Bien, dans ce cas messieurs, et mademoiselle, la première chose à faire est de vous mettre un petit peu en sécurité. Permettez-moi de vous inviter chez nous, ce n'est pas le grand luxe mais je pense que vous apprécierez de pouvoir vous y reposer un peu. Quelque chose me dit que vous n'avez pas manqué d'émotions fortes ces dernières heures... Et là je pourrai répondre à toutes les questions que vous voudrez me poser. Enfin, toutes les questions auxquelles je serai en mesure de répondre, plutôt. Autant vous le dire tout de suite, je suis un parfait inculte en ce qui concerne la physique quantique ! » Personne n'a ri. De toute évidence ça l'a un peu déçu mais il n'a pas cherché à plus le démontrer que cela. Il donna une petite tape affectueuse sur l'épaule de Firmin qui se mit en branle et, d'un élégant geste de la main, nous intima l'ordre (car c'en était un) de le suivre. Alors Lecon, Personne, Praline et moi avons obéi. Dans le fond on ne savait pas quoi faire d'autre, et puis c'est toujours lui qui avait le fusil... Où va nous emmener ce curieux monsieur Destoins ? Dans quelle galère allons-nous encore nous retrouver ? Et saurons-nous pourquoi Personne était venu me rendre visite avant que tout cela ne dégénère dans la panade la plus épaisse ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux. |
|  | | Picrotal Parano lunatique

Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Jeu 3 Sep - 4:18 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 19 Nous nous sommes alors mis en route, monsieur Destoins en tête, Praline, moi, Lecon puis Personne le suivant d'un pas plus ou moins ferme et Firmin concluant la procession, ce qui peut sembler logique puisque, chez n'importe quel animal comme chez l'être humain, c'est toujours la queue qui s'avère la partie la plus stupide du corps. Je ne saurais pas vous dire si nous avons marché longtemps. Après tant d'émotions, tant de péripéties, une fatigue façon post-natale me pesait lourd sur les épaules et les choses par moment avaient quelque peu tendance à défiler dans mon cerveau ou dans mes yeux comme dans un rêve éveillé. Alors le temps dans ces cas-là forcément devient tout relatif. On a marché, c'est certain. On a navigué parmi les arbres avec une certaine aisance. De toute évidence monsieur Destoins connaissait l'endroit comme sa poche. Vous me direz que ce n'était pas non plus l'Amazonie cette forêt. Enfin, vous ne me le direz peut-être pas parce que vous êtes du genre civil, mais vous n'en penserez pas moins. Alors oui je vous le confirme, ça demeurait une forêt aux proportions tout ce qu'il y a de plus raisonnable, mais c'est comme ces petites collines que l'on vous propose d'aller grimper à la cool un matin histoire de se détendre et d'y passer un bon moment entre amis : une fois que vous y êtes dessus, la petite colline, vous vous rendez compte qu'elle fait son petit effet. On passe tellement de temps à s'extasier devant l'Himalaya et ses troupeaux de yétis, à se pâmer de béatitude pour toutes ces choses immenses qui dominent la Terre et font de l'ombre au reste qu'on en oublie dans le fond qu'elles ne sont pas les seules à pouvoir nous jouer des tours. C'est l'un des grands travers de l'être humain, ça : il veut à tout prix se sentir minuscule. Il faut qu'il se glace les sangs face aux étoiles, qu'elles sont à des millions d'années-lumière de chez nous et que quand on les voit oh la la en fait certaines sont déjà mortes mais leur lumière nous arrive encore tu te rends compte ? – et puis le soleil aussi, gros tournesol incandescent à côté duquel la Terre a l'air d'une vague crotte de nez – et puis les immensités de l'Univers tout simplement, et puis les grands Mystères de la Vie également, et puis les Secrets de la Science aussi, et puis les Fondements de la Sagesse encore, et puis toutes ces Choses auxquelles on colle des Majuscules parce qu'elles sont Majestueuses et que Nous à Côté on est Tellement Rien que ça en fait de la Peine. Alors oui on a envie de cela, on veut se sentir ridicules, on le désire, on s'en repaît comme la poule de son grain, comme la vache de son train, on s'en régale avec délectation et l'on en jouit avec bonheur. Mais en revanche on ne veut pas se sentir petits. Non. Tout petits, à la rigueur, mais pas seulement « petits ». Parce que cette manière que nous avons de vouloir à tout prix nous mettre notre intrinsèque miniaturité en tête n'est jamais qu'un exemple nouveau de l'intense orgueil qui nous habite. Que si nous devons être moins qu'autre chose, alors il faut que nous soyons infiniment moins. Superbement moins. Autrement ce n'est pas intéressant. Ce n'est que l'infiniment qui compte, à l'image de ce marathonien qui choisit de se laisser distancer par tout le monde, considérant avec raison qu'à la fin d'une course, les deux noms que l'on retiendra seront celui du premier arrivé, mais aussi et peut-être surtout celui du tout dernier. — Aussi vous-le-je dis cette forêt que nous avons traversé à la traîne de monsieur Destoins peut-être bien qu'elle vous ferait sourire vue de l'extérieur tant ses proportions pouvaient sembler minables comparées à d'autres mais elle faisait son petit effet mine de rien une fois que l'on était dedans, ça en faisait des arbres à compter, des paquets de mousse autour de nous, des tapis de verdure, des ronces incongrues, des flaques marécageuses, de l'hostilité en veux-tu en voilà, des bruits étranges aussi, des mouvements suspects dans les bosquets, depuis les cimes, dans la pénombre des feuillages, cette lumière inquiétante qu'ils nous dressaient et dans laquelle couvaient des chants d'oiseaux sauvages, orange messiaenique, vent tamisé, silences abscons, mauvaisetés des choses. Fatigué comme j'étais par moment je n'étais pas rassuré. Et nous étions de jour encore. De nuit c'eût été encore pire, à n'en pas douter. J'ai des raisons sensiblement précises et légitimes pour éprouver à l'égard de monsieur Destoins aujourd'hui certains ressentiments personnels. Mais je ne saurais nier qu'en cet instant précis, faire sa rencontre avait eu quelque chose de providentiel. Sans lui je ne sais pas trop comment nous aurions continué notre route. Je ne sais pas ce que nous aurions pu faire. On peut passer des années ainsi dans une vie à demeurer statique, à se laisser berner par le quotidien, engoncé dans des habitudes à se laisser exister comme d'autres se laissent couler, gardant au fond du coeur l'espoir de rencontrer la personne qui nous sortira de la panade et nous indiquera la nouvelle direction à prendre, l'être de lumière qui, en bien ou en mal, relancera la machine. Il n'arrive jamais, parfois. Monsieur Destoins, lui, était arrivé. Il nous avait sauvé. Au sens biblique du terme. Et comme la plupart des sauveurs, pour ne pas dire tous, monsieur Destoins était également un fieffé enculé. C'est ainsi. Mais j'anticipe, je vous le concède : tout cela nous ne le savions pas encore, alors vous n'êtes pas non plus censés le savoir. Le temps que j'écrive le long paragraphe qui précède, et croyez-moi j'ai mis du temps à l'écrire parce que c'est long de pérorer comme cela sur des choses sans importance et que j'en ai chié des ronds de chapeaux, nous étions arrivés à destination. Au sortir d'un vague chemin que nous avions attrapé entre deux allées de ronces. Une clairière s'était dessinée qui ouvrait sur la chanson lointaine d'un ruisselet sympathique. Et si l'on prenait alors vers l'Est, si l'on contournait ces trois arbres tordus dont l'espèce me demeure encore aujourd'hui inconnue et que l'on s'enfonçait un peu dans les galéjades feuillues parsemées de bois mort qu'ils semblaient protéger à la manière d'un Cerbère sylvestre, on atteignait l'une des orées, la plus inattendue sans doute, de la forêt que nous quittions à présent pour descendre une petite route de campagne tout à fait banale. Monsieur Destoins s'est alors tourné vers nous et nous a dit avec un sourire souriant : « Nous sommes presque arrivés ! » Alors j'ai entendu Personne soupirer d'aise derrière moi, tout comme j'ai vu les fesses de Praline manifester leur contentement. Oui, parce que ça j'ai oublié de vous le dire, je crois. Vous comprenez, je parle, je parle, je parle et je parle encore, et quand je parle c'est que je pense, puisque je suis en train d'écrire, si vous voyez ce que je veux dire, — ce qui serait normal puisque vous êtes en train de lire, et que si vous êtes en train de lire vous êtes donc forcément en train de voir ce que je veux dire. Donc ça j'ai oublié de vous le dire, que je suis comme tout le monde, quand je pense je regarde en même temps, on ne pense pas les yeux fermés, enfin moi pas en tout cas, j'en suis incapable, si je ferme les yeux je ne peux qu'observer l'obscurité relative qui en découle, et je m'amuse avec les tâches de lumière qui se sont incrustées dans mes prunelles, je les fais rebondir et sursauter, je les regarde se distendre et de distordre, et ça me distrait. Et tout le temps que je pensais, tout le temps que je vous livrais le fruit de mes réflexions ontologiques intenses, ce sont les fesses de Praline que je regardais. Elle marchait devant moi et j'ai tendance à me tenir courbé donc cela peut sembler logique, mais ça ne l'est pas en réalité. J'en ai pris conscience d'un coup, la voix de monsieur Destoins me sortant de ma penserie sans vergogne. J'ai réalisé que j'avais passé tout ce temps à lui reluquer le fondement, à Praline. Et ça, ce n'était pas bon signe. Oh non, pas bon signe du tout. Je me connais moi-même. Pour tomber amoureux de quelqu'un, chez moi cela passe par les fesses. Le visage et le reste ça compte, ça joue, évidemment, et même la personnalité aussi, je suis de l'école Musset à la base, c'est ma formation liminaire, ça et Brel aussi, ça vous pourrit un cerveau mieux que la drogue, plus moyen d'aimer le sport ou les films de Jan de Bont quand on a été éduqué à cela. Mais le cul cela reste le point déterminant en ce qui concerne les sentiments, les vrais, les profonds, les adipeux. C'est mon côté Cancer qui s'exprime, j'aspire à la lune. Que j'aie pu rester aussi longtemps à regarder ses fesses à Praline ça faisait sonner le tocsin dans ma cabuche, je savais ce que ça voulait dire, ça promettait de l'attachement. Et ça c'était vraiment le caca parce que la dernière chose que j'avais envie de coller dans cette aventure, c'était bien une saloperie d'histoire d'amour. Pendant ce temps Praline évidemment elle ne se doutait de rien, enfin peut-être un peu étant donné sa pathologie initiale mais elle n'avait pas plus d'éléments que cela pour étayer son mal, et c'est donc avec un naturel déconcertant que je l'ai entendu s'exclamer « oooh que c'est joli ! » comme une gamine dans un dessin animé Japonais lorsqu'elle découvrit la première l'endroit vers lequel monsieur Destoins, au sortir de ce pénible chapitre, venait de nous amener. Quel est cet endroit si joli, pour reprendre les termes de Praline ? Comment va se perpétuer cette aventure ? En saurons-nous plus sur les sentiments que je semble développer à l'égard de notre compagne féminine ? Et apprendrons-nous la raison pour laquelle Personne était venu me rendre visite chez moi ? Autant de choses que vous découvrirez peut-être, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux. |
|  | | Picrotal Parano lunatique

Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Mer 9 Sep - 16:32 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 20 Ce que Praline venait de trouver si joliiiiii, et nous fûmes (c'est du belge) bien d'accord en la découvrant à notre tour, c'était une magnifique maison de campagne toute de bois et de pierres construite, qui reposait de manière débonnaire parmi la verdure et les arbres épars, déroulant devant elle une large cour de gravier blanc et moelleux sur laquelle reposait avec flegme un chien à la robe amène et quelques poules cocotant en dandinant du bec avec grâce. « Ouaouh ! (s'exclama Lecon) On dirait un tableau de... euh... l'autre, là, qui peignait des trucs dans ce genre-là... » Sans lui prêter attention plus que nécessaire, la petite équipée que nous formions se dirigea vers la maison, monsieur Destoins ayant bien du mal à dissimuler le large sourire paternel qui ornait sa barbe. « C'est ici que vous vivez ? (lui ai-je demandé) — Pas vraiment, enfin pas toujours... Mais maintenant que les hostilités sont lancées, mes amis et moi avons jugé préférable d'occuper cette maison un peu à l'écart de la civilisation afin de mieux nous préparer. — Les hostilités ? — Oh ne vous en faites pas... Je me doute que vous n'êtes pas au courant de la situation. J'ai hésité un peu lorsque vous m'avez dit que les Services Secrets étaient à vos trousses, mais on ne compte plus le nombre de parfaits innocents qui se retrouvent traqués par ces gens-là, alors... Voici ce que je vous propose : nous allons entrer, nous mettre à l'aise, et je tenterai de répondre à chacune de vos questions. Vous êtes d'accord ? » Alors je lui ai fait à mon tour un sourire d'une sincérité déconcertante de la part d'un hypocrite comme moi, il y avait chez cet homme quelque chose de profondément chaleureux qui ne pouvait que vous mettre en confiance. Je ne lui répondis rien, me contentant de hocher la tête, le regard empli de gratitude. Arrivés dans la cour, monsieur Destoins s'écria : « mes amis, nous avons de la visite ! » et nous vîmes sortir de la maison quatre jeunes gens, certes armés, mais aux visages recouverts de tellement de bonté et de gentillesse qu'il aurait été difficile d'avoir peur d'eux. Sans demander plus d'explications ils se dirigèrent vers nous et nous serrèrent la main avec politesse avant de nous inviter à entrer à leur tour. Lecon et Personne entrèrent en premier, suivis par Praline que j'entendis demander où se trouvaient les toilettes. Je suis resté encore quelques secondes dans la cour, observant autour de moi. J'étais en confiance, certes, mais je redoutais au fond de moi de voir surgir de nulle part les agents des Services Secrets qui nous couraient après. Mais rien ne bruissaient. Etant donné le trajet que nous avions suivi, il semblait peu probable qu'ils puissent nous trouver ici. Dans le fond je savourais surtout l'immense sentiment de sécurité dans lequel je me trouvais. Cela faisait longtemps que cela ne m'était plus arrivé. Mon coeur lui-même semblait se rasséréner, reprenant un rythme normal dans ma poitrine, profitant de la brise légère qui faisait frissonner mes cheveux et remplissait mes sens d'un bien-être providentiel. Monsieur Destoins reparut alors à la porte et me demanda de sa voix douce : « vous ne voulez pas entrer ? » et je lui répondis que si, je venais, j'arrive. Je pénétrai dans la maison où régnait une obscurité relative et une fraîcheur salvatrice, calme silence intérieur à peine troublé par quelques murmures lointains, et rythmé par le balancement mécanique d'une grosse horloge en bois massif qui reposait contre un mur. Ça me rappelait mon enfance, la maison de mes grands-parents, similaire à celle-ci, les névroses familiales en moins. Je me sentais tellement bien que cela ne pouvait pas durer. Et justement ça ne dura pas. En jetant un regard circulaire à la pièce dans laquelle je me trouvais, cela s'estompa aussi soudainement que deux et deux font quatre. « Ah d'accord... » me suis-je murmuré en aparté discret. La première chose qui avait attiré mon regard, c'était cette grande affiche représentant une croix bleue parsemée d'étoile sur fond rouge. Ça me disait quelque chose mais je n'arrivais plus à me souvenir. Puis me sont revenues en tête les images d'un documentaire sur la guerre de Sécession que j'avais vu voici quelques mois et ça a fait tilt dans ma tête comme dans un flipper : le drapeau sudiste, voilà ce que c'était. Assez incongru d'ailleurs. Trouver une affiche pareille dans une petite maison de campagne française, c'était comme dénicher un poster à la gloire de Ben Laden dans un temple protestant. Mais même si cela ne prêtait pas nécessairement à conséquence, j'étais en droit de soupçonner une orientation idéologique particulière chez mes hôtes. Qui se confirma lorsque je constatai que sur l'autre mur, et sur toute sa surface, était collé un immense drapeau rouge au centre duquel un cercle blanc mettait en valeur une croix gammée plus noire que l'âme d'un marchand d'esclave. Lecon et Personne semblaient aussi perplexes que moi. Nous étions seuls, monsieur Destoins était parti je ne sais où et ses compagnons de même. Praline non plus n'était pas là, mais je savais qu'elle était allé faire pipi. Je me suis approché de Personne et je lui ai demandé, tâchant de parler le moins fort possible : « Bon, qu'est-ce qu'on fait ? — (il remua la tête de droite à gauche, sans répondre dans un premier temps) Je ne sais pas... J'en sais rien. On est où, là ? — Pas au siège du Parti Communiste, si tu veux mon avis... On ferait aussi bien de ficher le temps pendant que c'est encore possible... — Ben je sais pas trop... (a dit Lecon) Je veux dire, j'y connais rien à la politique, mais j'ai cru comprendre que les nazis ont tendance à être violents... Ça vaut peut-être pas trop le coup de les contrarier... » C'est alors que Praline a surgi derrière nous en nous faisant sursauter comme le diable en personne. Elle avait sur le visage un sourire tellement parfait que mon cerveau avait envie de la gifler et mon coeur celui de l'embrasser. « Ben alors, pourquoi vous faites ces gueules ? On est bien ici, non ? — Tu as regardé autour de toi ? — Non, pourquoi ? — (...) — (...) — Ben regarde, alors ! T'attends quoi ? » Et elle a regardé. Et son visage est devenu aussi déconfit que les nôtres. Il n'y avait pas que le drapeau nazi et celui de la Confédération à observer en cet endroit. Il fallait voir les quelques photos ou petits tableaux malhabiles qui l'ornaient encore. Des portraits de dignitaires nazis, une photographie du général Franco prononçant un discours, et je n'avais encore jamais réalisé combien ce type ressemblait dans le fond à un bougnat du début du siècle, quelques caricatures anti-juives datant de la France occupée, une scène de lynchage de Noirs fleurant bon les vieilles heures de l'Alabama, et d'autres réjouissances du même ordre dont l'inventaire serait fastidieux dans la mesure où je crois vous avoir d'ores et déjà donné une bonne idée de l'atmosphère. « Mon arrière grand-mère paternelle était Juive, vous croyez qu'ils vont s'en rendre compte ? (a demandé Lecon, brisant mollement le silence dans lequel Praline, de par sa stupéfaction, nous avait d'office replongé) — Comment veux-tu qu'ils devinent ça, Lecon ? — Ben je sais pas moi... En me faisant une prise de sang, peut-être... — Bon alors, on décide quoi ? (ai-je redemandé) Je sais pas pour vous, mais j'ai pas spécialement envie de m'attarder au milieu de ces tarés... » Mais monsieur Destoins et l'un de ses camarades, paraissant toujours sourire avec un large plateau composé de verres plein d'eau fraiche et de biscuits appétissants, mis fin à notre conciliabule improvisé en nous lançant : « Venez donc à la cuisine vous restaurer un peu, nous y serons mieux pour discuter ! » Que va t-il se passer ensuite ? Et pourquoi Personne était venu me rendre visite ? Et patati-patata et autres broulalas de suspens et d'angoisse alléchants ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux. |
|  | | Picrotal Parano lunatique

Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Ven 18 Sep - 22:49 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 21 J'ai regardé monsieur Destoins d'un oeil hagard. Alors voilà, un nazi c'est ça. Les nazis, les vrais je veux dire, avec des drapeaux et des armes chez eux et tout, je n'en avais vu que dans les films. Les petits skinaillons bombés ou les supporteurs historiques du Paris-Saint-Germain, ça d'accord j'avais eu l'occasion d'en voir, mais ce n'est pas pareil, pas la même trempe, rien à voir. Chez ces petits bouledogues du dimanche il n'est pas question d'idéologie. Ils sont généralement trop torchés à la bière bon marché pour être fichus simplement de le prononcer, ce mot, « idéologie ». Rien que des clampins gavés de haine, qui beuglent de l'allemand avec un accent déplorable. Rien à voir avec le vrai nazi de salon d'arrière-grand-papa. Rien à voir avec monsieur Destoins en somme, avenant bonhomme bedonnant dont le cerveau grouillait de ces drôles d'idées dont on m'avait parlé en cours d'histoire. C'est pourquoi je l'ai regardé attentivement. J'ai vu le nazi qui se cachait derrière l'homme. Et puis j'ai vu le plateau plein de bonnes choses qui se tenait dans les bras de l'homme. Et mon estomac m'a amicalement fait remarquer que j'avais faim, que j'avais soif aussi, et qu'aussi profondes et puissantes soient mes convictions sociales ou politiques, il eût été idiot de refuser la collation qu'on me proposait. Quand on se noie, on s'accroche au premier bras qui passe, même si celui-ci se tendait pour saluer le fuhrer. C'est comme ça. Faudrait être con pour s'y prendre autrement. Alors on l'a suivi, monsieur Destoins. La cuisine était plus sobre que la pièce dans laquelle nous nous trouvions précédemment. A l'exception de quelques magnets représentant des svastikas collés sur la porte du frigidaire, on aurait pu se croire dans n'importe quelle cuisine de n'importe quelle jolie maison perdue dans la cambrousse. Lecon, Personne, Praline et moi nous sommes assis à table et avons pris le temps de savourer l'eau fraîche qui nous était offert et les petits gâteaux qui la secondait. Monsieur Destoins attendit de nous voir tous la bouche bien pleine avant que de prendre la parole. « J'ai idée (débuta t-il d'un ton posé et chaleureux) que vous n'êtes pas totalement au courant de la situation. Alors le mieux est encore que je vous explique ce qui se passe. Il se passe la Révolution. Enfin, en réalité, je devrais plutôt dire les Révolutions. Il m'est difficile de vous dire qui a commencé, mais c'est un fait : ce pays est, depuis le début de la matinée, en proie à des manifestations, des attentats et des coups d'état permanents. L'ennui, c'est que nous sommes plusieurs à briguer le pouvoir. D'abord il y a les Rouges. De braves soldats, au demeurant. D'après les informations dont je dispose, ils mettent beaucoup de coeur à l'ouvrage. Naturellement, les stalinistes et les trotskistes ont un peu de mal à se retenir de se tirer dans les pattes, mais dans l'ensemble l'union entre les différentes factions est avérée. J'ai entendu parler d'un petit groupuscule indépendant de Spartakistes qui ont essayé de faire bande à part dans la ville de Flasque, dans le Nord, mais ils ont a-priori tous été décimés par des guévaristes tendance Louise Michel. Ensuite il y a les Verts. Nos braves politiciens ont tellement été obnubilés par l'écologie, ils se sont tant acharnés à la moduler sous des appellations sensuelles pour mieux séduire les foules et s'accaparer des suffrages qu'ils n'ont pas vu monter toutes ces petites organisations éco-terroristes qui font à présent des ravages, maintenant que le début de la partie a été sifflée. J'ai appris par exemple que plusieurs kilomètres de ciment ont été dynamités dans le Sud, et que des villas qui empiétaient sur les plages sont à présent en train de couler quelque part, au pays des baleines, avec leurs habitants à bord. C'est regrettable pour eux. Je n'ai pas encore de décomptes précis des victimes, je ne puis donc pas trop m'avancer, mais... Oui, mademoiselle ? — (Praline venait d'avaler son dernier biscuit et levait la main timidement, à la façon d'une collégienne malade) J'ai des cousins qui habitent une maison sur les bords de la mer Méditerranée, près de Boutrigues... Est-ce que vous savez si... — Désolé mon enfant, mais d'après les compte-rendus dont je dispose, je pense qu'il est préférable que dorénavant vous parliez d'eux à l'imparfait... Où en étais-je ? Ah oui, je disais donc qu'il y a les Rouges et les Verts... Bien... Ensuite il y a les Noirs. Les anarchistes, pour parler vulgairement. Ceux-là n'ont pas réussi à s'allier aux Rouges, malgré les enseignements de l'Histoire. Ils font donc bande à part. Ils sont toutefois assez actifs, et je dois reconnaître que je suis surpris. Le milieu anarchiste de notre grand pays est tellement saturé de petits bourgeois boutonneux incultes et débonnaires que j'étais loin d'imaginer qu'il puisse également être constitué de véritables militants prêts à tout incendier sur leur passage. C'est pourtant le cas, et j'ai le regret de vous annoncer que l'abbaye de Sainte-Commode n'est plus qu'un champ de ruines à l'heure qu'il est. Cela ne signifie peut-être pas grand-chose pour vous autres, jeunes gens, mais c'était l'un de plus beaux fleurons de l'architecture post-gothique para-baroque pré-renaissance anti-luthérienne de France. Ces gens-là ne respectent vraiment rien. (et il se signa solennellement) Bref. Reprenez des biscuits, si le coeur vous en dit. — (sans rien répondre, j'attrapai en effet une petite poignée de biscuits, dans le seul but, peu avouable cependant, de créer un effet de coupure dans le monologue de monsieur Destoins afin que celui-ci ne soit esthétiquement pas trop pesant sur la page et, de fait, décourageant pour le lecteur) — Je vous épargne les détails concernant telle ou telle petite mouvance indépendante, il y en a un certain nombre mais elles sont en passe de se faire absorber par les plus grosses, ou de se faire dissoudre si la digestion promet d'être trop douloureuse. Et puis il reste nous. Les Bruns. C'est ainsi qu'ils nous appellent. J'aurais préféré qu'on nous surnomme les Blonds mais hélas on n'a pas toujours le choix. Et puis après tout nous n'avons pas que des blonds parmi nos rangs. Nous sommes beaucoup moins sectaires que ce que les calomnies prétendent : nous comptons quelques roux parmi nous, un certain nombre de personnes aux cheveux noirs, marrons, voire châtain, et nous avons même admis récemment un jeune homme d'origine africaine dans notre organisation. — Où est-il ? — Nous l'avons pendu voilà deux jours, ça a été plus fort que nous. Mais il était très sympathique, dans le fond. Bien, donc nous sommes les Bruns. Face à ces hordes dégénérées de révolutionnaires patibulaires, nous représentons l'Ordre. La Discipline. La Pureté. Il est temps de rendre à notre pays la place qu'il doit occuper dans ce monde, c'est-à-dire au-dessus de tous les autres. Il est temps de le débarrasser de tous ces immigrés, de tous ces étrangers, de toutes ces femmes aux mœurs fragiles, de tous ces hommes aux lectures inadéquates, de tous ces croyants non-conventionnés et, cela va de soi, de tous ces israélites sournois qui rongent notre société tel un cancer purulent. Sans parler des homosexuels et des Francs-maçons, évidemment. Je ne leur ai pas encore trouve d'adjectifs idoines, je m'en excuse... Bref, cette vaste guerre civile qui s'installe dans le pays est l'occasion rêvée pour nous de prendre enfin le pouvoir et de ramener notre univers à la raison. Notre programme d'extermination des indésirables est dans les cartons, il ne nous reste plus qu'à vaincre et nous serons enfin libres d'appliquer notre programme. Vous pouvez donc vous réjouir d'être tombés sur nous ! — Oh oui, quelle chance... (persifla Personne) — Mais... A vous entendre vous avez vraiment l'air certain de votre victoire... — Oh nous allons gagner, soyez sans crainte ! — Qu'est-ce qui vous permet d'en être aussi sûr ? (insista Praline) Je veux dire, vos Rouges, vos Verts, vos Noirs, vos Mauves ou vos Turquoises doivent être tout autant convaincus que vous... — Cela va de soi, du moins je le leur souhaite. Livrer une guerre que l'on sait perdue d'avance c'est déprimant, et je sais de quoi je parle, j'ai fait l'Algérie... Mais à la différence de tous ces idéalistes répugnants, nous avons une arme secrète... Nous détenons ici, dans cette maison de campagne d'apparence tranquille, la clé de la victoire. Celle qui fait que toutes nos factions disséminées dans le pays savent que nous ne pouvons simplement pas perdre ! — Et... Serait-il indiscret de vous demander de quoi il s'agit ? (j'ai demandé, m'attendant au pire) — (Alors monsieur Destoins s'est gonflé de tant d'importance qu'on aurait pu s'attendre à ce qu'il fasse la roue et nous a asséné sa réponse d'une voix de stentor rouge-gorgesque) Hé bien mes amis, nous détenons la Reine ! » Qui est donc cette fameuse Reine ? Comment va se continuer cette conversation ? Que va t-il se passer ? Saurons-nous pourquoi Personne était venu me rendre visite, et combien de jours, de semaines, de mois, d'années, s'écoulera t-il entre ce chapitre et le prochain ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux. |
|  | | Dave Mélomaniaque

Nombre de messages: 1261 Age: 19 Localisation: Toulouse Date d'inscription: 17/04/2008
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Dim 11 Oct - 22:25 | |
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|  | | Picrotal Parano lunatique

Nombre de messages: 7935 Age: 33 Localisation: Grenoble Date d'inscription: 03/04/2007
 | Sujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton) Lun 12 Oct - 7:06 | |
| CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX CHAPITRE 22 « La Reine ? » avons-nous demandé en choeur Praline, Personne, Lecon et moi à monsieur Destoins qui s'illumina d'un sourire encore plus radieux que les guirlandes d'un nouvel an à New-York. Et qui s'amusa ensuite à ne plus rien dire et à savourer notre stupeur comme un fin gourmet apprécie sa choucroute-chantilly. Seulement il faut dire les choses comme elles sont : c'est un peu chiant ces gens qui aiment à ménager le suspens. Vous savez, ces types qui savent que vous en bavez de savoir mais qui vous laissent bouillir en se pinçant les lèvres, détenteurs d'un secret qui les rendent importants l'espace de quelques minutes, une sensation qu'ils souhaiteraient sans doute pouvoir faire durer jusqu'à la fin des Temps. Et au moment précis où il allait reprendre la parole, tandis que déjà il aspirait l'oxygène nécessaire à la continuation de son petit topo, un de ses congénères est entré dans la cuisine et l'a coupé dans son élan. Celui-ci nous ne l'avions pas encore vu, c'était un bonhomme assez petit, au crâne chauve plus que rasé, au visage écrasé, aux joues pendantes, un peu bouledogue dans sa carrure, des yeux de fouine et des oreilles de fennec, bref quelqu'un de franchement très laid et d'allure peu sympathique par-dessus le marché. Ajoutez à cela une voix plus aiguë que la moyenne et vous comprendrez certainement pourquoi, en entrant brusquement et en clamant « monsieur Destoins » sur un ton précipité, il nous fit sursauter comme des diables en boîte, à l'exception naturellement du monsieur Destoins en question qui demeura placide et serein. Il se tourna vers l'espèce de molosse trapu et lui asséna d'une voix olympienne : « Muller, je suis en pleine conversation... — Je m'excuse monsieur Destoins (répondit Muller en se frottant les mains, gêné) mais il y a un souci avec la pompe à essence et on n'y arrive pas... — Vous êtes un grand garçon Muller, je suis certain qu'une pompe à essence ne saurait venir à bout de votre résolution. — C'est pas ça monsieur Destoins mais là on essaye et ça marche pas, alors on s'est dit que vous vous sauriez parce que voilà vous vous y arrivez toujours... — Bon... (monsieur Destoins soupira, mais derrière son soupir se dissimulait mal ce sentiment d'importance qu'il aimait à se conférer, cette pose paternaliste pleine de suffisance dont il semblait jouir plus que tout au monde) Très bien, j'arrive... Messieurs, et mademoiselle, je vous demande pardon mais il appert que je dois vous abandonner... Nous reprendrons cette conversation plus tard, si vous le désirez... En attendant, je vous en prie, faites comme chez vous. » Et il se leva et partit avec Muller en direction de la pompe à essence récalcitrante, nous laissant seuls comme des ronds de flancs face à notre petite collation qui avait diminué à vue d'œil. Nous sommes restés un temps sans rien dire et finalement c'est moi qui ai rompu le silence, parce que j'aime bien faire ça, vu que le silence c'est quelque chose qui m'énerve quand je ne suis pas tout seul. « Faire comme chez nous, il en a de bonnes ce type ! On est dans un putain de terrier de nazis de merde, je vois franchement pas comment je pourrais faire comme chez moi... — En attendant on est là, alors autant en profiter pour se reposer un peu... (a répliqué avec une certaine sagesse Praline) Et puis moi j'aimerais en savoir un peu plus sur cette histoire de Reine... (elle se tourna vers Personne) Bon au moins maintenant tu es d'accord pour dire que ce n'est pas moi ? — Non. — Comment ça, non ? Il vient de dire... — Il vient de dire qu'ils détiennent la Reine ! Et justement... Pourquoi est-ce qu'il nous accueille comme ça, ce mec ? Il nous connaît pas, et boum il nous invite à venir chez eux, dans leur repère en plus, comme s'il allait de soi qu'on est des nazis nous aussi ! Franchement, vous trouvez pas que c'est bizarre, ça ? — Ouais, je suis d'accord. (a dit Lecon) — Ben pas moi. Il y a un truc que tu as l'air d'oublier, Personne : les nazis ils sont comme tout le monde, ils sont persuadés du bien-fondé de ce qu'ils pensent. Regarde : moi je ne crois pas en Dieu. Mais alors vraiment pas. Pour moi, Dieu, c'est la plus belle connerie qu'on ait jamais inventé dans toute l'histoire de l'humanité. Même la bombe atomique, c'est moins pire à mes yeux. Alors quand je rencontre quelqu'un qui me semble sympathique, je me demande pas une seule seconde s'il y croit ou non, en Dieu. Je pars automatiquement du principe qu'il est d'accord avec moi. Il y a au moins trois milliards de types qui sont croyants dans le monde mais moi c'est plus fort que tout : j'ai toujours l'impression de ne rencontrer que des athées dans mon genre. Et du coup je me plante souvent, et je finis par me prendre des baffes sans comprendre d'où elles viennent... Les nazis c'est la même chose, enfin le même principe je veux dire. Il tombe sur nous, on est des bons blancs bien gentillets, on n'a pas le drapeau israélien tatoué sur le bras et on est coiffés normaux, sans dreads ou des machins comme ça. Ça lui suffit pour se dire que le trip aryen dans lequel il se situe, on y adhère autant que lui. Il n'a pas de raisons d'en douter. — Ouais, je suis d'accord. (a dit Lecon) — Peut-être, d'accord, j'en sais rien... Tout ce que je dis, c'est que c'est tout de même un peu louche. Il pourrait se méfier un peu plus que ça. Nazi ou pas, il n'a pas l'air non plus d'être un imbécile, ce mec, là, monsieur Destoins... Et moi je vois dis que s'il nous a fait venir comme ça, sans se poser plus de questions, c'est parce qu'il sait que Praline est la Reine ! Et c'est précisément pour ça qu'il nous a dit qu'il la détenait ! — Mais je suis pas la Reine ! Je le saurais, quand même ! — Mais non justement, c'est ça que je viens de comprendre : tu es la Reine mais tu ne le sais pas. Et lui il le sait, monsieur Destoins. Il t'a reconnue, et du coup il s'est dit que c'était une belle aubaine, et il nous a fait venir ici ! — Ouais, je suis d'accord. (a dit Lecon) — Putain Personne écoute-moi maintenant : je suis pas une Reine. Ma vie elle est normale. JE suis normale. Y a rien, absolument rien dans toute l'histoire de mon existence qui puisse indiquer que je sois une Reine de quoi que ce soit. Et puis en plus, si vraiment c'était ce que tu dis, alors il ne nous l'aurait pas dit qu'il détenait la Reine ! Quand quelqu'un veut t'entuber, il ne t'envoie pas une faire-part ! — Ouais, je suis d'accord. (a dit Lecon) — Mais il l'a dit parce qu'il sait que tu ne le sais pas. — Et comment il saurait que je ne le sais pas ? — Oui, comment tu peux savoir qu'il sait qu'elle ne le sait pas ? — Je sais qu'il sait qu'elle ne le sait pas parce que ça se voit qu'elle ne sait pas, je sais pas comment il le sait mais il a compris qu'elle ne le sait pas et du coup ça l'amuse de savoir sans qu'elle le sache alors du coup il nous a fait comprendre qu'il savait en pensant qu'on n'allait pas savoir sauf que moi je sais ce qu'il sait même si elle ne le sait pas et maintenant je sais qu'il sait, même si vous vous savez pas, voilà, c'est quand même pas compliqué non ? — Ben euh là, si un peu quand même... — Bon écoutez c'est pas la question, pour le moment on devrait surtout se demander ce qu'on va faire, non ? — Ouais, je suis d'accord. (a dit Lecon) » En effet, qu'allons-nous faire ? Quelles aventures rocambolesques nous attendent encore ? Saurons-nous pourquoi Personne était venu me rendre visite, et parviendrais-je à me tenir au rythme hebdomadaire auquel j'ai décidé de m'astreindre à présent afin de faire en sorte que ce joyeux feuilleton ne finisse pas dans les oubliettes méandreuses de mes éternels échecs refoulés ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux.
Dernière édition par Picrotal le Lun 12 Oct - 7:53, édité 1 fois |
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