Autour de la musique classique

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 Franco Donatoni (1927–2000)

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lulu
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MessageSujet: Franco Donatoni (1927–2000)   Jeu 21 Sep 2017 - 22:52



Allez savoir pourquoi, j’improvise un sujet sur Donatoni — et je le rédige directement dans l’interface du forum, eh oui je prends des risques les amis ! Alors, soyons clair dès le départ, Donatoni est très loin d’être l’un de mes compositeurs préférés. Mais bon, ça reste une figure incontournable de la seconde moitié du siècle, et j’ai quelque chance de rencontrer des personnes qui auraient entendu çà et là l’une ou l’autre de ses œuvres. Surtout, j’ai en tête une petite réflexion qui peut être intéressante comme point de départ je crois. À défaut, au moins sur ma perception de sa musique.

Donc, Donatoni, compositeur italien, etc. Bien que de la génération de la première génération héroïque, Donatoni est de ceux qui vient après, de ceux pour qui Boulez et Stockhausen sont des gens qu’on peut s’entrainer à imiter pour se faire la main, ce qu’il a fait un temps d’ailleurs. Et peut-être même après celle — Ligeti, Kagel, Penderecki, etc. — qui vient après celle après qui on vient (vous suivez ?), car les œuvres célèbres de Donatoni datent presque toutes des années quatre-vingt, et ce qui précède est mal documenté en plus d’être rare, surtout avant les années s...soixante-dix. En fait, il y a plusieurs périodes distinctes. Grosso modo, après les pour-se-faire-la-main que j’évoquais plus haut, on passe par une phase d’indétermination radicale (avec partitions graphiques et gestuelles au programme), puis une autre où le retrait du créateur est plus conceptuel que pratique (travail à partir de matériaux, langages, styles préexistants). Mais si ça vous intéresse je vous redigirerais vers le parcours présenté sur la base de données de l’IRCAM qui est très bien fait, car je vais exclusivement m’intéresser ici à ce pourquoi Donatoni est le plus connu, à savoir la période, la plus productive aussi, qui commence pour simplifier à la fin des années s...soixante-dix.

Déjà d’une premièrement pour commencer d’abord avant tout, pour résumer très grossièrement, Donatoni, c’est un genre de minimalisme, de minimalisme atonal, tout en restant dans la tradition postsérielle. Mais, me diriez-vous, comment se fait-ce, pourquoi cela-t-il donc, assez-t-il tout et tant, je pensais que sérialisme et minimalisme se détestaient et passaient leur temps à s’accuser réciproquement de fasciste ou de stalinien ! Vous étonnerais-je en soutenant que cette évolution se rencontre chez Franco Donatoni en Italie, mais aussi chez Luis de Pablo en Espagne et Pierre Boulez en France (et Boesmans en Belgique, mais on va dire qu’on s’en fiche pour vous faire plaisir), chacun à leur manière bien entendu. Eh oui, les trois géants du postsérialisme roman, chantres du minimalisme, héhé, comme je suis coquin. Mais — un peu de sérieux — pour comprendre comment ceci est possible, il faut revenir en 1953 — eh ouais, c’est aussi précis que ça, je bosse un peu quand même. Autour de 1953 donc Stockhausen et Boulez ont développé des techniques différentes mais qui sont conceptuellement très proche : les groupes chez l’un et la multiplication chez l’autre — dans les deux cas, une manière de prendre ses distances avec le ponctualisme qui venait de montrer ses limites. Très rapidement, il faut imaginer que pour chaque son de la série, on lui adjoint ou substitue une partie de cette même série transposée sur lui. Alors, qu’est-ce que ça change, eh bien dans le cas du Marteau sans maitre, pas encore grand-chose sinon que des « zones » de l’œuvre vont être dominées par certains intervalles. Dans le Klavierstück V, par contre, on a déjà des moments où les notes se répètent dans les résonances des précédentes, formant un nuages de notes qui appartiennent toutes à un même agrégat comme figé dans le temps. Alors Stockhausen, dans son idée qu’un système n’est qu’un grain de sable parmi des milliers d’autres et qu’il ne fait que montrer des voies possibles, ira dans d’autres directions. Mais Boulez, au contraire, poursuivra de plus en plus celle-ci, progressivement, et beaucoup plus clairement à partir de Répons. On trouvera des passages entiers (des blocs !), parfois très longs, où toute la matière sonore se fige sur un état harmonique donné et où toutes les hauteurs sont déduites d’un matériau très simple, jouées dans un ordre peut-être pas indifférent mais au moins secondaire, le plus souvent de façon très virtuose, vous savez ces superpositions de traits ultrarapides. Cette esthétique sera poussée jusqu’à l’absurde dans Sur incises.

En un mot du bariolage sonore sur un matériau harmonique très restreint. L’effet peut d’ailleurs n’être pas loin de la transe qu’on croyait propre aux minimalismes hypertonals — c’est juste un peu plus créatif, quoi. À cela s’ajoute des techniques directement inspirées des minimalistes. Beaucoup de répétitions, notamment. Alors bien sûr ces vilaines gens aiment brouiller un peu les choses, en écrivant plusieurs répétitions asynchrones simultanées, en variant les contextes d’apparitions, ou en les noyant dans une surcharge d’information, etc. On trouvera aussi l’arsenal des phases, déphasages, et autres jeux de ce type. Enfin bref, on pourrait développer, mais j’espère que vous saisissez l’idée.

Le minimalisme, chez Donatoni (de la maturité), est d’un degré variable d’une œuvre à l’autre, et plus ou moins visible. Ce qui apparait presque toujours par contre est une sorte de « mécanique ». La musique de Donatoni a vraiment l’allure d’un mécanisme systématique basé sur des éléments très réduits. Et à part ça, à quoi ça ressemble ? Pas vraiment à du Boulez. Une fois de plus l’inattendu, comme on disait dans l’ancien temps (1952 !) : Feldman. Oui, je trouve que la musique de Donatoni ressemble à du Feldman. Un Feldman auquel on aurait destitué les lents et silencieux paysages de sons pour les arpèges vifs, les sauts brusques et saccadés et les kaléidoscopes bigarrés. Tout personnellement, je peine à y trouver beaucoup d’intériorité.


Dernière édition par lucien le Ven 29 Sep 2017 - 18:21, édité 2 fois
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lulu
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MessageSujet: Re: Franco Donatoni (1927–2000)   Jeu 21 Sep 2017 - 23:02

lucien a écrit:
Allez savoir pourquoi, j’improvise un sujet sur Donatoni — et je le rédige directement dans l’interface du forum, eh oui je prends des risques les amis ! Alors, soyons clair dès le départ, Donatoni est très loin d’être l’un de mes compositeurs préférés. Mais bon, ça reste une figure incontournable de la seconde moitié du siècle, et j’ai quelque chance de rencontrer des personnes qui auraient entendu çà et là l’une ou l’autre de ses œuvres. Surtout, j’ai en tête une petite réflexion qui peut être intéressante comme point de départ je crois. À défaut, au moins sur ma perception de sa musique.

—et dans tous les cas, je m’amuse beaucoup à écrire ce genre de textes tout cabossés, alors c’est déjà bien, même si ça ne fait rire que moi ! Mr. Green
(et hop, une réponse !)
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Benedictus
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MessageSujet: Re: Franco Donatoni (1927–2000)   Jeu 21 Sep 2017 - 23:11

C’est curieux, j’étais persuadé d’avoir au moins parlé une fois d’Arie en Playlist - mais impossible de le retrouver...
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Benedictus
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MessageSujet: Re: Franco Donatoni (1927–2000)   Sam 9 Juin 2018 - 12:42

Du fil Playlist:
lulu a écrit:
Franco Donatoni (1927–2000) :
Algo IV pour guitare et 12 instruments (1996)
Poll pour 13 instrumentistes (1998)
Refrain IV pour 8 instruments (1996)
About pour violon, alto et guitare (1979)
Al pour mandoline, mandola et guitare (1997)
Small II pour flute, alto et harpe (1993)
Algo pour guitare (1980)
Freon Ensemble

Donatoni c’est la définition de caricatural, je crois. hehe
Benedictus a écrit:
Ah bon, pourquoi? Je trouve au contraire que ses œuvres sont assez bien calibrées pour nuancer les idées reçues sur la «musique-atonale-grise-moche-chiante-et-cérébrale»: brèves et colorées, avec une dimension ludique ou lyrique assez immédiatement sensible. (D'ailleurs je viens de voir qu'il n'y avait pas de fil sur lui.)
lulu a écrit:
Euh, oui ?
Quand je dis caricatural, on n’est pas obligé de prendre nécessairement le point de vue de ceux qui veulent trouver tout abscons ni de l’intelligibilité de manière générale, hein.
Oui, c’est hyper intelligible, coloré, rythmé et hyper répétitif et systématique, de l’autoparodie hyper reconnaissable, sans aucune profondeur, rien à trouver sous la surface.
Y a des œuvres de Donatoni qui vont un peu au-delà de ça et que j’aime bien voire beaucoup, mais sur ce disque c’est du 100% comme ça. C’est certes plutôt amusant, ludique oui, mais c’est pas la première qualité que je recherche dans une musique.
(Si j’ai ouvert un sujet, c’est juste que la personne qui entretient l’index a aucune envie de continuer)
Ah pardon, je croyais justement que les italiques indiquaient justement une forme de citation (du lexique et du point de vue de «ceux qui veulent trouver tout abscons» - comme quand Emeryck met en italique «inintelligible»)  Sinon, je ne connais pas les pièces de ce disque, mais en effet, le travers de Donatoni, c'est bien ça: cette espèce de réduction superficielle de l'écriture à un jeu. (Mais quand il est plus lyrique, plus premier degré, comme dans Arie, j'aime beaucoup.)
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lulu
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MessageSujet: Re: Franco Donatoni (1927–2000)   Sam 9 Juin 2018 - 13:04

Benedictus a écrit:
Ah pardon, je croyais justement que les italiques indiquaient justement une forme de citation (du lexique et du point de vue de «ceux qui veulent trouver tout abscons» - comme quand Emeryck met en italique «inintelligible»)

Tu n’as pas tout à fait tort, mais caricatural n’est pas inintelligible, et on peut aussi bien être sur plusieurs niveaux à la fois. siffle

Oui c’est ça : des jeux de sons. En fait dans un sens Donatoni (surtout chambriste tardif) me fait penser à ces peintres abstraits de la grande époque qui faisait toujours à peu près la même chose et le faisait très bien, dont on ne sait plus très bien s’ils répètent leurs premiers succès ou bien si c’est la répétition qui fait leur succès. Toutes ces petites pièces aux titres brefs mais qu’on pourrait aussi bien remplacer par « Composition nº271 » parce qu’elles sont littéralement ça : des compositions, qui n’ont sans doute pas vocation à être autre chose. Avec le risque de (re)tomber dans l’anecdote.

Mais je le répète : il y a des œuvres de Donatoni, souvent elles sont un peu plus anciennes, que j’aime plus que ça (c’est-à-dire en s’autorisant un peu d’exigence).
Par exemple j’ai globalement beaucoup apprécié le dernier disque que j’ai écouté avant celui-ci :

lulu a écrit:
Franco Donatoni (1927–2000) :
For Grilly pour 7 instruments (1960)
Lied pour 13 instruments (1972)
Lumen pour 6 instruments (1975)
Ash pour 8 instruments (1976)
Arpège pour 6 instruments (1986)
L’ultima sera pour voix et 5 instruments (1980)
Luisa Castellani, soprano
Gruppo Musica Insieme di Cremona (Andrea Molino)


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