Autour de la musique classique

Le but de ce forum est d'être un espace dédié principalement à la musique classique sous toutes ses périodes, mais aussi ouvert à d'autres genres.
AccueilAccueil  ­FAQFAQ  ­RechercherRechercher  ­S'enregistrerS'enregistrer  ­GroupesGroupes  ­ConnexionConnexion  
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujetPartager | 
 

 Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : 1, 2, 3  Suivant
AuteurMessage
Picrotal
Parano lunatique


Nombre de messages: 7935
Age: 33
Localisation: Grenoble
Date d'inscription: 03/04/2007

MessageSujet: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Mer 22 Juil - 3:46

L'été, c'est la saison des feuilletons. Alors je vais en écrire un. En suivant quelques règles de base :

1. Personne n'est obligé de lire.
2. Personne n'est obligé d'aimer.
3. Je rajoute un épisode quand je peux et quand ça me pète.
4. Je ne m'engage en aucune manière à le finir un jour.
5. Ceci n'est pas un appel au flood.

J'ai conscience que ce forum est un forum de musique classique et j'invite tout le monde à se consacrer aux discussions musicales avant de perdre son temps à lire ceci, pour peu qu'il en ait envie.

J'ai également conscience que ce forum est un lieu public, ce qui m'amènera tout naturellement à m'autocensurer ou à me moduler afin de ne pas choquer les sensibilités.

Sur ce, et si le coeur vous en dit, place au premier épisode...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://nevertrust.over-blog.com En ligne
Picrotal
Parano lunatique


Nombre de messages: 7935
Age: 33
Localisation: Grenoble
Date d'inscription: 03/04/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Mer 22 Juil - 3:48

CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX
CHAPITRE 1




Il pleut. C'est pas ma faute à moi.

Les réveils sont durs, surtout les miens, surtout en ce moment, surtout tout le temps, depuis toujours et jusqu'à jamais. Les réveils sont durs avec moi : ils sonnent toujours au moment où je m'y attends le moins, au beau milieu d'un rêve, jamais d'un cauchemar. Jamais un réveil ne m'a sauvé la vie quand ma mère me poursuivait avec une tronçonneuse, ou permis d'échapper à l'humiliation tandis que je me rendais au lycée tout nu en regrettant amèrement de n'avoir pas suivi le moindre cours d'anglais durant l'année. Les réveils sont durs en cela qu'ils sonnent lorsque je suis en agréable compagnie, par exemple, si vous voyez ce que je veux dire. Ils m'extirpent de quelques rares moments de béatitude pour me ramener au quotidien, et le quotidien c'est moche, pas seulement Le Dauphiné Libéré, non non, TOUS les quotidiens.

En me levant j'ai posé gauchement mon pied droit nu sur le sol, et j'ai senti sous ma plante plein de petites miettes de pain se nicher joyeusement au sein de mes ampoules dont la taille est si imposante que le seul adjectif dont j'envisagerais de les affubler serait : « atmosphérique ». Je me suis souvenu que cela fait un sacré bout de temps que je n'ai pas passé l'aspirateur. De balai je n'en ai plus. Il était trop sale. Je l'ai jeté.

Je me suis fait passer une cigarette et roulé une tasse de café en écoutant les informations. J'ai appris, en l'espace infime de quelques minutes, que des centaines de gens étaient morts un peu partout dans le monde. Les gens meurent à une vitesse redoutable sur France-Info. La septuagnéraire écrasée par un train près de Dunkerque jouxte avec une proximité temporelle édifiante les dernières victimes du dernier attentat en Iraq. Mais heureusement il n'y a pas que des gens qui meurent. Il y a aussi ceux qui sont grièvement blessés. Ceux qui agonisent à l'hôpital mais dont l'état est jugé stationnaire, car en effet les agonisants stationnent. Ceux qui ont perdu des bras dans des machines à laver, des bébés dans des réfrigirateurs, des emplois dans des délocalisations, bref toute une cohorte de malheurs qui m'est tombé dessus en moins de temps qu'il n'en faut à quelque chose qui va vachement vite de faire quelque chose de super rapide. Et le tout fut conclu par le nouveau message de prévention publique concernant les dangers du tabac, que j'ai écouté attentivement en recrachant ma fumée par les narines.

Et puis on a sonné à la porte. Enfin on a sonné à la sonnette, en réalité. Ce qui tombait bien parce que j'avais enfilé mon caleçon, et que j'étais donc visible. J'ai regardé dans le judas. Personne. J'ai ouvert la porte. Personne. Alors je l'ai invité à entrer et lui ai proposé une tasse de café.

Personne est un de mes plus vieux copains, ce qui signifie qu'il a cinquante-sept ans. Il prenait plaisir à expliquer à qui voulait l'entendre, une catégorie de personnes qui tendait à se raréfier avec l'usage, qu'en réalité il avait toujours vingt ans, qu'il se sentait en pleine forme, et que ces drôles de marques brunâtres qui commençaient à ronger la peau sèche de ses mains étaient dues à la nouvelle marque de savon qu'il utilisait par souci d'écologie. Généralement, c'était aux jeunes femmes qu'il adressait ses boniments farceurs. Personne aimait les femmes autant que moi le Toblerone. Dans sa jeunesse il avait été, si l'on en croit ses dires, un dangereux séducteur. Croire les dires de Personne revenait à compter sur Richard Nixon pour mettre fin à la guerre du Viet-Nam, mais peu importe. Les amis ça ne courent pas les rues. Quand on en a un, on le ménage. On l'amménage, aussi. On fait fi des défauts, on ne retient que les qualités, et s'il le faut on en invente. Personne ne manquait donc pas de faire étalage de ses nombreuses conquètes, qui en faisait un dangereux rival d'Elvis Presley et de Leonardo DiCaprio réunis. Il fallait voir dans ses yeux luminer les flammes infernales de la concupiscence lorsqu'il parlait des femmes pour comprendre avec exactitude le sens du mot « pathétique ». Même Molière l'aurait trouvé trop caricatural. Quand Personne commençait à pérorer sur cette thématique, j'avais envie de lui envoyer mon poing dans la gueule. Je m'en abstenais toutefois, n'étant pas sûr qu'il daignerait ensuite me le rendre.

Pour vous décrire Personne, je n'ai pas tellement à m'embarrasser de fioritures littéraires, et c'est tant mieux parce que les fioritures me font le même effet que les cerises. Il suffit de se représenter Francis Blanche dans La Grande Lessive (!) de Jean-Pierre Mocky pour avoir une idée à peu près exacte de ce à quoi il ressemblait. Sauf que Personne, à ma connaissance, ne portait pas de perruque. Le blond paille-flétrie de ses cheveux n'avait toutefois rien de naturel, dans tous les sens du terme d'ailleurs car je suis à peu près convaincu qu'une couleur pareille n'existe nulle part dans la nature. Pas sur cette planète, en tout cas. Il y a des choses que même le bon Dieu, spécialiste du mauvais goût par excellence, n'a pas osé tenter. Ça aurait été des coups à se faire caillasser les nuages.

Finalement, et d'un point de vue purement physique, Personne m'écoeurait. J'évitais de le regarder dans les yeux plus de deux minutes. J'étais capable d'en tenir trois devant une flaque de vomi, cinq devant un étron de chien malade, et – mon record, homologué – douze devant la dépouille d'un poulet écrasé par un tracteur, mais face à Personne, au bout d'une minute et trente secondes, je sentais que mon estomac criait misère et que mes sucs gastriques criaient vengeance. Alors je détournais le regard et me concentrait sur n'importe quoi en essayant de reprendre ma respiration. Personne avait l'habitude de provoquer ce genre de réaction, qu'il attribuait à un charisme démesuré. Il s'en satisfaisait pleinement.

Le temps que je vous parle de lui, il s'était assis dans mon fauteuil déglingué et écoutait d'une oreille distraite les prévisions météorologiques en sirotant le café que je lui avais offert. Il attendait visiblement que j'aie fini de soliloquer pour m'expliquer la raison de sa présence entre mes murs. Et lorsqu'il sentit que le moment était venu, le téléphone sonna. Ce qui lui déplut fortement.

Attention, quand je dis que le téléphone sonna, je parle du téléphone de chez moi, le vrai, pas le petit machin multicolore qui fait des bruits quand on m'appelle et qui va me refiler, paraît-il, une tumeur au cerveau dans les vingt ans qui viennent. Oui je vous parle de ce bon vieil appareil relié à un fil, avec sa sonnerie basique, inchangeable, sans option répondeur, sans appareil-photo intégré, qui ne donnait ni l'heure ni la date, même si on les lui demandait poliment. Pendant que je décrochais Personne m'a demandé : « tu l'as encore ce vieux machin ? Faut vivre avec son temps, mon vieux. Les fixes, c'est comme les rousses, c'est passé de mode ! » et j'ai esquissé une grimace en guise de sourire avant de coller l'écouteur contre mon oreille.




Mais qui est le mystérieux correspondant qui m'appelle ainsi ? Et pour quelles raisons Personne est-il venu me rendre visite en cette matinée ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux.


Dernière édition par Picrotal le Ven 24 Juil - 23:00, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://nevertrust.over-blog.com En ligne
Picrotal
Parano lunatique


Nombre de messages: 7935
Age: 33
Localisation: Grenoble
Date d'inscription: 03/04/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Mer 22 Juil - 19:14

CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX
CHAPITRE 2



La voix qui se mit à me parler dans le combiné était féminine, pour autant que je puisse en juger. Sans même prendre la peine de se présenter, elle m'asséna :

« Vous êtes seul ?
— Euh, oui.
— Vous pouvez me certifier qu'il n'y a pas quelqu'un avec vous ?
— Ah si, il y a quelqu'un : il y a Personne.
— Je ne comprends pas. Il y a quelqu'un ou il n'y a personne ?
— Il y a quelqu'un. Personne.
— S'il y a quelqu'un, alors vous n'êtes pas seul !
— Mais si, je suis Seul.

Car j'ai oublié de vous préciser, je ne pensais pas que cela aurait la moindre importance, que je m'appelle Seul. Christian René Seul, pour êtes plus exact. Mais tous mes amis m'appellent autrement. Je n'ai pas de surnom désigné, chacun use de sa petite imagination pour me désigner. On ne m'appelle Christian qu'à de rares occasions : repas de famille, cérémonies officielles, communions, bar-mitzvah...

— Je suis Seul (ai-je repris), je m'appelle Seul. C'est mon nom. Et je suis avec Personne. C'est son nom aussi.
— Ce sont des noms rigolos.
— Disons que c'est l'idéal quand on aime les quiproquos, en effet. Et vous, vous êtes ?
— Je m'appelle Reviens.
— C'est une blague ?
— Je vous jure que non. Mais vous pouvez m'appeler Jeannette.
— C'est votre prénom ?
— Non, mon prénom c'est Denise, mais je trouve que Jeannette, c'est plus joli. Quoiqu'il en soit, j'ai besoin de vous parler. Seule à seul, si j'ose dire. Vous ne pouvez pas demander à votre ami de vous laisser quelques minutes ?
— Je n'ai aucun secret pour Personne ! (ai-je menti)
— Bien... Monsieur Seul, je vais vous expliquer de quoi il retourne. J'appartiens aux Services Secrets.
— Lesquels ?
— C'est un secret. Votre numéro de téléphone a été sélectionné au hasard : notre organisme a décidé de vous confier une mission de la plus haute importance. Vous n'avez pas le droit de refuser. Il faut que vous soyez présent dans deux heures très exactement rue des Caramboles, en face du numéro 19. Vous avez noté l'adresse ?
— Inutile, c'est en bas de chez moi.
— C'est parfait. Je savais que le hasard faisait bien les choses. Vous pouvez venir avec votre ami, si vous le désirez, et s'il le désire. Je le lui conseille, d'ailleurs : s'il refuse de coopérer, ayant été témoin de notre conversation, il nous faudra le réduire au silence.
— Vous allez le tuer ?
— Bien sûr que non, monsieur Seul. Nous ne sommes pas des barbares. Lui trancher la langue sera amplement suffisant. A tout à l'heure ! »

Et j'ai entendu le clic du combiné que l'on raccroche avec l'assurance des gens qui sont du bon côté de la police. J'ai regardé quelques secondes Personne qui sirotait son café en tapotant des doigts sur sa cuisse gauche. Lui trancher la langue... Je me demandais si tout cela était bien sérieux. En même temps, comme canular, ce serait sophistiqué. Le truc tellement incroyable qu'on serait obligé d'y croire en se disant que personne n'oserait monter un bateau pareil en espérant être cru. Mais c'était peut-être ça, l'astuce. A force de monter des blagues téléphoniques reniflables à trois kilomètres, les humoristes de la nouvelle génération en étaient peut-être réduits à calembreder ce genre de trucs, des mensonges tellement énormes qu'ils forcent le respect, auxquels on s'en voudrait, au fond de soi, de ne pas adhérer. Et moi cela m'ennuyait tout ça, parce que j'avais prévu des choses à faire pour la journée. D'abord je voulais aller acheter du scotch. Je m'étais rendu compte la veille, en cherchant dans mes tiroirs un briquet valide, que mon rouleau était mort. La dernière fois que je me suis servi d'un rouleau de scotch ce devait être en CM1, mais cela n'empêche pas. Tout homme qui se respecte se doit d'avoir chez lui un rouleau de scotch. Ne serait-ce que pour dépanner les voisins ou les amis de passage. Car, aussi étrange que cela puisse paraître étant données les origines étymologiques mêmes du mot « scotch », c'est un truc qui se partage, le scotch. Si la petite voisine du dessous vient me voir pour me demander du scotch et que je suis dans l'incapacité de lui en fournir, elle jugera probablement que je suis soit un minable, soit un radin, et dans un cas comme dans l'autre cela diminuera nettement mes chances auprès d'elle, déjà fort minimes dans la mesure où elle ignore jusqu'à la possibilité de mon existence. Donc je voulais acheter du scotch. Et puis je voulais aller à la gare prendre les nouveaux horaires de train. C'est un rituel. J'avais donc beaucoup de choses à faire, et ce rendez-vous mystérieux au bas de mon immeuble chamboulait tous mes plans. Et Personne était là, en plus. J'allais devoir le convaincre.

« C'était qui ? (m'a t-il d'ailleurs demandé, jugeant que ma digression s'éternisait)
— Je ne sais pas... Une nana... Elle veut que je la retrouve en bas de chez moi dans deux heures.
— (Personne m'a fait un clin d'oeil d'une rare vulgarité) Hé ben mon salaud ! Tu ne sors jamais de chez toi et elles te tombent toutes cuites dans le téléphone ! Tu es un sacré veinard.
— Elle veut que tu viennes, toi aussi.
— Oh oh ! Une cochonne, alors !
— Ecoute Personne, je ne crois vraiment pas que cela soit quelque chose de sexuel, cette histoire...
— Mais tout est toujours sexuel avec les femmes, mon pigeon. Crois en mon expérience. Des femmes j'en ai eu un sacré paquet. De tous les genres, de toutes les couleurs et de tous les âges. La femme, c'est la sexualité à l'état pur. Dés qu'elles ont passé seize ans, tout ce qu'elle font, tout ce qu'elles disent, tout ce qu'elles entreprennent contient un fond de sexualité. Elles peuvent le nier autant qu'elles veulent, on ne me la fait pas !
— Personne, je t'ai déjà dit que, des fois, tu racontes des trucs tellement débiles que ça me donne envie de prendre l'annuaire téléphonique et de te taper avec sur la tête jusqu'à faire dégouliner ta cervelle par les oreilles ? »

Et j'ai repris ma tasse entre mes doigts et j'ai fini d'avaler mon café en le couvant d'un regard noir pour bien lui faire comprendre combien je désapprouvais la nature même de ses propos. Mais Personne il était fier de lui, dans le genre. Je savais qu'il ne voyait dans ma réaction qu'un reniement de ma propre virilité. Le monde se divisait en deux catégories dans son esprit : les gens de mauvaise foi, et lui. Puis, après un long silence pesant, j'ai tenté de remettre la conversation sur des rails plus adéquats :

« Elle a dit qu'elle était des Services Secrets.
— Qui ça ?
— La nana. Au téléphone. Elle a dit qu'elle était des Services Secrets, et qu'elle avait une mission à me confier, et qu'il fallait que tu viennes toi aussi sinon ils vont te trancher la langue.
— Comment ça, me trancher la langue ? Qu'est-ce qu'elle leur a fait, ma langue ? J'en ai besoin, moi ! Je suis représentant en fenêtres, ma langue c'est mon gagne-pain !
— Je sais bien, écoute... Moi je te répète juste ce qu'elle m'a dit. Autant c'est juste une blague.
— Si c'est une blague, c'est de mauvais goût ! Je suis pas venu ici pour m'entendre dire qu'on va me trancher la langue !
— Ça je m'en doute... Et tu es venu pour quoi, au fait, déjà ? »



Mais oui, pour quelle raison Personne est-il venu me rendre visite, et quelle est cette mission secrète que veulent me confier les Services Secrets, pour peu qu'il ne s'agisse pas d'une simple plaisanterie ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux.


Dernière édition par Picrotal le Ven 24 Juil - 23:01, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://nevertrust.over-blog.com En ligne
Picrotal
Parano lunatique


Nombre de messages: 7935
Age: 33
Localisation: Grenoble
Date d'inscription: 03/04/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Jeu 23 Juil - 17:29

CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX
CHAPITRE 3




Au moment où Personne allait me dire la raison initiale de sa présence en mon huis, j'aime bien ce mot, et tandis qu'il prenait sa respiration en affectant un air dramatique qui ne présageait rien de bon (ni de mauvais d'ailleurs, en fait), un oiseau a subitement fait irruption dans mon appartement en se faufilant vitesse grand V par la fenêtre ouverte. Nous avons tous deux poussé un cri de surprise et bondi comme des diables hors de leur boîte. Les oiseaux venaient rarement me rendre visite. J'avais généralement plus l'occasion de fréquenter des mouches, des mille-pattes, occasionnellement des abeilles ainsi qu'une petite colonie nomade de cafards qui appréciait visiblement d'établir son campement d'automne en dessous de mon réfrigérateur. Mais la dernière fois qu'un oiseau avait poussé l'égarement jusqu'à pénétrer chez moi, à l'exception des poulets que j'achetais quelquefois à la supérette du coin, naturellement, cela remontait à beaucoup très loin dans un éloignement de temps significatif. Et c'était ennuyeux. Les oiseaux ça n'est pas très intelligent. Il y en a qui sont capables de retrouver leurs nids après trois ans de villégiature de l'autre côté du globe, d'accord. Il y en a d'autres qui ont développé des systèmes de défense contre les prédateurs tout à fait pertinents, et si on avait pris exemple sur eux on aurait peut-être perdu moins de guerre dans le passé, c'est entendu. Il y en a même des bien vicieux, façon coucou qui fait couver ses oeufs par les autres, ou toute la clique des charognards qui attendront que vous ayez poussé votre dernier souffle avant de commencer à croquer, juste pour s'éviter de prendre la tarte du condamné à mort. Certes, certes. Mais dans l'ensemble, en ce qui concerne les simples rapports humains, les oiseaux sont tout sauf des Prix Nobel. Celui-ci je ne savais pas ce que c'était. Il avait des drôles de couleur, ça virait à l'orange si on y regardait bien, mais autant il avait juste pris un coup de soleil, je ne sais pas. Toujours est-il qu'un oiseau en appartement, c'est un coup à se faire crever un oeil, sans parler des cacas que ces bidules ne peuvent pas s'empêcher de déposer partout où ils flottent. Alors forcément ça nous a changé les idées, à Personne et à moi. On s'est attelé ensemble à trouver un moyen de le remettre dehors. Ça n'a pas été facile. Pour être franc, je n'ai même aucune idée de la façon dont on s'y est pris.

Résumons-nous : nous avons deux types, un appartement d'une trentaine de mètres carrés, et un oiseau sauvage au milieu, susceptible de s'affoler à tout moment. Pour se représenter la façon dont il faut s'y prendre pour renvoyer le piaf à sa liberté sans se faire écorcher, il faut avoir une sacrée imagination. Et moi l'imagination je la consacre à des choses plus importantes, genre révolution mondiale pacifique ou un plan trioliste en compagnie d'Hiroko Sato et de Reon Kadena. C'est la raison pour laquelle je ne sais même plus comment on s'y est pris : je n'ai pas envie de chercher plus que cela. Mais ça nous a pris une bonne heure, au bas mot. A la fin, on a regardé le zoziau s'envoler vers les cieux en sifflotant des mélodies quelque peu affolées et on s'est frottés de partout pour se débarrasser des plumes, et pour remercier Personne qui m'avait apporté son concours avec beaucoup de courage et de vaillance, je lui ai offert la dernière bière qui traînait dans mon frigidaire et qui était périmée depuis plusieurs semaines, détail auquel il ne fit d'ailleurs pas attention.

« Tu crois que c'est quoi, cette histoire de Services Secrets ? (m'a t-il demandé en sirotant sa cannette) Je veux dire : imaginons que ce n'est pas une farce. Que cette nana est vraiment un agent et qu'elle a réellement l'intention de me trancher la langue si je refuse de venir avec toi, à ton avis elle te veut quoi ?
— Ben je n'en sais rien. Elle m'a dit qu'ils avaient sélectionné mon numéro de téléphone au hasard. Je suppose que c'est vrai. Des types qui ne sont pas fichus de couler un bateau ou de mettre le feu à une paillote sans se faire gauler par la presse sont bien capables de faire des trucs aussi stupides...
— D'accord, mais après ? Ils servent à quoi, les Services Secrets en ce moment ? Y a plus de Guerre Froide, après tout. Tu crois que ça a quelque chose à voir avec le terrorisme ?
— Je ne sais pas. J'imagine. Tout a à voir avec le terrorisme, maintenant, de toute manière. Même quand tu fumes un joint, ils trouvent le moyen de mettre ça en rapport avec les terroristes, alors bon. On va bientôt être fixés, quoiqu'il en soit. C'est l'heure dans pas longtemps. On ferait aussi bien de descendre tout de suite, d'ailleurs. Ces types-là sont toujours en retard d'un demi-siècle en matière de géopolitique, mais par contre faut jamais les faire attendre plus de deux minutes ! »

Après avoir prononcé ces dernières sentences, pleines de gravité et de bon sens, et tellement bien adaptées à un dialogue essayant de retranscrire le ton parlé de tous les jours, je me suis levé et j'ai préparé mon sac. Je sors jamais sans mon sac. Pire qu'une femme. J'y ai mis mon paquet de tabac, de feuilles, de filtres, ainsi qu'une bouteille d'eau fraîche, un petit brumisateur de poche (modèle kangourou), quelques feuilles de papier et des stylos à bille noirs. Personne pendant ce temps a fini sa bière et est allé faire pipi, ce qui est un détail dont chacun se serait volontiers passé, j'en suis certain.

Nous sommes descendus dans la rue et on s'est collés devant mon immeuble à attendre comme deux ronds de flancs, pour parler comme Marcel Proust. Je me suis roulé une cigarette et j'en ai proposé une à Personne qui l'a refusé d'un petit mouvement de la main gauche, la plus arrogante des deux. Enfin, sauf pour les gauchers. Bref. Il faisait chaud, terriblement chaud. C'était le foehn. Et j'étais content, parce que j'avais appris ce mot pas plus tard qu'hier en consultant la météo de ma ville sur Internet. Le foehn c'est une belle cochonnerie. C'est un vent bien chaud qui se coince entre les montagnes et qui souffle fort afin de manifester son mécontentement. Ça vous envoie dans la tronche des rafales brûlantes qui donnent l'impression de vivre juste à côté d'une chaufferie. C'est un vent qui rend maussade aussi, et qui angoisse. Il paraît que les jours de foehn, les suicides sont plus nombreux. C'est amusant de penser que les jours de catastrophe humanitaire, de coups d'état sanglant ou d'élection présidentielle, le taux de suicide reste le même, mais qu'il suffit d'un bon gros coup de vent bien chaud pour que les chiffres grimpent dans les statistiques. Le problème avec l'être humain, c'est qu'il meurt rarement pour de bonnes raisons.

Personne n'était pas d'humeur bavarde. Le fait qu'on le menace de lui trancher la langue, ça le rendait muet. Ce qui est intéressant à observer. De fait on est restés l'un à côté de l'autre sans se parler et j'ai regardé le défilé des passants qui passaient, ainsi que c'est leur raison d'être. En été on voit des gens bizarres dans la rue. C'est la saison des cuisses poilues et des grosses bedaines qui débordent des t-shirts. Et des casquettes ridicules, aussi. Mais les femmes sont belles. Moi je les préfère en hiver, je ne sais pas trop pourquoi, je trouve qu'il n'y a rien de plus charmant, de plus sensuel aussi, qu'une jolie fille emmitouflée sous quatre pull-over et deux pantalons en peau de yak synthétiques. Je crois que c'est mon goût pour les peaux pâles qui s'exprime également. Les nanas bronzés ça me rebute, à côté d'elle j'ai l'impression d'être albinos. Comme l'Adagio de Giazotto, vous savez.

Non finalement les plus belles femmes en été ce sont les femmes enceintes. La sensualité qu'elle dégage en cette saison précise a de quoi me faire chavirer comme un bateau sobre. C'est l'une des rares formes de sensualité que l'on peut réellement débarrasser de ses aspects les plus pornographiques. Enfin, pour moi. Personne ça n'aurait pas été son souci, mais moi je suis un esthète. Un jour je le promets j'écrirai une Ode aux femmes enceintes d'été, et ça vaudra bien cette connerie d'Eloge des femmes mûres ou cette vaste fumisterie qu'est La Mécanique des femmes. Seul Baudelaire a su parler des femmes comme il se doit, dans notre paysage à nous. Et Céline, aussi, un peu.

Et pendant que je me disais tout cela en tirant comme un fou furieux sur ma cigarette, parce que j'étais nerveux et qu'en général ce sont mes clopes qui morflent dans ces cas-là, et pendant que se rapprochait l'heure de notre rendez-vous, et pendant que j'observais du coin de l'oeil Personne fermer les yeux comme s'il était en train de s'endormir debout, et pendant que quelque part dans le monde un type était en train d'écrire un nouveau chef-d'oeuvre de la littérature alors que moi je m'use les phrases comme un maboul pour n'en soutirer que quelques étincelles stériles, un grand fracas chaotique a retenti dans la rue, qui a fait sursauter tout le monde.



Mais que s'est-il donc passé dans la rue des Caramboles ? Et que me veulent les Services Secrets ? Et saurons-nous la raison pour laquelle Personne était en premier lieu venu me rendre visite ? Autant de questions qui trouveront peut-être des réponses, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux.


Dernière édition par Picrotal le Ven 24 Juil - 23:01, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://nevertrust.over-blog.com En ligne
Picrotal
Parano lunatique


Nombre de messages: 7935
Age: 33
Localisation: Grenoble
Date d'inscription: 03/04/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Ven 24 Juil - 18:09

CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX
CHAPITRE 4




Tout de suite après l'immense fracas qui venait de nous déchirer les oreilles, et tandis que nos coeurs battaient la chamade, un grand nuage de poussière s'est alors emparé de nous. J'ai laissé tomber ma cigarette, considérant qu'il n'était pas nécessaire d'en rajouter, et nous avons tous deux taché de nous couvrir la bouche et autres orifices respiratoires d'un mouchoir tout en nous couvrant les yeux, ce qui n'était pas aisé dans la mesure où, comme la plupart des gens, nous n'avions alors que deux mains chacun à notre disposition. Des gens couraient dans la rue. J'ai essayé d'en happer quelques-uns pour leur demander ce qui se passait mais les réponses étouffées que je reçus en réponse ne furent pas à la hauteur de mes espérances.

« Houm hum houm houm hum ! » m'a dit Personne, son mouchoir plaqué sur les lèvres, et j'ai hoché la tête en signe d'assentiment, comme je fais toujours pour ne pas avoir l'air bête quand quelqu'un me dit quelque chose que je ne comprends pas. Je crois qu'il essayait de me dire que nous ferions mieux d'imiter tous ces gens qui s'enfuyaient, puisqu'il s'est aussitôt mis à courir comme un dératé, rapidement suivi par moi-même, mais moins vite, parce que je fume plus que lui. La rue des Caramboles dans laquelle je résidais était une longue rue étroite, prise entre deux rangées d'immeubles sages dont certains étaient bons pour la casse. Le nuage de fumée n'avait pas d'autre choix que de l'envahir soigneusement, sans opportunité d'évaporation ou d'escapade quelconque. Aussi avons-nous couru parmi la foule jusqu'à la place des Tonneliers, sur laquelle l'air devenait enfin plus respirable. Des gens hagards s'y étaient massés. En me retournant, je vis que ma rue n'était plus qu'un couloir grisâtre d'où émergeaient encore de manière éparse quelques silhouettes malmenées. Tout le monde toussait autour de nous, on se serait cru en pays Cathare.

« Qu'est-ce qui se passe ? » était la question-clé du moment, et personne ne semblait avoir la réponse. Encore toutes engourdies par le tintamarre qu'elles venaient de subir, nos oreilles mirent un certain temps à entendre comme un tumulte lointain qui se déroulait quelque part en ville. Des cris, des clameurs retentissaient je ne saurais dire où. Comme un océan tempétueux, des vagues de voix humaines allaient et venaient dans l'air, chargées de violences et de menaces. Des voitures affolées se mirent alors à débouler à toute vitesse le long de la petite route qui bordait la Place des Tonneliers, tout un troupeau frénétique. C'était le chaos, le vrai, comme dans les films. Plusieurs d'entre-elles se rentraient dedans sans prendre la peine de s'arrêter, des rétroviseurs volaient en éclat et retombaient inertes sur le sol, disséminant des bribes de verre brisé qui rutilaient au soleil. Un cortège insensé de véhicules divers qui circulait devant nos regards bovins, à tombeau ouvert. Certains roulaient tellement mal qu'on aurait pu se demander s'ils ne conduisaient pas les yeux fermés. Débordaient sur les trottoirs. Crissaient comme un tableau noir. Un insensé fichoir.

Et parmi toutes ces bagnoles qui filaient comme le vent vers les axes de sortie de la ville, l'une d'entre-elles sembla nous reconnaître puisqu'à notre vue elle opéra un dérapage de malade, faillit se faire emboutir par celle qui roulait juste derrière, provoquant un déluge de klaxons étranglés, et s'arrêta d'un coup de frein à main en plein sur la Place des Tonneliers, manquant au passage de renverser deux petits vieux qui n'avaient pas été aussi prestes que les autres à se mettre aux abris en la voyant débouler comme un chien dans une jonquille.

« Oh non, merde, pas lui ! (ai-je crié à Personne en reconnaissant le conducteur)
— Lecon ! »

Lecon, oui. Auguste Lecon. Je l'avais rencontré durant un stage de mots croisés, il était chargé de l'entretien des lieux. Je l'avais trouvé sympathique, ce qu'il était d'ailleurs, mais il était con. Il était stupide. Il était idiot. Et cela apparaissait forcément dans la plupart des phrases qu'il prononçait. Et cela rendait sa conversation difficilement supportable en-dessous d'un certain taux d'alcool dans le sang ou de THC dans les poumons. Personne pour sa part n'y prenait pas garde. Il avait plus de patience que moi, je pense. Et il était probablement moins heurté par les inepties que pouvait proférer Lecon, dans la mesure où lui-même en produisait une quantité respectable.

Lecon a sorti la tête de sa voiture et, sans prendre garde à l'hostilité que son apparition subite sur la Place des Tonneliers avait provoqué parmi la petite foule qui y était amassée, nous cria en ne s'adressant qu'à nous, ce qui était un peu gênant, « montez vite, les mecs !

— Qu'est-ce qui se passe ? (nous lui avons demandé en choeur)
— Je sais pas ce qui se passe, mais c'est le bordel ! Ça a commencé d'un coup, c'est sorti de nulle part. Des gens partout qui se sont mis à tout casser. Ça pète de partout en ville. Ils ont posé des explosifs dans des immeubles. Ils sont en train de tout faire sauter !
— C'est une révolution ? (a demandé Personne)
— Pire que ça, mon vieux : c'est une émeute (ai-je répondu, parce que je connais mes classiques).
— Je sais pas ce que c'est, mais faut foutre le camp d'ici ! (a surenchéri Lecon, se souciant peu de la panique que ses paroles commençaient à produire parmi toutes les personnes qui, entassées sur la Place, les buvaient passionnément.) Montez ! »

J'ai hésité un instant mais une grande explosion, provenant cette fois-ci du quartier des Muselières à quelques dizaines de mètres du mien, nous amena Personne et moi à suivre le conseil de Lecon, ce qui était bien le comble, et nous avons grimpé dans sa voiture sans attendre. Il était temps, par ailleurs. On sentait monter dans la foule ce bel élan du chacun pour soi dont l'être humain sait si bien s'accommoder quand les choses commencent à aller mal, et il n'aurait guère fallu plus de deux minutes pour que quelques gars bien costauds ne prennent la décision d'extraire Lecon de sa bagnole pour s'enfuir avec, au mépris de toute convention sociale. A peine avions nous refermé les portières que Lecon s'est rempaillé sur la route avec une certaine adresse que je ne lui connaissais pas, et s'est mis à rouler comme un dératé. Je me suis retourné et j'ai vu une large colonne de fumée s'élever depuis le quartier des Muselières, noire comme de la suie.. Sur la Place des Tonneliers, les gens s'agitaient. Certains commençaient à se battre. J'ai juste eu le temps de voir ma boulangère essayer de mordre mon propriétaire pour je-ne-sais quelles raisons avant qu'au hasard d'un virage tout cela ne soit plus qu'un souvenir à classer parmi d'autres dans les casiers de mon petit cerveau malade.

La route était étroite jusqu'ici mais à l'approche de la sortie de la ville tout cela s'épaississait et je pris conscience du foutoir dans lequel nous venions de sombrer en découvrant les trois files de goudron noires de bagnoles qui se collaient les unes aux autres à toute vitesse. Nous étions sur celle du milieu. J'observais les visages paniqués de ceux qui conduisaient à côté de nous. Rivés sur leurs volants, les dents serrés, ils n'avaient visiblement même plus conscience de faire partie d'un tout. Le moindre accroc aurait pu produire un carambolage monstre. Chacun roulait comme s'il était seul sur la route. Et cependant, cette masse hystérique de voitures lancées dans la nature finissait par produire comme un étrange équilibre, que je ne saurais expliquer mieux que cela. Il faut se représenter les troupeaux de bisons dans les westerns, vous savez. Ces machins énormes qui trouvent le moyen de courir par dizaines agglutinés les uns aux autres sans jamais s'emmêler les pattes. Et qui soulèvent des nuages de poussière insensés, remplacés dans le cas présent par les fumigations furieuses des pots d'échappement.

« On va sortir de la ville et après on essayera de s'arrêter quelque part (nous a lancé Lecon, crispé sur son volant comme un crah-test dummy). Il faut qu'on fasse le point.
— Qu'on fasse le point sur quoi ? (a demandé Personne)
— J'en sais rien, mais en général c'est-ce que vous faîtes, vous, les intellos, non ? Au fait, vous avez attaché vos ceintures ? »



Que va donner le point que nous sommes censés faire, Lecon, Personne et moi-même, au sortir de la ville ? D'où provient ce chaos déplorable qui s'empare soudainement de la ville et de ce glorieux récit ? Et saurons-nous, en fin de compte, la raison pour laquelle Personne était venu me rendre visite ? Vous le découvrirez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux.


Dernière édition par Picrotal le Sam 25 Juil - 0:18, édité 3 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://nevertrust.over-blog.com En ligne
Zip
Mélomaniaque


Nombre de messages: 843
Localisation: Près de Beauvais (Oise)
Date d'inscription: 21/02/2008

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Ven 24 Juil - 18:57

Étrangement, il n'y a pas encore de réactions, mais ça ne veut pas dire que tu n'es pas suivi avec beaucoup d'intérêt (au moins par moi). Very Happy


Dernière édition par Zip le Sam 25 Juil - 0:04, édité 1 fois (Raison : Rah Stadler, c'est out les négations)
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Stadler
Clarinomaniaque


Nombre de messages: 8049
Age: 39
Localisation: Gembloux (Belgique)
Date d'inscription: 27/11/2006

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Ven 24 Juil - 19:03

Zip a écrit:
Étrangement, il n'y a pas encore de réactions, mais ça ne veut pas dire que tu es suivi avec beaucoup d'intérêt (au moins par moi). Very Happy


Etrange ta phrase hehe

_________________
Stéphane

"Vous vous êtes trompés d'instrument. - Monsieur, nous n'avons que des clarinettes en ut. - Eh bien, transposez à la tierce inférieure. - Nous ne savons pas transposer. - Alors, ma foi, taisez-vous. - Ah! par exemple! nous sommes membres de la société, et nous avons le droit de jouer comme les autres." - Berlioz - Les Grotesques de la Musique
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://clarinette-classique.forumactif.fr/index.htm
Wolfgang
Mélomane chevronné


Nombre de messages: 2057
Age: 19
Date d'inscription: 06/04/2009

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Ven 24 Juil - 19:21

J'adore! Very Happy

_________________
Il n'y a rien de plus réellement artistique que d'aimer les gens.
Van Gogh
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Picrotal
Parano lunatique


Nombre de messages: 7935
Age: 33
Localisation: Grenoble
Date d'inscription: 03/04/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Ven 24 Juil - 19:35

Merci... Wink

Bonjour la pression... pale
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://nevertrust.over-blog.com En ligne
natrav
Papa pingouin


Nombre de messages: 34321
Date d'inscription: 08/12/2005

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Ven 24 Juil - 20:04

On est scotchés, mais je ne savais pas si on pouvait commenter.
L'histoire est palpitante.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
emmanuel
De passage pour longtemps


Nombre de messages: 1535
Localisation: Paris
Date d'inscription: 06/07/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Sam 25 Juil - 0:00

J'espère que ça te pètera de rajouter un épisode! Very Happy
Je ne voulais pas interrompre les chapitres, mais puisque c'est fait...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Crapio
Mélomane chevronné


Nombre de messages: 7573
Age: 21
Localisation: Lille
Date d'inscription: 30/04/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Sam 25 Juil - 0:40

Je profite de l'entr'acte pour partager mon enthousiasme avec mes petits camarades. Surprised

_________________
Tu peux toujours courir.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Picrotal
Parano lunatique


Nombre de messages: 7935
Age: 33
Localisation: Grenoble
Date d'inscription: 03/04/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Sam 25 Juil - 16:29

CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX
CHAPITRE 5




Une fois sortis de la ville, nous avons roulé encore une bonne vingtaine de minutes. Les choses semblaient se calmer un peu, du moins avions nous abordé les prémices de l'autoroute et le nombre de files qui s'offraient à la circulation permettait au troupeau d'aborder une allure plus fluide. La sensation de panique bien palpable qui résidait jusqu'ici laissait place à l'énervement habituel de n'importe quel grand exode estival. Cela n'avait rien de surprenant, d'ailleurs, et je l'observais jusque dans la façon de conduire de Lecon : à partir du moment que l'on met quelqu'un dans une machine, c'est la machine qui prend le dessus. Les gens s'automatisent avec une facilité déconcertante. Si ce n'était pas le cas, on aurait droit à des accidents nucléaires tous les trois jours, ne nous voilons pas la face. Et je suis convaincu que l'automatisation des massacres ou des tortures en temps de guerre comme en temps de paix était encore la meilleure des solutions pour amener de braves citoyens pacifiques à commettre les crimes les plus abominables qui soient : c'est la machine qui les fonctionne. Qui les déshumanise à l'envi. Qui leur met dans le crâne cette impression confortable que, dans le fond, on n'a jamais fait qu'appuyer sur un bouton, et que c'est l'ingénierie robotique qui s'est chargé du reste. Et s'il y a un bouton sur lequel appuyer, il faut bien appuyer dessus, non ? Ce serait trop con de ne pas le faire. Trop frustrant. Comme ces interrupteurs qui ne sont reliés à rien et que l'on passe son temps à actionner en espérant que, par une espèce de miracle sans précédent, il se mettre soudainement à servir à quelque chose. — Ainsi, tous ces braves conducteurs conduisaient, une fois l'hystérie tamisée ils reprenaient les gestes que leur imposait la machine dans laquelle il se trouvait, et je m'étonnais de voir que, dans une situation pourtant si intrinsèquement humaine que celle que nous étions en train de vivre, me restait la même idée qu'à chaque fois que je regardais rouler des voitures, à savoir qu'elles pourraient tout aussi bien rouler toutes seules, et que le type au volant n'est qu'un faire-valoir sans grande utilité réelle.

Mais bon, tout ça ce sont les conneries que je me fabrique pour m'occuper la vacuité. Le cerveau c'est une machine comme les autres. On croit toujours lui apprendre des choses, alors que c'est lui qui nous apprend tout.

Peu de kilomètres avant d'atteindre la grande aire des péages d'autoroute, Lecon a bifurqué de façon quelque peu maladroite et imprudente en direction d'un vague chemin qui semblait n'être connu que de quelques initiés. Je vis passer devant mes yeux un petit panneau indiquant que nous allions en direction de Salmonelle. Je n'avais jamais entendu parler de cet endroit, même pas en rêve. On a toujours des surprises, c'est ça qui est beau. On aura toujours vingt ans.

« Tu nous emmènes où ? (a demandé Personne qui, de toute évidence, partageait mon ignorance concernant l'itinéraire que nous étions en train d'emprunter)
— Vous allez voir ! (a répondu Lecon, non sans esquisser un petit sourire mutin qui lui donnait l'air d'un banquier suisse surpris en train de jouer à la Bonne Paye) »

Et oui, nous avons vu. Lecon a finalement quitté la route principale pour suivre un petit chemin de terre et nous nous sommes retrouvés en l'espace de quelques minutes dans de la vraie nature, avec des arbres et de la mousse, de l'herbe bien verte, des insectes multicolores qui volent parmi les fleurs en faisant des bruits bizarres, des chants disharmonieux de cigales et même, je vous l'assure, le vague murmure lointain d'un petit ruisseau. La campagne, quoi. Elle est pareille partout. Y a que les noms des arbres qui changent, somme toute.

On s'est arrêté à l'ombre d'une jeune fille en fleur et on est sortis de la voiture le pas hésitant. Hésitant parce qu'après tout ce qui venait de se passer, ce n'était pas évident d'essayer de reprendre pied avec la réalité.

« On va se dégourdir un peu les jambes (a dit Lecon d'un ton docte), et après on essayera de faire le point.
— C'est ça, c'est ça... (je me suis assis sur un tronc mort qui traînait là avec beaucoup d'à-propos, et je me suis roulé une cigarette en ruminant intérieurement mon agacement vis-à-vis de cette histoire de faire le point. Il me gonflait Lecon avec son point. On n'était pas là pour jouer au tennis, on était pas non plus des grands pontes du Pentagone, et je me disais que c'était encore une expression qu'il avait ramassé devant je-ne-sais quel film idiot et qu'il allait employer jusqu'à épuisement de ses interlocuteurs) Allez vous promener, je vous rejoins ! »

Personne et Lecon ont compris que j'étais de mauvaise humeur. La mauvaise humeur ça peut me tomber dessus à n'importe quel moment, et dans ces cas-là mieux vaut ne pas trop insister. Ils se sont éloignés d'un petit pas léger pendant que je suis resté seul à fumer ma clope en essayant de rassembler mes pensées, sans y arriver cependant. Au bout d'un moment je les ai entendus m'appeler. Ils avaient gravi une petite colline de verdure chatoyante.

« Hé camarade ! Viens voir la vue !
— Ouais ouais, j'arrive. (j'avais pas envie en fait, de voir la vue. Voir une vue c'est comme écouter une oreille, ça sert à rien. Mais Lecon a insisté, alors j'ai écrasé ma clope et je me suis levé pour les rejoindre). Me v'la ! »

C'était pas vilain, comme panorama, c'est vrai. Toute la ville et son agglomération s'offrait à nous en un simple regard. Depuis les vieux quartiers qui dessinaient par petites touches lasses leurs toits oranges et leurs cheminées ancestrales jusqu'aux immeubles les plus récents, carrés et sans saveur, en passant par les grandes tours érigeantes qu'un architecte fou avait fait construire dans les années soixante-dix, le théâtre en rénovation qui nous apparaissait éventré, surplombé d'une grue débandée qui faisait un peu de peine, et tout autour de cela les petits bleds épars qui semblaient dormir paisiblement. Tout cela aurait même été très joli s'il n'y avait pas ses quelques colonnes de fumée noire qui s'en élevaient de-ci de-là, ainsi que la rumeur des sirènes de police ou de pompiers qui nous arrivaient jusqu'aux oreilles malgré la distance à laquelle nous nous trouvions. Je tentai de voir si la foule des émeutiers était encore visible, mais je ne voyais rien. Elle s'était peut-être déjà dispersée en attendant son heure. « Ça s'est calmé, vous croyez ? » a demandé Personne mais la fin de sa phrase fut couverte par une grande et nouvelle explosion qui survint, à vue de nez, dans le quartier Nord de la ville, et qui nous apparut comme une sorte de soufflé qui se soulève soudainement avant de s'évanouir en gerbes de gravats et de poussières incandescentes. « Visiblement pas » j'ai répondu alors, ironique et blasé.

« Ces mecs ont dû truffer d'explosifs je sais pas combien d'immeubles...
— Comment ça s'est passé, pour vous ? (a demandé Lecon, et on lui a raconté notre petite histoire, depuis la grande panique dans ma rue jusqu'à son arrivée providentielle sur la Place des Tonneliers) Moi j'étais en plein centre-ville quand ça a commencé. J'étais chez le marchand de journaux, je voulais voir si le nouveau numéro de Courrier International était sorti, et là...
— Courrier International ? Toi ?
— Bon, d'accord... Hot vidéo, en fait... Quoiqu'il en soit, d'un seul coup ça s'est mis à gueuler de partout, et là on a entendu une grande explosion, celle de ta rue je pense. Ils ont tout fait partir en même temps, je suppose. J'ai même pas vu tous ces types qui gueulaient. Ça ne devait pas venir de très loin, y a plein de gens qui ont surgi du quartier des Chevaliers Borgnes en courant et en criant tout affolés. Alors bon, j'ai fait comme tout le monde autour de moi, j'ai paniqué et j'ai sauté dans ma bagnole sans trop savoir où aller. Et puis je vous ai vus.
— Et qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ? »



Oui, qu'allons-nous faire maintenant ? Comment va se dérouler la suite de cette conversation, et quelles conclusions allons-nous en tirer ? Et apprendrons-nous pour quelles raisons Personne était venu me rendre visite ? Autant de choses que vous saurez peut-être, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://nevertrust.over-blog.com En ligne
Picrotal
Parano lunatique


Nombre de messages: 7935
Age: 33
Localisation: Grenoble
Date d'inscription: 03/04/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Dim 26 Juil - 23:25

CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX
CHAPITRE 6




Qu'allons-nous faire maintenant ? a donc demandé Personne, au cas où votre mémoire vous ferait défaut, et en effet c'était une bonne question, tellement bonne que nous sommes restés tous les trois à écouter le silence qui sortait de nos bouches, en prenant des airs concentrés afin de donner le change. Parce que la vie, c'est ça. Dans les films, dans les romans, il y a toujours quelque chose à faire, évidemment. Parce qu'on ne va tout de même pas passer deux heures à regarder des gens ne rien faire. Sauf si on aime Rohmer, évidemment. Alors les types qui écrivent, qui inventent toutes ces petites histoires dans l'espoir de nous empêcher de dormir la nuit, ils ont toujours un lapin farceur à sortir de leurs chapeaux. Mais dans la vie, dans la vraie vie, on se retrouve bien plus souvent dans l'expectative et dans la frustration de l'ignorance que dans cette espèce de résolution surhumaine dont sait faire preuve un être humain dés lors qu'on le met en situation d'être un personnage. Et nous, nous n'étions pas des personnages. Franchement. Faudrait vraiment être le dernier des imbéciles pour nous prendre moi, Personne ou Lecon comme personnages. Ça, même Rohmer n'aurait pas osé.

Pour dissimuler sa gêne de n'avoir aucune réponse valide à nous proposer, Personne poussa une sorte de toussement râleur et s'exclama « Putain ! d'abord tes histoires de Services Secrets, et maintenant la Révolution !
— M'engueule pas ! (me suis-je récrié) C'est pas de ma faute, que je sache !
— Quelles histoires de Services Secrets ? (a demandé Lecon, et c'est vrai qu'on ne l'avait pas mis au courant de cela, alors on lui a raconté toute l'affaire et ça l'a laissé aussi perplexe qu'au début) Vous croyez que ça a un lien ? Je veux dire, que la mission qu'ils voulaient te confier était en rapport avec tout ce bordel ?
— J'en sais rien, mais bon ce serait logique, non ? Ça serait tout de même une sacrée coïncidence.
— C'est toujours possible, les coïncidences.
— Ouais, c'est vrai. C'est comme pour Hiroshima. (regards interrogateurs, alors Lecon a continué sur sa pensée) Vous vous êtes jamais dit qu'à Hiroshima, juste avant la bombe, il y a dû avoir des gens qui sont morts de tout à fait autre chose ? Genre la nana qui se tue en vélo deux minutes avant que la bombe ne soit larguée ? Ou qui se prend une tuile sur la tête ? Ça c'est de la coïncidence, non ? Imagine qu'une minute avant que ça soit la fin du monde, tu meurs renversé par un bus ou une connerie comme ça...
— Et alors ?
— Ben alors rien, c'est juste que dans le genre coïncidence, ça se pose un peu là, c'est tout !
— Lecon, comment tu fais pour te poser des questions pareilles ?
— Je sais pas trop, ça me vient comme ça, quand je m'endors. Alors je note.
— Tu notes ? Tu penses à des trucs pareils pendant que tu t'endors, et tu te relèves pour les noter ?
— Ben oui. Pourquoi pas ?
— Mais Lecon, la question ce n'est pas : pourquoi pas ? La question, c'est : pourquoi ?
— Bon les enfants, on s'en fout un peu de tout ça, vous croyez pas ? Même les Services Secrets à la rigueur on s'en fout pour le moment. Là on a une ville qui explose toutes les deux minutes et j'ai pas trop envie d'y retourner pour le bouquet final. Alors qu'est-ce qu'on fait ? »

Et on est retombé dans notre mutisme, jusqu'à ce que je dise quelque chose du genre : « j'imagine que le mieux, c'est qu'on remonte en bagnole et qu'on aille ailleurs.
— Où ça, ailleurs ?
— Je sais pas. On devrait rouler jusqu'à Clanches, par exemple. Ce n'est qu'à cent bornes.
— Et si c'est pareil à Clanches ?
— J'ai une idée ! (s'est enthousiasmé Lecon) Et si on écoutait les infos pour savoir... Vous savez... Si c'est partout dans le pays, cette histoire...
— En effet, c'est pas con. Tu as un autoradio ?
— Ben non. Juste un lecteur cd.
— Ah super... Alors je propose que pour écouter les infos, on attende tranquillement le passage du crieur public avec son tambour, dans ce cas...
— C'est tout de même pas ma faute si j'ai préféré un lecteur cd !
— J'ai pas dit que c'était de ta faute !
— D'abord c'est moi qui vous ai sauvé la mise, je vous signale. Si j'avais pas été là, vous seriez pas là non plus maintenant. Vous seriez ailleurs !
— On serait où ?
— Je sais pas, mais pas ici !
— Lecon arrête sérieux, c'est trop beau ce que tu dis, on dirait du Claudel !
— Ouais fous-toi de moi, c'est ça... D'abord Claudel elle peignait, alors tu dis n'importe quoi ! »

Lecon s'est levé et s'est dirigé vers sa bagnole. Je me suis dit merde, il va nous planter là. J'aurais mieux fait de me taire. C'est tout moi, ça : toujours le truc à ne pas dire, et bien au mauvais moment s'il vous plaît. C'était vrai qu'il nous avait bien sorti du pétrin, Lecon. C'est ça qui m'emmerdait le plus je crois. Je lui devais quelque chose, peut-être la vie, rien que ça. C'est comme si un curé m'avait sauvé de la noyade. Il y a des gens à qui on ne veut rien devoir. Et là, je devais devoir quelque chose à Lecon. J'ai beau être d'une imparable mauvaise foi, j'étais bien obligé de l'admettre. Alors je lui ai lancé « excuse-moi ! » d'un ton qui se voulait viril et tout en continuant à marcher en nous tournant le dos il a haussé les épaules. Il a descendu la petite colline. Et quand il a finalement disparu de notre champ de vision, on a entendu sa voix nous crier : « Bon alors, vous venez ? J'ai assez d'essence pour aller jusqu'à Clanches, ça vaut le coup d'essayer. »

Personne m'a jeté un regard noir, et je ne pouvais pas lui en vouloir parce qu'à sa place j'aurais fait pareil, et s'est levé en marmonnant... Visiblement, aller jusqu'à Clanches ça ne l'enchantait pas. Il est vrai que Clanches, ce n'était pas une sinécure. La ville la plus moche du coin. Des maisons grises et des gens gris. A son tour, il me faisait la gueule. On a marché l'un à côté de l'autre jusqu'à la voiture sans échanger le moindre mot intelligible. Lecon nous attendait, la main posée sur sa portière ouverte, l'air renfrogné, le regard terne. « Et bien on est tous de super bonne humeur ! (j'ai dit en espérant détendre un peu l'atmosphère)
— Oh n'en rajoute pas, ça va !
— Des fois tu peux blesser les gens, tu t'en rends compte ?
— Ouais, tu donnes toujours l'impression que tu te crois mieux que les autres.
— C'est facile de dire du mal quand on fait jamais rien de bien !
— Et de juger les autres sans jamais oser mettre le nez dans son propre caca !
— En plus tu t'habilles mal.
— Et puis tu as un gros nez.
— Et tu mets jamais assez de déodorant.
— Et des fois, t'as carrément mauvaise haleine.
— Et puis tu ronfles.
— Et puis tu as du bide.
— Alors la ramène pas non plus, hein !
— Quand je pense qu'à la base, j'étais juste passé chez toi pour... »

Personne ne put finir sa phrase. Ma séance de lapidation verbale, à mon grand bonheur, fut interrompue par l'apparition soudaine et miraculeuse d'une jeune femme qui bondit hors d'un buisson à la manière d'une sauterelle, mais en moins verte, et se précipita vers nous l'air affolé.



Qui est cette jeune femme, et que nous veut-elle ? Mes deux compères vont-ils arrêter de m'insulter d'une manière aussi déplaisante ? Et saurons-nous la raison pour laquelle Personne était passé chez moi avant que tout ne dégénère ? Et l'action va t-elle devenir un peu plus trépidante, cessant de se contenter de ces vagues digressions et de ces dialogues à tirets qui donnent vraiment l'impression que je ne sais pas quoi dire et que j'essaye de gagner du temps ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://nevertrust.over-blog.com En ligne
Dave
Mélomaniaque


Nombre de messages: 1261
Age: 19
Localisation: Toulouse
Date d'inscription: 17/04/2008

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Lun 27 Juil - 0:32

Laughing

C'est très très bon, merci à toi Picrotal Smile
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Wolfgang
Mélomane chevronné


Nombre de messages: 2057
Age: 19
Date d'inscription: 06/04/2009

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Mer 29 Juil - 14:58

On est planté en plein suspense là! La suite! Very Happy

_________________
Il n'y a rien de plus réellement artistique que d'aimer les gens.
Van Gogh
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Picrotal
Parano lunatique


Nombre de messages: 7935
Age: 33
Localisation: Grenoble
Date d'inscription: 03/04/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Mer 29 Juil - 16:59

CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX
CHAPITRE 7




Dans ces moments-là, dans ces moments où les évènements se précipitent sans nous laisser le temps de souffler, où l'affolement et la panique mettent nos nerfs dans tous les sens et nos sens dans tous les nerfs, on se retrouve aisément partagé entre deux sensations bien distinctes. La première, c'est celle de vivre dans un dérapage constant, de vois les choses s'entrechoquer les unes avec les autres sans que l'on puisse simplement saisir comment exactement nous en sommes arrivés là. Si j'avais essayé de récapituler point par point de quelle manière je m'étais retrouvé paumé dans la nature en compagnie de Personne et Lecon alors que j'étais encore tranquillement chez moi le matin-même en caleçon à fleurs, à écouter du Saint-Saint-Exupéry en parcourant quelques poèmes de Platon, et en laissant pénétrer par ma fenêtre le chant mélodieux des écureuils en rut ; si j'avais tenté de retracer le parcours et l'enchaînement des circonstances de façon logique et rationnelle, nul doute que je n'y serais même pas arrivé. Nul doute que je me serais heurté à la chamade qui balbutiait mon cerveau. Et que j'aurais rendu les armes en admettant, car c'était vrai, que là n'étais pour le moment pas le plus important. Mais la deuxième sensation en revanche, car il y en a une deuxième, essayez de suivre un peu s'il-vous-plaît, c'est celle d'assister de temps en temps à certaines scènes de ma propre épopée comme si elle se déroulait au ralenti. On se sort de soi-même, on s'extrait de sa propre peau pour se transformer en spectateur objectif de sa déroute intime, et tout devient mélodramatique, comme dans un film de Leone ou pour un penalty à la téloche. Et c'est cette deuxième sensation qui recouvrit ma perception des choses lorsque je vis débouler vers nous, pourtant fort rapidement, la furie déchevelée qui venait alors de surgir d'un buisson en nous hélant de quelques mots indicibles. Et cela me permit de la distinguer nettement, et cela me permet de vous dire que c'était dans le fond un joli brin de fille, un visage de poupée rondelet serti de deux yeux en amande effilées, nanti d'une courte crinière brune qui formait des épis façon cactus, d'une bouche aux lèvres pâles et étroites, d'une peau en général vaguement roseleuse que l'on devinait douce à faire glisser les doigts. Naturellement, cette description n'a pas grand-intérêt. Je veux dire qu'elle aurait pu ressembler à n'importe quoi d'autre sans que cela vienne modifier le cours de cette aventure. Seulement moi je décris rarement. Et là, pour une fois, j'en avais envie.

En la voyant courir vers nous, j'ai entendu Lecon marmonner : « qu'est-ce que c'est encore que ça ? » sur un ton blasé. Il en avait vraiment marre, le pauvre. Ça faisait depuis le début de ce périple beaucoup d'informations à prendre en compte et son cerveau tournait à plein régime comme le tambour d'une machine à laver fatiguée.

« Vous avez une voiture ? » a crié la jeune fille en arrivant enfin près de nous, et je me suis dit que c'était assez idiot comme question dans la mesure où la voiture elle pouvait la voir aussi bien que nous. Mais Personne, qui ne savait rester muet face à une représentante du sexe opposé au sien, crut bon de répondre « oui. On en a une.
— Vous pouvez m'emmener ? S'il-vous-plaît ? Vous allez pas me laisser toute seule ici, hein ? J'ai pas de voiture moi, et là je suis vraiment dans la panade. Vous allez me prendre avec vous, hein ? Ben répondez, quoi ! Vous m'emmenez avec vous ou pas ? Vous allez où ? Pourquoi vous dites rien ?
— Ben vous nous laissez pas vraiment le temps...
— Vous êtes qui, d'abord ?
— Et vous, vous êtes qui ? C'est quoi cette question ? Je vous en pose, moi des questions ? C'est pas parce que vous me connaissez pas que vous devez me demander qui je suis ! Tout ce que je veux savoir c'est si vous pouvez m'emmener avec vous, c'est pas une agression !
— Euh bon, on se calme, d'accord ?
— Mais je suis calme, moi ! C'est vous qui vous énervez, pas moi ! Je vous ai entendu vous engueuler, alors venez pas me dire que c'est pas moi qui suis calme, parce que moi je le suis, très calme, olympienne. Vous pouvez m'emmener ?
— Vous emmener où ?
— Je ne sais pas, moi. N'importe où. Où vous voulez. Vous comptiez aller où ?
— (Personne m'a regardé en quête j'imagine d'une sorte d'assentiment, et pour le rassurer j'ai hoché la tête) On voulait aller à Clanches.
— Ah non, pas à Clanches ! (s'est exclamé la jeune fille) J'en viens de Clanches, j'ai pas envie d'y retourner !
— Vous venez de Clanches ? C'est comment là-bas ?
— C'est l'apocalypse, si vous voulez savoir. Ils ont fait sauter l'église, la mairie, la préfecture, le commissariat, le musée d'art moderne, la maison du tourisme et le magasin de bonbons. A l'heure qu'il est il ne doit plus rester grand-monde, à Clanches. Tout le monde est parti se mettre à l'abri.
— Se mettre à l'abri où ?
— J'en sais rien.
— Vous savez pas grand-chose...
— Ben oui, et alors ? Vous savez quelque chose, vous ? Parce que franchement vous en avez pas l'air. Si vous saviez quoi que ce soit vous voudriez pas aller à Clanches. Alors venez pas me donner des leçons de morale où je ne sais quoi, je suis pas d'humeur. Bon, vous pouvez m'emmener ? Vous verrez, je suis pas chiante comme fille...
— Oh non, c'est sûr, vous avez l'air charmante...
— Oui bon d'accord j'admets je suis un peu sur les nerfs ok j'avoue c'est vrai je suis désolée je le reconnais mais bon voilà si vous étiez à ma place vous le seriez aussi sur les nerfs alors voilà c'est facile de critiquer les autres mais en attendant...
— Oui merci bien, je commence à connaître la chanson (je l'ai interrompu)... Et comment vous avez fait pour arriver jusqu'ici ?
— J'ai été prise en stop par un mec. Quand ça a commencé à péter de partout à Clanches j'étais en train de faire les boutiques et comme je ne savais pas trop quoi faire d'autre je me suis collé au bord de la route et j'ai tendu le pouce et un mec s'est arrêté et m'a laissé monter. Mais là il vient de me planter là, et je suis dans le caca grave.
— Il vous a planté ? Pourquoi ?
— Je crois que je sais pourquoi... (nous a asséné Lecon d'un air pluvieux et le front bas) J'imagine qu'il vous a fait des avances et qu'il n'a pas aimé que vous le repoussiez...
— Euh ouais, enfin c'est un truc comme ça... Bref, j'étais dans le buisson quand je vous ai entendu gueuler et je me suis dit...
— Attendez... Qu'est-ce que vous faisiez dans un buisson ?
— A votre avis ? Que font les nanas dans les buissons en général ?
— Ah oui, c'est vrai...
— Bon alors, vous m'emmenez ou pas ? Parce que là c'est bien joli on parle tout ça, on se raconte nos vies et patati et patata mais on pourrait aussi bien le faire en roulant, j'ai pas envie de prendre racine ici, moi...
— Je suppose qu'elle pourrait venir avec nous. (Lecon et Personne ont agréé) Mais en attendant, où on va ? Parce que Clanches, visiblement, c'est pas la peine d'y penser...
— On n'a qu'à rouler vers l'ouest. J'aime bien l'ouest. (m'a répondu Lecon)
— Ouais il a raison ! L'ouest c'est bien, c'est cool. Vous savez, comme la chanson, là, je sais plus de qui : Gooo Weeeest... (elle s'est marrée toute seule) Au fait moi je m'appelle Praline. Et pas la peine de me dire que c'est nase comme nom, je suis au courant.
— Moi je trouve ça très joli, Praline. (j'ai dit)
— Ouais mais vous, vous dîtes ça parce que vous avez envie de coucher avec moi, sinon vous le diriez pas !
— Comment ? Mais pas du tout, je...
— Bon alors on monte et on va vers l'ouest ? C'est quoi vos noms ? »

On lui a donné nos noms, enfin sauf moi, je me suis abstenu parce qu'elle m'avait vexé. Ce n'est pas que dans l'absolu je n'aurais pas pu avoir envie de coucher avec elle, mais vues les circonstances c'était sensiblement déplacé que de me coltiner des intentions pareilles. Je suis monté à l'arrière et à mon grand déplaisir elle est venue se coller à côté de moi. Personne a pris la place du mort, et Lecon a pris la place du con. Il a démarré, et on a laissé derrière nous cette escale morne, avec un passager en plus et plein d'espoirs en moins. Et on s'en est allé en direction de l'ouest lointain.



Quels merveilleux rebondissements vont encore survenir ? Trouverons-nous une destination susceptible de nous éclairer ? En apprendrons-nous un peu plus sur Praline et saurons-nous, enfin, pourquoi Personne était venu chez moi en cette matinée ? Autant de choses que vous découvrirez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://nevertrust.over-blog.com En ligne
Picrotal
Parano lunatique


Nombre de messages: 7935
Age: 33
Localisation: Grenoble
Date d'inscription: 03/04/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Jeu 30 Juil - 1:11

CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX
CHAPITRE 8




Lecon roulait de manière farouche, la route lui était dédiée, ce qui avait quelque chose d'inquiétant dans la mesure où, si vraiment l'ouest avait été une si bonne direction, nous aurions dû nous autres nous retrouver embouchillonnés sur des dizaines voire des centaines de kilomètres, mais au lieu de cela nous ne croisions et doublions que quelques véhicules épars dont les conducteurs pour la plupart affichaient des visages patibulaires qui ne donnaient pas envie de s'arrêter pour leur proposer une tasse de chocolat. Nous étions tous en sueur, le cuir puant des sièges collait à ma chemise et de grandes aréoles aussi épaisses sinon plus que celles des femmes enceintes ornaient à présent mes aisselles de Montaigne. Praline pour le moment ne disait plus un mot, son débit sans vergogne s'était tari dés lors que la voiture s'était mise en branle, et ce n'est pas moi qui allais m'en plaindre. Sagement assise, la tête inclinée contre la vitre entrouverte, elle semblait somnoler paisiblement mais en-dessous de ses paupières je voyais nettement ses prunelles tournoyer dans tous les sens, tel un chat essayant d'attraper une mouche trop vivace. Au bout d'un moment, dans l'espoir de briser le silence qui s'était, comme à son habitude, instauré entre-nous sans concertation préalable, j'ai dit à Lecon d'un ton qui se voulait courtois :
« Qu'est-ce qu'il fait chaud dans ta voiture, dis-donc !
— Évidemment qu'il fait chaud ! (m'a aboyé Lecon en retour) Il fait chaud dehors, donc il fait chaud dedans ! Tu aurais voulu quoi ? Qu'il y neige ?
— En même temps il n'a pas tort... (a osé Personne d'une voix lasse) Tu aurais mieux fait d'installer la clim plutôt qu'un lecteur cd, si tu veux mon avis...
— D'abord c'est pas le même prix, et puis surtout la clim ça pollue !
— Pas celle des voitures !
— Si monsieur, celle des voitures comme les autres ! Si tu crois qu'on pourra dire de moi que j'ai salopé la couche d'ozone ou la fonte des glaciers, tu te goures. Je suis un citoyen eco-responsable. J'ai fait un test dans un Cosmopolitan chez le médecin qui l'a confirmé, d'ailleurs !
— Bon et tu as quoi comme musique, au fait ?
— Regarde derrière-toi, sur la dunette. Y a ma pochette à cds.

Alors je me suis retourné et j'ai attrapé la petite sacoche bleue qui contenait les goûts musicaux de notre brave ami Lecon. J'y ai trouvé un best-of de Bob Marley, ainsi qu'un deuxième best-of de Bob Marley, et encore un troisième best-of de Bob Marley. Il y avait aussi un best-of de Jimmy Cliff, un disque gravé des meilleurs morceaux de Barry White, une compilation intitulée « L'Age d'or de la country-music », un machin de 2Pac, encore un best-of de Bob Marley, le dernier album d'Oasis et quelques opéras de Gounod ou de Massenet.

— Tu trouves quelque chose de bien ? (m'a demandé en se tordant le cou Personne)
— Si tu veux mon avis (je lui ai répondu quasiment à l'oreille pour que Lecon n'entende pas), sa musique aussi, elle pollue ! »

Il m'a souri et ça m'a fait plaisir. Ce sourire c'était un peu le calumet de la paix, enfin vous voyez ce que je veux dire, je suppose. Je peux pas m'acharner tout le temps à tout vous expliquer, il faut aussi que vous saisissiez les allusions tout seul sinon je ne vais pas m'en sortir. Vous me prenez pour qui ? Chateaubriand ?

On a continué à rouler et plus ça allait moins on croisait de bagnoles. De temps en temps on entendait des sirènes filer comme des flèches dans les environs sans jamais voir la moindre quincaillerie de pompiers, et sans même pouvoir identifier d'où cela pouvait vraiment venir. Et parfois, aussi, on voyait des filets de fumée denses s'échapper vers l'horizon. Le pays était en feu. Du moins c'est ce que l'on était en droit de penser. Et l'atmosphère que cela produisait était pour le moins pesante.

Lecon a fini par poser la question qu'on redoutait tous, celle qu'on n'avait pas envie d'entendre, celle que personne n'a envie d'entendre d'ailleurs, et celle pour laquelle personne n'a envie d'obtenir de réponse fiable et sans détour : « Vous croyez qu'on va mourir ? »

Ça a jeté un froid. C'était pas de refus dans un sens, mais bon. Même Praline a redressé un peu la tête en l'entendant dire ça.

« Pourquoi tu veux qu'on meure ? (a répondu Personne)
— J'ai pas dit que je voulais qu'on meure, je vous demande juste si vous croyez qu'on va mourir. Faut pas se voiler la face : rien que chez nous, tous ces trucs qui se sont cassé la gueule, ça a dû faire des morts. Je veux bien qu'il y ait des miracles, genre le type qui tombe d'un immeuble et qui s'en sort sans une égratignure, mais quand c'est l'immeuble qui tombe sur le type, là je suis désolé mais faudrait trois Dieu pour qu'il s'en sorte !
— D'accord, y a certainement des gens qui sont morts. Et c'est très triste. Mais nous on est pas morts, alors y pas de raisons qu'on s'y mette maintenant !
— Ben si, justement. Y a que les morts qui n'ont plus de raison de mourir. Mais nous on est vivants, donc ça peut très bien nous arriver aussi.
— Mais ça va nous arriver, Lecon ! Mais pas tout de suite !
— Enfin, à condition que tu continues à regarder la route, parce que là tu te relâches un peu je trouve...
— Non mais sérieux ! (j'ai repris) Moi j'ai décidé la façon dont j'allais mourir. Je veux me suicider, moi. Si possible le plus tard possible, deux minutes avant ma mort, quelque chose comme ça. C'est tout de même pas une révolution qui va me fiche ça en l'air, non ?
— En même temps, c'est le principe d'une révolution...
— Une révolution ça se fait dans un pays. Et je ne suis pas un pays !
— C'est bien joli tes jolies phrases, et après ? Tu vas te retrouver devant trente connards avec des famas dans les mains qui vont te mettre en joue, tu vas leur dire : je ne suis pas un pays, et ils vont poser les armes en te demandant pardon ? Putain, mais dans quel monde tu vis, mon vieux ? Et à propos de suicide, arrête de fumer comme ça, tu nous empestes !
— Oh, ta gueule ! (j'ai grommelé en jetant ma cigarette par la fenêtre) Je te dis juste qu'on ne va PAS mourir. On se fait même pas qui la fait, cette révolution ! Si ça se trouve, ils sont de notre côté !
— Parce que tu as un côté, toi ?
— Ben, je sais pas, oui, je crois. Je suis de gauche, quoi...
— (Lecon et Personne ont explosé de rire, et pour le coup je le méritais) Et tu crois que tu aurais fait long feu sous Pol Pot ? Franchement, laisse tomber avec tes côtés. Les deux seuls côtés qui comptent dans la vie d'un homme, c'est celui où on dort, et celui où on porte.
— Où on porte quoi ? (a demandé Praline comme si elle émergeait d'un rêve) »

Et on ne lui a pas répondu. On a juste pouffé comme trois mômes, d'un air entendu.



Comment va se poursuivre cette conversation, pour peu qu'elle se poursuive ? Quels rebondissements trépidants nous attendent ? Et saurons-nous les raisons pour lesquelles Personne était venu me rendre visite ? Vous le saurez, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des Matins pluvieux.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://nevertrust.over-blog.com En ligne
Picrotal
Parano lunatique


Nombre de messages: 7935
Age: 33
Localisation: Grenoble
Date d'inscription: 03/04/2007

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Ven 31 Juil - 16:41

CHRONIQUES DES MATINS PLUVIEUX
CHAPITRE 9



Je ne sais pas si Praline a remarqué qu'on se moquait légèrement d'elle, j'en doute, il y a des choses comme cela qui semblait lui passer au-dessus de la tête avec une exceptionnelle aisance. Au tout début, lorsqu'elle nous avait sauté dessus comme une harpie en rut, je l'avais un peu prise comme une folle. A présent, j'étais convaincu qu'en effet c'en était une. Elle me faisait penser à Luna Lovegood, si vous voyez ce que je veux dire, la tenue excentrique en moins. Mais si cette référence ne vous convient pas, je vous invite à en trouver une autre : les personnages de folles au sein de la littérature, ce n'est pas ce qui manque !

En fait, Praline a tout de suite changé de sujet lorsqu'elle a saisi qu'elle n'aurait pas de réponses à sa question. De brut en blanc, et sans trop de logique apparente, elle nous a lancé de sa petite voix soudainement traînante : « Vous n'avez pas l'air de beaucoup vous aimer, tous les trois.
— Comment ça ? (a demandé Personne)
— Ben je ne sais pas, vous n'arrêtez pas de vous chercher des poux. Déjà que vous étiez en train de vous engueuler tout à l'heure... Moi je m'en fiche, hein, c'est pas la question. C'est gentil de m'avoir laissé monter avec vous et tout et tout, alors je dis pas ça pour me plaindre de l'ambiance, mais je comprends pas trop ce que vous êtes, en fait. Vous êtes quoi ? Des amis ?
— Euh ben oui (j'ai répondu), j'imagine qu'on peut dire qu'on est des amis, quoi.
— Alors pourquoi vous vous aboyez dessus comme ça ?
— On s'aboie pas dessus ! (a menti Lecon) On est juste nerveux, c'est normal. On est comme ça, voila tout : quand il y a trop de pression, on se soulage les uns sur les autres.
— C'est dégoûtant ce que tu dis !
— Mouais, n'empêche... (a continué Praline comme si elle rêvait à voix haute) Ce serait quand même plus simple d'essayer de vous serrer les coudes, vous voyez ? Parce que là, à ce rythme, je ne sais pas combien de temps vous allez tenir. Moi je me fais pas de souci, après tout je trouverai toujours quelqu'un d'autre pour me prendre en bagnole, je suis une fille. Mais y en a un de vous trois qui va finir par se faire virer si ça continue, et je ne donne pas cher de sa peau ensuite...
— En tout cas, ce sera pas moi ! C'est ma bagnole !
— Mais ce sera personne, nom de Dieu ! Personne ne va se faire virer, qu'est-ce que c'est que ces histoires ?
— C'est pas des histoires, je vous dis juste ce que je ressens... Si vous êtes des amis, vous devriez vous comporter comme tel, c'est tout. Je prétends pas vous donner de leçons, mais ça me semble tout de même assez évident.
— Bon.
— Ouais.
— Elle a pas tout à fait tort.
— Y a toujours un fond de vérité dans ce que disent les femmes.
— C'est vrai, ça. Autant les mômes ils disent que des conneries, autant les femmes...
— Elles sont plus perspicaces que nous, voilà tout.
— D'ailleurs les femmes sont plus pacifiques que les hommes.
— A part Jeanne d'Arc.
— Ah oui, c'est vrai. Mais elle, elle était folle en même temps.
— Et puis Thatcher.
— Oui bon, on va pas faire un inventaire non plus. En attendant, Cerise a raison.
— Praline.
— J'ai dit qu'on n'allait pas faire un inventaire !
— C'est pas ça, je te dis juste que Cerise elle s'appelle pas Cerise mais Praline.
— Ah... Excuse-moi, Cerise.
— C'est pas grave. (a répondu Praline)
— Bon alors on fait la paix ?
— D'accord. (j'ai conclu dans un soupir) »

J'avais un peu peur qu'on se sente obligé de se serrer la main tous les trois en même temps, ou ce genre de marques de confiance viriles, vous savez, qui rendent toujours tout un petit peu ridicule et qui font effémine en plus. Les mousquetaires par exemple j'ai toujours trouvé qu'ils avaient un petit côté gay-pride assez marqué quand même. Un peu comme les Rolling Stones.

Praline elle avait l'air toute fière de nous avoir amené à officialiser les choses de cette façon. Y a des gens comme ça ils ont ce caractère onusien de naissance : quand ils voient du conflit quelque part ils n'ont qu'une seule envie, qu'une seule ambition, c'est de niveler la tension jusqu'à ce que ça se rassérène dans la joie et la bonne humeur. Mais vue l'ambiance qui semblait se répandre dans le pays en ce moment, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que la pauvre Praline allait avoir beaucoup plus de travail à l'échelle de la Nation qu'avec trois cons dans une bagnole.

« Bon et sinon c'est quoi votre problème ? (elle a demandé, ayant visiblement et soudainement décidé d'être la maîtresse de cérémonie)
— Notre problème ? Ben on n'en a plus, on vient de le dire justement...
— Non, non, pas ça. Vous avez bien un problème, tout le monde en a un. Je me dis qu'on devrait faire un peu mieux connaissance, après tout on est peut-être amené à passer beaucoup de temps ensemble, allez savoir. Peut-être qu'on va vivre tous les quatre, voire plus si de nouvelles personnes viennent s'intégrer à l'équipe, plein d'aventures trépidantes. Comme dans les bouquins ou les films, vous voyez. Si ça se trouve on est au tout début d'une épopée terrible, on ne sait jamais.
— T'es vachement romanesque, comme nana...
— Bah la vie c'est un roman, non ? Sauf qu'il n'y a pas beaucoup d'ellipses. Alors c'est quoi votre problème ?
— Moi personnellement, je n'en ai pas. (a répondu Personne)
— Tu te fous de moi ? (j'ai jasé) D'abord tu as plein de phobies !
— Ouais mais ça c'est pas pareil, c'est normal les phobies, on en a tous. J'appelle pas ça un problème. La peur des araignées, c'est banal. Celle des timbres aussi.
— Moi je suis claustrophobe, je crois. (a dit Lecon) Je supporte pas les ascenseurs, tout ça. Ça vient du fait que quand j'étais petit, ma mère m'enfermait dans le frigo pour me punir. Du coup, depuis, je supporte mal les espaces clos, et j'ai horreur de l'hiver.
— (Praline a souri et a même tendu la main pour lui tapoter sur l'épaule) Bon ben voilà, il l'a dit. A vous autres, maintenant.
— Tu veux vraiment que je te fasse la liste de mes problèmes ? (je lui ai demandé en la regardant fixement) On en a pour deux heures. Le mieux à faire, c'est encore d'ouvrir un ouvrage de recensement des névroses et psychoses existantes et de considérer que celles que je n'ai pas encore, je les aurai demain... Et toi, Personne ? Dis-nous tout...
— Mais j'ai rien à dire, moi ! Je vais très bien ! Et puis Praline elle nous demande mais elle ne nous dit rien, en attendant.
— Oh mais moi je n'ai rien à cacher. Mon problème c'est que je tombe tout le temps sur des gens qui veulent coucher avec moi. Comme lui, par exemple. (elle a rajouté en me montrant du doigt)
— Mais c'est pas bientôt fini, ça ? (me suis-je outré) J'ai pas envie de coucher avec toi, qu'est-ce que tu vas chercher ? Si quelqu'un ici devait avoir envie de coucher avec toi, ce serait Personne. Il a toujours envie de sauter sur tout ce qui bouge !
— Ah oui, c'est vrai. C'est ça mon problème, en fait. » a admis Personne.

Sur ce, Praline, je ne saurais dire pourquoi ni comment, a semblé flancher un peu. Elle est restée interdite quelques instants. Elle avait l'air d'hésiter. L'ennui quand on lance des questions pareilles, c'est que l'on doit finir par y répondre soi-même. Pour de vrai. Et c'était bien l'objectif inconscient de la chose. La culpabilité, ce truc qu'on a toujours au fond de nous, et le besoin de se vider qui va avec. Praline avait ouvert sa propre boîte de Pandore, et ne pouvait plus vraiment faire marche arrière.

« Bon d'accord, c'est pas ça en vérité mon problème. Mon vrai problème, c'est que... »



Quel est le vrai problème de Praline ? Oserais-je encore à l'avenir terminer un chapitre en interrompant de manière aussi abrupte et grossière une conversation en plein milieu ? Allons-nous en finir avec tous ces dialogues pour revenir à l'action narrative proprement dite ? Et saurons-nous, si c'est encore envisageable, pour quelles raisons Personne était venu me rendre visite ? Autant de questions qui trouveront peut-être des réponses, si cela vous chante et si cela me prend, dans le prochain épisode des Chroniques des matins pluvieux.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://nevertrust.over-blog.com En ligne
DavidLeMarrec
Mélomane inépuisable


Nombre de messages: 37403
Localisation: tête de chiot
Date d'inscription: 30/12/2005

MessageSujet: Re: Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)   Ven 31 Juil - 17:47

Picrotal a écrit:
— Bah la vie c'est un roman, non ? Sauf qu'il n'y a pas beaucoup d'ellipses.

C'est calibré pour le dico de citations, ça ! thumleft

_________________
Indépendamment de ce qu'on a pu écrire sur ma nouveauté, et malgré ce que j'ai moi-même laissé entendre dans mes Mémoires, ma chère Amélie, il est un fait que je dois tout à Grétry.
Hector Berlioz, Correspondance, année 1862.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://hope52era.skyblog.com
 

Chroniques des matins pluvieux (feuilleton)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 3Aller à la page : 1, 2, 3  Suivant

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Autour de la musique classique :: Divers :: Hors sujet-
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet