Autour de la musique classique

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 Poésie

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Gkar
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Gkar

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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyLun 9 Jan 2017 - 18:28

La poésie n'étant pas uniquement des poèmes mais aussi du théâtre, des romans, des épopées :

Shakespeare (Le marchand de Venise, Le viol de Lucrèce, Roméo et Juliette...)
Shelley et Keats
Mallarmé
Schiller (la pucelle d'Orléans) et Goethe (Faust)
Les Grecs Sophocle (Antigone) et Homère
Les latins Lucrèce (De la nature), Virgile (l'Eneide) et Gabriele d'Annunzio
L'indien Rabindranath Tagore (le jardinier d'amour, la jeune lune, l'offrande lyrique), et l'auteur anonyme du Mahabharata
Les chinois Bai Juyi (le chant des regrets éternels) et Li Bai
Le persan Attar (ses ghazals)
Les japonais Basho (ses haïkus) et Mishima (c'est pas seulement de la grande littérature mais aussi de la poésie pure, dans sa tétralogie La mer de la fertilité, dans sa pièce de théâtre Madame de Sade).


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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyJeu 25 Mai 2017 - 0:00

Poésie - Page 5 51474541MiWHkUxL


Dans la lignée d'Apollinaire, Albert-Paul Granier (1888-1917) est le grand poète oublié de la Guerre 14-18


La guerre est dure comme une tempête,
la guerre est farouche et meurtrière,
comme l'Océan, par les nuits d'équinoxe
où les vaisseaux perdus hurlent sur les écueils,
la guerre, soudain calme et dormante,
la guerre folle, sauvage et féroce,
la guerre est belle, dites, les gars,
la guerre est belle comme la mer !...

La tranchée est une vague pétrifiée,
une vague attentive et silencieuse,
bouillonnante et débordante de force.
[...]
Et, là-bas, les obus invisibles,
cataractants et foudroyants,
se heurtant aux blockhaus d'acier
âpres et durs comme des brisants,
fleurissent en gerbes soudaines,
en hauts bouquets sifflants et fumants,
comme si un fabuleux raz de marée
donnait du front sur la falaise.

Et, par-dessus, le ronflement des trajectoires
comme le cri unanime de la mer.

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Ravélavélo
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyJeu 25 Mai 2017 - 11:04

Merci pour l'extrait du poème de Granier.
Je poursuis avec le recueil d'un ami, Romuald Lepalis décédé depuis quelques années déjà.
J'ai connu monsieur Lepalis durant des lectures de poèmes dans des lieux publics, c'était un fin lettré d'une extrême gentillesse.
Ce recueil Aiguail a été publié en 2001.

Poésie - Page 5 Aiguai10
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Oriane
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyVen 2 Juin 2017 - 14:10

Pour les Hispanophones :

Juan Gelman lisant ses poèmes, accompagné par la musique de Rodolfo Mederos: Del amor.

watch?v=9bQZzTroxcI

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Chtchello
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMar 4 Juil 2017 - 11:29

Gautier : Émaux et Camées
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyJeu 26 Oct 2017 - 16:40

Oriane a écrit:
J'enclenche le mode [autobiographie].

Ça me vient de la musique. Smile Quand j'étais petite, mes parents avaient récupéré des cartons de CDs suite à la faillite d'un voisin disquaire (c'est la partie tristoune de l'histoire). Je ne me souviens plus des circonstances qui m'ont amenée à mettre la main sur la 1ère symphonie de Mahler (la seule de ses œuvres que j'ai écoutée pendant des années), et la version pour piano des Danses Slaves de Dvořák ... Mais ces découvertes ont été décisives. Un peu plus tard, lorsque mes parents m'ont laissé le choix d'un lieu où voyager en famille, j'ai naturellement pensé aux Pays tchèques, dont la musique me faisait rêver. Et je n'ai pas été deçue ; le séjour à Prague qui s'en est suivi m'a enchantée ! Il m'a toutefois fallu des années avant de me lancer "sérieusement" dans l'apprentissage du tchèque, mue par une vieille passion que la lecture de poèmes traduits avait ravivée ...

Mais pas seulement. Il s'agissait aussi de m'écarter d'un savoir entaché par toutes sortes d'angoisses scolaires, et peut-être de me distinguer des autres (inconsciemment, j'ai cherché à me rendre intéressante, à une époque où je me sentais en échec dans les domaines académiques traditionnels).

Voilà, pour résumer c'est un intérêt qui mêle indissolublement des motivations très romantiques, et un besoin plus prosaïque de sortir un peu du lot!

Pour les autres langues / pays : ce sont surtout mes lectures qui me guident désormais. Je m'intéresse au slovène parce que la littérature écrite dans cette langue réserve de très belles surprises. Je suis tributaires de toutes sortes de traductions qui suscitent le désir de rencontrer les textes en "langue originale".

Oriane a écrit:
Bon courage pour la suite, Aurele. Tes résultats sont super encourageants.



Ravélavélo a écrit:
Oriane a écrit:
J'enclenche le mode [autobiographie].


Peux-tu nous parler un brin de ta vieille passion de poèmes traduits avec quelques noms d'auteurs svp.



Désolée pour cette réponse tardive.

Si je ne devais citer qu'un nom, ce serait celui de Jan Skácel, dont deux recueils ont été traduits en français (il existe aussi des retraductions de poèmes isolés d'après l'allemand, notamment dans D'une lyre à cinq cordes de Jaccottet). Ses poèmes empruntent souvent des formes traditionnelles (surtout des sonnets), mais leur syntaxe est singulière (très elliptique), et leurs images aussi expressives qu'énigmatiques. Ils sont la condensation d'un vaste héritage poétique européen (du romantisme allemand au surréalisme français, en gros), mais pour recréer une atmosphère très intime. La voix lyrique des poèmes de Skácel apparaît par intermittences, s'efface, doute d'elle-même, et par ce vacillement suscite le sentiment d'une individualité à la fois persistante et fragile.

Parmi les oeuvres majeures de la poésie tchèque, je recommande aussi celle de Vladimír Holan, plus perturbante peut-être ( en raison notamment de son ironie), et celle de Bohuslav Reynek, où se rencontrent des inspirations folkloriques, philosophiques et chrétiennes.



Merci pour ta réponse !
Smile
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Oriane
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyVen 27 Oct 2017 - 13:21

Merci à toi de m'inciter à étaler ma confiture!

J'en profite pour recommander aussi l'œuvre d'Ivan Blatný, un poète marqué par le courant moderniste du début du siècle. Ses poèmes jouent sur les mots et les images pour démultiplier les facettes de la perception et créer des zones intermédiaires entre le rêve et l'état de veille. Ce caractère flottant est accentué par un entrelacement fréquent des langues (l'anglais, l'allemand, le tchèque) à partir du moment où Blatný s'exile en Angleterre. Très dur de traduire un tel poète ... Le mélange d'humour et de mélancolie qui imprègne l'ensemble de son œuvre rend néanmoins ses textes accessibles à tous les lecteurs, je pense !

Autres grands noms : Jaroslav Seifert et Vítěslav Nezval, des classiques qui m'ont moins touchée. Il faudrait que je les relise.

Je voudrais bien en mentionner d'autres, mais ils ont été peu traduits en français à ma connaissance ... Viola Fisherová, par exemple.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMer 27 Fév 2019 - 10:53

DavidLeMarrec a écrit:
Puisque tu sais très précisément ce que tu veux, peut-être pourrais-tu, si ce n'est pas trop intime, le partager dans un fil adéquat, ou ici même ?

Rien d'intime, en fait. La poésie me touche rarement d'une façon "sentimentale" pour ainsi dire. C'est plus le mystère, le regard oblique sur la réalité, l'insaisissable qui me parlent dans ce genre.

Il y a bien une exception dans la poésie en anglais cependant, puisque c'est précisément de celle-là que nous parlions. C'est To My Daughter de Stephen Spender, parce que bien que l'ayant découvert plusieurs années après que mes filles soient nées, j'ai trouvé dans ce poème très court et assez simple l'écho exact de pensées que j'avais eues à l'époque où elles commençaient à marcher.

Sinon, "mon" anthologie idéale de la poésie anglaise" doit absolument contenir :

- Quelques poèmes de la période anglo-saxonne (The Wanderer, The Seafarer)
- Shakespeare : les sonnets XVIII, CXVI et CXXX
- Donne : No Man Is an Island, Death, Be not Proud, To His Mistress Going to Bed
- Blake : Ah! Sun-Flower, The Sick Rose
- Wordsworth : She Dwelt Among the Untrodden Ways
- Coleridge : The Rime of the Ancient Mariner
- Byron : She Walks in Beauty
- Keats : To Autumn, La Belle Dame sans Merci
- Tennyson : The Lady of Shalott, Tears, Idle Tears
- Whitman : When Lilacs Last in the Dooryard Bloom’d
- Arnold : Dover Beach
- Yeats : When you Are Old
- Frost : Stopping by Woods on a Snowy Evening, The Road not Taken, Fire and Ice
- Pound : In a Station of the Metro
- Eliot : The Love Song of J. Alfred Prufrock , The Waste Land, The Hollow Men
- Cummings : somewhere i have never travelled,gladly beyond, l(a, in  Just-
- Auden : Musée des Beaux Arts
- Spender : To my Daughter
- Thomas : Do not Go Gentle into that Good Night
- Larkin : This Be the Verse, An Arundel Tomb
- Hughes : The Thought-Fox, Pike
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DavidLeMarrec
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyJeu 28 Fév 2019 - 2:22

Merveilleux ! Beaucoup de poèmes que je n'ai pas lus… Je vais me plonger là-dedans dans les semaines à venir. bounce

Merci !
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMer 10 Juil 2019 - 11:35

Superbe, en effet ! On pourrait ajouter quelques poèmes, comme celui-ci, de Louis MacNeice (1907-1963):

The sunlight on the garden

The sunlight on the garden
Hardens and grows cold,
We cannot cage the minute
Within its nets of gold,
When all is told
We cannot beg for pardon.

Our freedom as free lances
Advances towards its end;
The earth compels, upon it
Sonnets and birds descend;
And soon, my friend,
We shall have no time for dances.


The sky was good for flying
Defying the church bells
And every evil iron
Siren and what it tells:
The earth compels,
We are dying, Egypt, dying


And not expecting pardon,
Hardened in heart anew,
But glad to have sat under
Thunder and rain with you,
And grateful too
For sunlight on the garden.

The earth compels, 1936.


Dernière édition par Cricri le Dim 3 Mai 2020 - 17:06, édité 1 fois
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Asturias
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MessageSujet: écrire   Poésie - Page 5 EmptyLun 12 Aoû 2019 - 9:51

Quelqu'un écrit-il ici de la poésie?
Moi j'eus une révélation: pour écrire, il faut avoir beaucoup souffert. Un deuil terrible me l'a révélé. Tout à coup j'ai compris ce qu'il y avit derrière Verlaine, et tant d'autres. Un exutoire salvateur. triste et riche expérience, je n'ai plus jamais lu la poésie de la même manière.
Sinon, quand j'étais jeune je lisais Marie-Noël. Je la relis encore...

Crépuscule
L’heure viendra… l’heure vient… elle est venue
Où je serai l’étrangère en ma maison,
Où j’aurai sous le front une ombre inconnue
Qui cache ma raison aux autres raisons.

Ils diront que j’ai perdu ma lumière
Parce que je vois ce que nul œil n’atteint :
La lueur d’avant mon aube la première
Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint.

Ils diront que j’ai perdu ma présence
Parce qu’attentive aux présages épars
Qui m’appellent de derrière ma naissance
J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part.

Ils diront que ma bouche devient folle
Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font
Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles
Sortent d’un silence insolite et profond.

Ils diront que je retombe au bas âge
Qui n’a pas encore appris la vérité
Des ans clairs et leur sagesse de passage,
Parce que je retourne à l’Éternité.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptySam 13 Mar 2021 - 17:13

Dylan Thomas

AU BOIS LACTÉ

Commençons au commencement :

C'est le printemps, nuit noire – sans étoile ni lune – sur le village aux pavés feutrés. Le bois aux lapins amoureux s'étire, invisible, au dos voûté des collines et descend en cahotant vers la mer noir prunelle qui sommeille, noire, noir corneille, et berce les chaluts. Les maisons sont myopes comme des taupes – qui, elles, pourtant voient clair dans les vallons veloutés de cette nuit aux museaux humides – ou aveugles comme le Capitaine Chat, là-bas, sur la place assoupie, près de la pompe et de l'horloge. Les boutiques sont veuves et le dispensaire en deuil. Et tous les villageois, apaisés, assommés, sont endormis.

Chut ! Tout le monde dort, les fermiers et les enfants, les pêcheurs et les commerçants, les retraités, le savetier, le tavernier et l'instituteur, le croque-mort et le facteur, la femme légère, le tailleur, l'ivrogne, le gendarme et le prédicateur, les vendeuses de coques aux pieds palmés et les épouses ordonnées. Les jeunes filles aux lits douillets glissent dans leurs rêves d'alliance et de trousseau, avec escorte de vers luisants et musique d'orgue dans la nef du bois qui résonne. Les garçons rêvent de sexe ou de ruades dans les ranchs de la nuit et la mer pleine de pirates. Et les statues anthracite des chevaux dorment dans les champs, et les vaches dans leurs étables, et les chiens dans les cours renifleuses. Et les chats somnolent sur les coins de toits pentus, ou avancent en tapinois, filent et se faufilent sur le manteau de tuiles.

Vous entendez la rosée qui tombe et la ville silencieuse qui respire. Il n'y a que vos yeux qui soient ouverts pour voir dans l'obscurité la ville repliée, la ville qui, en paix, dort à poings fermés. Et il n'y a que vous pour entendre cette invisible pluie d'étoiles, et le chuchotis de la mer délicatement effleurée de rosée au plus noir avant l'aube, cette mer sombre qui regorge de limandes, et où l'Arethuse, le Courlis, l'Alouette, le Zanzibar, le Rhiannon, le Cormoran et l'Etoile de Galles roulent et tanguent.

Ecoutez. Voici la nuit qui avance dans les rues et le lent cortège du vent salé qui défile en musique dans Coronation Street et Cockle Row, voici l'herbe qui pousse sur Llaregyb Hill, pluie de rosée, pluie d'étoiles, et les oiseaux qui dorment au Bois Lacté.

[...] Regardez. Voici sa majesté la nuit qui serpente en silence parmi les cerisiers de Coronation Street, et qui traverse, tous vents repliés, toute rosée rangée, le cimetière de Bethesda ; la voilà qui trébuche devant le Sailors Arms.

Le temps passe. Ecoutez le temps passer.

Approchez un peu.

Il n'y a que vous pour entendre les maisons dormir dans les rues, en cette nuit lente et noire, calfeutrée de silence et au vif goût de sel. Vous êtes le seul à voir dans les chambres closes, les peignes et les jupons sur les chaises, les brocs et les cuvettes, les dentiers dans leurs verres, les Commandements au mur, et les portraits jaunis des défunts qui gardent la pose. Vous êtes le seul à voir et à entendre, derrière les paupières des dormeurs, les mouvements, contrées, dédales et couleurs, les effrois, arcs en ciel, ritournelles et souhaits, les espoirs, les envols, chutes et désespoirs, et les mers houleuses de leurs rêves.

De l'endroit où vous êtes, vous entendez leurs rêves.



Dylan Thomas

UNDER MILK WOOD


To begin at the beginning :

It is spring, moonless night in the small town, starless and bible black, the cobble-streets silent and the hunched, courters'-and-rabbits' wood limping invisible down to the sloeblack, slow, black crowblack, fishingboat-bobbing sea. The houses are black as moles (though moles see fine to-night in the snouting, velvet dingles) or blind as Captain Cat there in the muffled middle by the pump and the town clock, the shops in mourning, the Welfare Hall in windows' weeds. And all the people of the lulled ans dumbfound town are sleeping now.

Hush, the babies are sleeping, the farmers, the fishers, the tradesmen and pensioners, cobbler, school-teacher, postman and publican, the undertaker and the fancy woman, drunkard, dressmaker, preacher, policeman, the webfoot cocklewomen and the tidy wives. Young girls lie bedded soft or glide in their dreams, with rings and trousseaux, bridesmaided by glow-worms down the aisles of the organplaying wood. The boys are dreaming wicked or of the bucking ranches of the night and the jollyrodgered sea. And the anthracite statues of the horses sleep in the fields, and the cows in the byres, and the dogs in the wetnosed yards ; and the cats nap in the slant corners or lope sly, streaking and needling, on the one cloud of the roofs.

You can hear the dew falling, and the hushed town breathing. Only your eyes are unclosed to see the black and folded town fast, and slow asleep. And you alone can hear the invisible starfall, the darkest-before-dawn minutely dewgrazed stir of the black, dab-filled sea where the Arethusa, the Curlew and the Skylark, Zanzibar, Rhiannon, the Rover, the Cormorant, and the Star of Wales tilt and ride.
Listen. It is night moving in the streets, the processional salt slow musical wind in Coronation Street and Cockle Row, it is the grass growing on Llaregyb Hill, dewfall, starfall, the sleep of birds in Milk Wood.

[...] Look. It is night, dumbly, royally winding through the Coronation cherry trees ; going trough the graveyard of Bethesda with winds gloved and folded, and dew doffed ; tumbling by the Sailor Arms.

Time passes. Listen. Time passes.

Come closer now.

Only you can hear the houses sleeping in the streets in the slow deep salt and silent black, bandages night. Only you can see in the blinded bedrooms, the combs and petticoats over the chairs, the jugs and basins, the glasses of teeth, Thou Shalt Not on the wall, and the yellowing dickybird-watching pictures of the dead. Only you can hear and see, behind the eyes of the sleepers, the movements and countries and mazes and colours and dismays and rainbows and tunes and wishes and flight and fall and despairs and big seas of their dreams.

From where you are, you can hear their dreams.
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Benedictus
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptySam 13 Mar 2021 - 17:55

Merci! Very Happy

Under Milk Wood est une des plus belles choses qu'il m'ait été donné de lire en poésie de langue anglaise - avec Four Quartets d'Eliot. (Et dans les deux cas, les disques des auteurs interprétant leur œuvre sont aussi des expériences poétiques intenses.)
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Cricri
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptySam 13 Mar 2021 - 18:18

Bien d'accord. mains

Quand j'ai découvert Under Milk Wood pour l'agreg il y a bientôt cinquante ans, j'ai failli pleurer. Et quand je lis T. S. Eliot, là, pas de détail, je pleure.


Dernière édition par Cricri le Sam 13 Mar 2021 - 20:26, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptySam 13 Mar 2021 - 18:25

Absolument d'accord pour Under Milk wood.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyDim 14 Mar 2021 - 13:47

Vision optimiste du monde

Tu pleures,parce qu'on enterre
quelqu'un.

crois-moi,cela n'en vaut pas la peine,
d'autres naissent
à sa place.

Consulte donc les statistiques
la population
s'accoît
tous les ans.

Pour un qui meurt,
plusieurs viennent au monde,
crois-moi, cela ne vaut pas la peine
de pleurer(quand nous mourons)

De toutes façons, nous naissons....

Karoly Vazsonyi (1912-1945 )/ adapté du hongrois par Georges Kassai.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyDim 14 Mar 2021 - 15:17

AGIR, JE VIENS


Poussant la porte en toi, je suis entré

Agir, je viens

Je suis là

Je te soutiens

Tu n'es plus à l'abandon

Tu n'es plus en difficulté

Ficelles déliées, tes difficultés tombent

Le cauchemar d'où tu revins hagarde n'est plus

Je t'épaule

Tu poses avec moi

Le pied sur le premier degré de l'escalier sans fin

Qui te porte

Qui te monte

Qui t'accomplit

Je t'apaise

Je fais des nappes de paix en toi

Je fais du bien à l'enfant de ton rêve

Afflux

Afflux en palmes sur le cercle des images de
l'apeurée
Afflux sur les neiges de sa pâleur
Afflux sur son âtre... et le feu s'y ranime

AGIR,
JE
VIENS

Tes pensées d'élan sont soutenues
Tes pensées d'échec sont affaiblies
J'ai ma force dans ton corps, insinuée ... et ton visage, perdant ses rides, est rafraîchi
La maladie ne trouve plus son trajet en toi
La fièvre t'abandonne

La paix des voûtes

La paix des prairies refleurissantes

La paix rentre en toi

Au nom du nombre le plus élevé, je t'aide
Comme une fumerolle

S'envole tout le pesant de dessus tes épaules
accablées
Les tètes méchantes d'autour de toi
Observatrices vipérines des misères des faibles
Ne te voient plus
Ne sont plus

Équipage de renfort
En mystère et en ligne profonde
Comme un sillage sous-marin
Comme un chant grave
Je viens

Ce chant te prend
Ce chant te soulève

Ce chant est animé de beaucoup de ruisseaux
Ce chant est nourri par un
Niagara calmé
Ce chant est tout entier pour toi

Plus de tenailles

Plus d'ombres noires

Plus de craintes

Il n'y en a plus trace

Il n'y a plus à en avoir

Où était peine, est ouate

Où était éparpillement, est soudure
Où était infection, est sang nouveau
Où étaient les verrous est l'océan ouvert
L'océan porteur et la plénitude de toi
Intacte, comme un œuf d'ivoire.

J'ai lavé le visage de ton avenir.

Henri Michaux
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyLun 15 Mar 2021 - 13:46

LA FIN DU MONDE

prendre corps

Je te flore tu me faune

Je te peau je te porte et te fenêtre tu m'os tu m'océan tu m'audace tu me météorite

Je te clef d'or je t'extraordinaire tu me paroxysme

Tu me paroxysme

et me paradoxe

je te clavecin

tu me silencieusement

tu me miroir

je te montre

Tu me mirage tu m'oasis tu m'oiseau tu m'insecte tu me cataracte

Je te lune tu me nuage tu me marée haute
Je te transparente tu me pénombre tu me translucide tu me château vide et me labyrinthe
Tu me paralaxe et me parabole tu me debout et couché tu m'oblique

Je t'équinoxe

je te poète

tu me danse

je te particulier

tu me perpendiculaire

et soupente

Tu me visible tu me silhouette tu m'infiniment tu m'indivisible tu m'ironie

Je te fragile

je t'ardente

je te phonétiquement

tu me hiéroglyphe

Tu m'espace

tu me cascade

je te cascade

à mon tour mais toi

tu me fluide

tu m'étoile filante

tu me volcanique

nous nous pulvérisable

Nous nous scandaleusement

jour et nuit

nous nous aujourd'hui même

tu me tangente

je te concentrique

Tu me soluble tu m'insoluble tu m'asphyxiant et me libératrice tu me pulsatrice

Tu me vertige

tu m'extase

tu me passionnément

tu m'absolu

je t'absente

tu m'absurde

Je te narine je te chevelure

je te hanche

tu me hantes

je te poitrine

je buste ta poitrine puis te visage

je te corsage

tu m'odeur tu me vertige

tu glisses

je te cuisse je te caresse

je te frissonne

tu m'enjambes

tu m'insuportable

je t'amazone

je te gorge je te ventre

je te jupe

je te jarretelle je te bas je te
Bach

oui je te
Bach pour clavecin sein et

je te tremblante

tu me séduis tu m'absorbes

je te dispute

je te risque je te grimpe

tu me frôles

je te nage

mais toi tu me tourbillonnes

tu m'effleures tu me cernes

tu me chair cuir peau et morsure

tu me slip noir

tu me ballerines rouges

et quand tu ne haut-talon pas mes sens

tu les crocodiles

tu les phoques tu les fascines

tu me couvres

je te découvre je t'invente

parfois tu te livres

tu me lèvres humides

je te délivre je te délire

tu me délires et passionnes

je t'épaule je te vertèbre je te cheville

je te cils et pupilles

et si je n'omoplate pas avant mes poumons

même à distance tu m'aisselles

je te respire

jour et nuit je te respire

je te bouche

je te palais je te dents je te griffe

je te vulve je te paupières

je te haleine

je t'aine

je te sang je te cou

je te mollets je te certitude

je te joues et te veines

je te mains

je te sueur

je te langue

je te nuque

je te navigue

je t'ombre je te corps et te fantôme

je te rétine dans mon souffle

tu t'iris

Ghérasim Luca (1913-1994)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMar 16 Mar 2021 - 9:19

PRIERE A L'OCEAN


Océan :

Divinité de houles et de houles sur des gouffres et des gouffres,

Monstre glauque, semblable à quelque énorme gueule de baudroie suivie d'une incommensurable queue de congre,

Masse mouvante avec, pour âme, cette lame sourde jaillissant en lave d'un puits abyssal,

Époux de la tempête aux griffes de noroît et cheveux de suroît,

Génie double qui souques ta victime entre vent, arrière-vent et vent-debout,

Démon de verre cassant des vaisseaux comme on casse des noix,

Ogre aux dents de récif qui croque des tas d'hommes comme sur la terre nous croquons des pommes,

Nappe d'orgie sur quoi les flottilles sont les friandises, les escadres les gigots,

Insondable estomac où se digèrent les naufrages dont les épaves rares sur les flots figurent les os,

Diaphragme innombrable au muscle soulevé depuis les tréfonds inconnus jusqu'à l'éclair des nues,

Jungle liquide des sautes-de-vent accouplées aux brisants,

Harpagonie de trésors engloutis,

Joute des aventures d'or et des squales d'acier,

Cimetière dansant où les péris se heurtent, l'alliance au doigt,

Farouche pêle-mêle où tout se trouve - sauf un cœur,
Océan...

Océan :

Ciel à l'envers,

Hublot de l'enfer,

Quelqu'un de formidable parmi tous les êtres,

Chose la plus grande parmi tant de choses,

Geste le plus vaste d'entre tous les gestes,

Majesté la première au rang des majestés,

Océan,

Catastrophe constante,

Agrégat de tourmentes,

Tragédie sans fin,

Oh fais taire tes orgues barbares du large !

Haut sur sa dune aux immortelles d'or

Un poète te parle !

Abaisse donc tes monts sabaothiques
De l'Iroise et des loins atlantiques,
Calme tes nerfs noués en pieuvres,
Scelle tes chiens-de-mer aux creux du
Toulinguet,
Aspire ma présence de tes branchies toutes,
Puis, posant les pieds blancs de ton flux sur la grève,
Accueille en cette oreille qu'est ce coquillage
Les mots qui te descendent sur la brise tendre
Arrivée des vallons de l'Aulne et de l'Élorn !
Dis, mon grand

Si grand qu'il me semble sombrer dans ta barbe d'écume ;

Dis, mon grand si grand que me voici néant,

Vaine fourmi près d'un géant,

Dis, mon grand,

J'ose, moi le veilleur à la proue du vieux monde,

T'implorer pour ceux qui labourent ton onde.

SAINT-POL-ROUX (1861-1940 )
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyJeu 18 Mar 2021 - 10:39

Allégeance

Dans les rues de la ville il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima?

Il cherche son pareil dans le voeu des regards.
L'espace qu'il parcourt est ma fidélité.
Il dessine l'espoir et léger l'éconduit.
Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse.
A son insu, ma solitude est son trésor.
Dans le grand méridien où s'inscrit son essor,
Ma liberté le creuse.

Dans les rues de la ville il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et
L'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas?

René Char
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyVen 19 Mar 2021 - 11:25

Ici je t’aime…

Ici je t’aime.
Dans les pins obscurs le vent se démêle.
La lune resplendit sur les eaux vagabondes.
Des jours égaux marchent et se poursuivent.

Le brouillard en dansant qui dénoue sa ceinture.
Une mouette d’argent du couchant se décroche.
Une voile parfois. Haut, très haut, les étoiles.

Ô la croix noire d’un bateau.
Seul.
Le jour parfois se lève en moi, et même mon âme est humide.
La mer au loin sonne et résonne.
Voici un port.
Ici je t’aime.

Ici je t’aime. En vain te cache l’horizon.
Tu restes mon amour parmi ces froides choses.
Parfois mes baisers vont sur ces graves bateaux
qui courent sur la mer au but jamais atteint.

Suis-je oublié déjà comme ces vieilles ancres.
Abordé par le soir le quai devient plus triste.
Et ma vie est lassée de sa faim inutile.
J’aime tout ce que je n’ai pas. Et toi comme tu es loin.

Mon ennui se débat dans les lents crépuscules.
Il vient pourtant la nuit qui chantera pour moi.
La lune fait tourner ses rouages de songe.

Avec tes yeux me voient les étoiles majeures.
Pliés à mon amour, les pins dans le vent veulent
chanter ton nom avec leurs aiguilles de fer.

Pablo NERUDA / Recueil : "Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée"
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptySam 20 Mar 2021 - 8:20

L'UNION LIBRE

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d'éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de dernière grandeur
Aux dents d'empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d'ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d'hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d'écriture d'enfant
Aux sourcils de bord de nid d'hirondelle
Ma femme aux tempes d'ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d'allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d'as de cœur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d'écume de mer et d'écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d'horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d'initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d'orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d'or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d'éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d'oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d'un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d'amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d'ornithorynque
Ma femme au sexe d'algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d'aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d'eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d'eau de niveau d'air de terre et de feu.

André Breton (1931)

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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyDim 21 Mar 2021 - 11:38

VERS UNE FEMME

J'avance dans un couloir orné d'ecchymoses, mais
j'avance ;
Peut-être vas-tu te lever et me tendre les bras
Avec les paroles grises et confuses
De l'ombre ouverte aux quatre vents et l'innocence
Douloureuse en me voyant si pâle.

As-tu rangé dans l'infini ta robe des jours de fête
Avec ce masque de tendresse que tu portais naguère
Laissant tes mains atteindre le plus absolu vertige
Pour une apothéose inscrite sur la pierre ?

Que ce soit l'aube ou plein soleil je sais
Quand va se déchirer l'horizon, si l'herbe est étemelle.

Je distingue une trace, découverte sur tes lèvres
Lumineuses puisque s'achève la saison d'hiver et que
tu viens
Avec cet astre gravé sur ton corsage et le diable
Chargé d'un contingent d'encre subtile ou de venin
multicolore.

BERNARD HREGLICH (1943-1996 )
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyDim 21 Mar 2021 - 13:05

PERSÉPHONE C'EST-À-DIRE DOUBLE ISSUE


Mémoire de mes morts, trou noir à travers tout

béant sur la mer des vertiges,

redescends en spirale au centre de l'horreur,

creuse-toi pour me recevoir

dans ta bouche la goulue,

vers ton cœur brûlant noir, avec le fleuve tiède

du sang de mes multiples corps, le long des siècles,

fleuve lent s'enroulant en serpent rouge sombre

vers ton gouffre dévorant, la nuit brûlante de ventre,

mangeuse sans repos de nos peaux desséchées,

nageuse sans repos dans la mer de nos sangs

mêlés enfin ! et qu'ils coulent et qu'ils déferlent

et sur l'imprévisible rive au-delà des temps,

au-delà des mondes, qu'ils se dressent,

caillés soudain en un mur plein de bulles,

suintant des eaux d'effroi, larmes d'yeux irisés

qui crèvent et c'est le dernier chant,

leur écoulement qui se fige en statues,

neufs animaux appelant l'âme du feu

derrière les océans de peur,

plus loin que les sanglots sous les dernières voûtes

où le dernier des morts à larges pas sans hâte

marche, et rien ne reste derrière lui :

il va dormir dans la vague immobile,

mais prête pour de nouveaux germes, de nos cris,

de nos sangs solides aux yeux de pétrole.
Une voix s'éternise et meurt de solitude, une voix se tait.

Et toi, toi qui ne voulais plus renaître, retourne aux maisons de souffrance, retourne aux chœurs souterrains sous les dalles, retourne à la ville sans ciel, refais ton chemin
à l'envers.
La matrice qui t'engendra se retourne et te bave vivant à la face du monde, larve d'épouvante là-bas, et bientôt tu vas recommencer à te plaindre du ciel, de
toi-même et de la vie, ta vomissure.

RENE DAUMAL (1908-1944)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyLun 22 Mar 2021 - 9:25

MÉDUSE


Loin de cette langue de terre obstruée de cailloux,
Tournant de l’oeil à la vue des cannes blanches,
Recueillant l’incohérence de l’océan au creux de l’oreille,
Tu héberges le trouble en ta tête – sphère divine,
Cristallin charitable,

Pendant que tes doublures
S’accrochent frénétiquement à l’ombre de ma coque,
Pressantes comme des coeurs,
Stigmates rouges en plein centre,
Et chevauchent les flots déchirés jusqu’au plus près du point de départ,

Laissant flotter leur chevelure de Sauveur.
Me suis-je vraiment tirée d’affaire?
Le fil de ma pensée s’entortille autour de toi,
Vieil ombilic ventouse, câble transatlantique,
Et mon esprit se préserve, il semblerait, par pur miracle.

En tout cas, tu es toujours là,
Souffle fébrile au bout de ma ligne,
Rondeur aqueuse qui se précipite,
Ravie, reconnaissante, sur la perche que je n’ai pas tendue,
Et tu touches et tu suces.

Je ne t’ai pas appelée.
Je ne t’ai même jamais sonnée du tout.
Pourtant, pourtant,
Tu t’es lancée sur moi à toute vapeur,
Avec ton rouge gluant, placenta

Paralysant les ardeurs des amants.
Cobra illuminé
Du souffle arraché aux cloches sanglantes
Des fuchsias. Je ne respirais plus,
Morte, fauchée,

Surexposée comme un rayon X.
Pour qui donc te prends-tu ?
Une hostie, une ortie, une adipeuse Marie?
Tu ne me feras plus rien avaler,
Bouteille dans quoi je vis,

Vatican de malheur.
Ce bain chaud salé me rend malade à crever
Tes désirs verts comme des eunuques
Sifflent mes péchés.
De l’air, va-t’en, tu poisses, tentacule!

Il n’y a rien entre nous.

SYLVIA PLATH (1932-1963) / Ariel, trad. de l’anglais par Valérie Rouzeau, (Gallimard)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyLun 22 Mar 2021 - 15:34

UNE LEÇON DE MODESTIE

Aussi noir que le feu tu distingues un caprice du temps,
Un paysage résumé par l’eclaircie éphémère
D’un pianiste qui pourrait se nommer Tatum, Monk
ou Peterson
Mais que reste-t-il de l’équilibre musical si tu voyages
Dans la nécessite de vivre sur les rigueurs d’un homme
Endolori par quatre nuits de veille, si tu pretends dévorer
L’orchestre de Duke Ellington avec la naïve ambition
De parvenir à maîtriser les cuivres?
Laisse-toi envahir par les attachements de ce couple
amoureux ;
Solitaire, capable d’enfouir les scories du langage
Sous ces ronces où les abeilles thésaurisent leur butin.
Laisse venir ton sang dans l’herbe, comme une enfant
Avide de scandaliser l’interminable liturgie
Si les lignes de son corps
(Son absolue transparence, ses manières éblouissantes)
Guident le chorus de trois hommes dont les mains ne
tremblent pas
Lorsque la mort s’installe, improvise dans son style
indéchiffrable.

BERNARD HREGLICH (1943-1996 )
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMar 23 Mar 2021 - 8:16

CONNAIS-TOI TA SOLITUDE

Ma  main  de  gloire  joue  sur  les  fils  de  la  vierge
La  nuit  est  une  grande  lyre  mélodieuse
Ma  musique  brûle  l’ombrage  des  arbres  mortels
Ma  musique  brûle  d’accord  avec  l’eau
J’apporte  ma  flamme  au  cœur  de  la  glace
Cristal  silencieux  de  ma  solitude
Libéré  mon  ombre  mon  reflet  morts  avec  les  feuillages
Je  suis  seul
Au  bord  d’une  mer  de  lait  où  nagent  des  poissons  fraternels
Mon  sang  perpétuel  connaît  sa  profondeur
Pour  aimer  il  faut  être  deux
L’amour  est  une  grande  solitude
Étoile  de  mer  la  femme  est  une  eau  méditative
Prisonnier  des  places  des  plaines  multiples
J’ai  fui  en  moi  le  monde
Bel  espace  restauré  grandeur  nature
Le  monde  lieu  commun
Lieu  humain
Chacun  son  centre  intime  égal  à  l’un  à  l’autre
Du  pareil  au  même  on  va  on  vient
Tels  qu’en  nous-mêmes  en  fin  de  quête
La  vérité  nous  baigne  tout  nus  dans  notre  nudité  rayonnante
Mille  fois  plus  seul  de  se  regarder  dans  les  yeux
Et  de  s’y  retrouver  au  fond  du  puits
Puits  de  science  intime
Je  suis  si  vaste  d’être  seul
Je  me  croirai  multiple
Femme  ton  corps  est  une  lune  rousse
Ta  nuit  une  gelée  blanche
Ton  corps  de  tous  les  jours  est  un  matin
Mais  tu  es  toutes  les  pluies  de  la  mer
Et  pour  cela  je  t’aime
Aimant  la  nuit.

STANISLAS RODANSKI (1927-1981) Des proies aux chimères / Plasma


Dernière édition par gluckhand le Mar 23 Mar 2021 - 8:41, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMar 23 Mar 2021 - 8:25




ÊTRE ENSEMBLE


Ma femme est un buisson vivant de moire

la mer un grand drapeau tombé

le feu est le rêve de l'arbre

le vent un grand drapeau décoloré

mais la guerre n'est pas la paix.

Il ne suffit pas de parler à l'envers

d'être langouste à longue langue

pour que nous rêvions.

Il ne suffit pas de parler du beau temps

en ouvrant un parapluie

ni d'ouvrir un parapluie

pendant que nous préparons le printemps.

Il ne suffit pas de graisser au beurre les canons

de mettre aux armes des faveurs d'oliviers.

Un mensonge nous réveille

nous ne rêvons que vérité

le petit bout de votre oreille

fait du bruit à réveiller

les morts que nous avons dans la mémoire

et notre rêve ne dort pas

et notre mémoire ne dort pas

nous sommes debout dans nos leçons

et debout dans notre rêve.

Il faudrait nous couper la tête

pour que nous portions vos casques vos erreurs

il faudrait nous arracher le cœur.

Il ne suffit pas d'un masque

pour nous faire peur ou nous faire rire

nous rions à respirer.

Il ne suffit pas de faire du bruit avec des machines

de frapper sur la table où nous écrivons

pour que nous écrivions merci

Il ne suffit pas de lyncher des innocents

de déposer plainte contre la pensée

de traquer ce qui est rouge s'il n'est pas cardinalice.

Il ne suffit pas de nous fermer la porte

pour que nous disions quelle belle maison

ni de nous fermer les yeux.

Mais il suffit d'une flèche du soleil

pour renverser la nuit

il nous suffit d'être ensemble.

CHRISTIAN DOTREMONT (1922-1979)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMer 24 Mar 2021 - 10:23



VOICI L'AGE


Voici l'âge des fous charmants.

Tu as leur âge.
Es-tu fou ?

Voici l'âge du tohu-bohu.

Tu as le désordre.
As-tu son âge ?

Voici l'âge de raison la vraie.

Tu as raison.
Es-tu la vérité ?

Voici l'âge des palissades.

Tu es la rue.
Es-tu le ciel au-dessus du mur?

Voici l'âge où le rêve est celui des maisons.

Tu as une maison.
Vis-tu ton rêve ?

Voici l'âge du marquis de
Sade.

Tu es sans plaisir.
As-tu la liberté ?

Voici l'âge des morts dans la rue.

Tu cours dans le vent.
Est-ce la mort qui t'attrape?

Voici l'âge des amants déments.

Tu es nu.
T'es-tu jamais déshabillé ?

Voici l'âge de l'abordage.

Tu dis des mots qui ne sont pas humains.

Voici la grève des maquis.

Tu ne suis pas les saisons.

Voici les chars et la police.

Tu as mis ton cœur dans ta tête.

Tu fuis comme un voyou.

Voici l'âge où je m'en fous.

J'en ai assez.
Qu'on m'arrête.

Qu'on m'arrête avec la foule.

JEAN COCTEAU
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMer 24 Mar 2021 - 10:28


JE N'AIME PAS DORMIR

Je n'aime pas dormir quand ta figure habite,
La nuit, contre mon cou ;
Car je pense à la mort laquelle vient trop vite,
Nous endormir beaucoup.

Je mourrai, tu vivras et c'est ce qui m'éveille!
Est-il une autre peur?
Un jour ne plus entendre auprès de mon oreille
Ton haleine et ton coeur.

Quoi, ce timide oiseau replié par le songe
Déserterait son nid !
Son nid d'où notre corps à deux têtes s'allonge
Par quatre pieds fini.

Puisse durer toujours une si grande joie
Qui cesse le matin,
Et dont l'ange chargé de me faire ma voie
Allège mon destin.

Léger, je suis léger sous cette tête lourde
Qui semble de mon bloc,
Et reste en mon abri, muette, aveugle, sourde,
Malgré le chant du coq.

Cette tête coupée, allée en d'autres mondes,
Où règne une autre loi,
Plongeant dans le sommeil des racines profondes,
Loin de moi, près de moi.

Ah ! je voudrais, gardant ton profil sur ma gorge,
Par ta bouche qui dort
Entendre de tes seins la délicate forge
Souffler jusqu'à ma mort.

Quand je te vois sortir plus qu’à moitié du songe,
Et de sa glu tirant un à un tes esprits,
Ayant le vrai mêlé d’ingénieux mensonge,
Et tes membres bougeant, à cette mort repris ;

Je pense aux monstres, fous de ce chant de Trace,
S’ils ne l’eussent lâché sitôt qu’il s’en alla.
Ainsi je voudrais voir suivre dehors ta trace,
Le bétail de ton rêve, étonné d’être là.

Je découvrirai donc ceux qu’en un tour d’horloge,
Inerte à mes côtés, loin de moi tu charmais,
Lorsque tu t’en reviens et que je t’interroge,
Et que tu me réponds : je ne rêve jamais.

Mauvaise compagne, espèce de morte,
De quels corridors,
De quels corridors pousses-tu la porte,
Dès que tu t’endors ?

Je te vois quitter ta figure close,
Bien fermée à clé,
Ne laissant ici plus la moindre chose,
Que ton chef bouclé.

Je baise ta joue et serre tes membres,
Mais tu sors de toi,
Sans faire de bruit, comme d’une chambre,
On sort par le toit.

Lit d’amour, faites halte. Et, sous cette ombre haute,
Reposons-nous : parlons ; laissons là-bas au bout,
Nos pieds sages, chevaux endormis côte à côte,
Et quelquefois mettant l’un sur l’autre le cou.

Rien ne m’effraie plus que la fausse accalmie
D’un visage qui dort ;
Ton rêve est une Egypte et toi c’est la momie
Avec son masque d’or.

Où ton regard va-t-il sous cette riche empreinte
D’une reine qui meurt,
Lorsque la nuit d’amour t’a défaite et repeinte
Comme un noir embaumeur ?

Abandonne , ô ma reine, ô mon canard sauvage,
Les siècles et les mers ;
Reviens flotter dessus, regagne ton visage
Qui s’enfonce à l’envers.

Notre entrelacs d’amour à des lettres ressemble
Sur un arbre se mélangeant.
Et, sur ce lit, nos corps s’entortillent ensemble,
Comme à ton nom le nom de Jean.

Croiriez-vous point, ô mer, reconnaître votre œuvre,
Et les monstres de vos haras,
Si vous sentez bouger cette amoureuse pieuvre
Faite de jambes et de bras.

Mais le nœud dénoué ne laisse que du vide ;
Et tu prends le cheval aux crins,
Le cheval du sommeil, qui, d’un sabot rapide,
Te dépose aux bords que je crains.

Je regarde la mer qui toujours nous étonne
Parce que, si méchante, elle rampe si court,
Et nous lèche les pieds comme prise d’amour,
Et d’une moire en lait sa bordure festonne.

Lorsque j’y veux plonger, son champagne m’étouffe,
Mes membres sont tenus par un vivant métal ;
Tu sembles retourner à ton pays natal,
Car Vénus en sortit sa fabuleuse touffe.

Ce poison qui me glace est un vin qui t’enivre.
Quand je te vois baigner je suis sûr que tu mens ;
Le sommeil et la mer sont tes vrais éléments...
Hélas ! tu le sais trop, je ne peux pas t’y suivre.

Au moment de plonger sous les vagues du songe
Tu sembles hésiter ;
Craindrais-tu, par hasard, qu’à ta suite je plonge
Et du même côté.

Ne crais rien, nos sommeils ont une différence,
Car lorsque je m’endors,
Le cauchemar te mêle aux lieux de mon enfance
Avec mes amis morts.

Tu traverses les bois, les groseilliers, les fermes,
Les routes que j’aimais ;
Tandis qu’en la torpeur profonde où tu t’enfermes,
Je ne marche jamais.

Il me serait bien doux de déranger ton rêve,
De l’habiter longtemps.
Alors je tremblerais que le soleil se lève
Et t’ouvre à deux battants.

Lorsque nous serons tous deux sous la terre,
Plus ou moins dessous,
Un moyen nouveau nous venant extraire
De nos corps dissous ;

Dessous ou dessus (là-bas notre langue
N’ayant plus de cours)
Nous ne serons pas de visage exsangue,
Ni légers, ni lourds.

Tout sera changé de ce que nous sommes,
Oui, tout à l’envers.
Et les murs épais du sommeil des hommes
Nous seront ouverts ;

Si je meurs premier, dans tes rêves j’entre ;
Je verrai comment,
Lorsque je dormais, la main sur ton ventre,
Tu changeais d’amant.

Je peux regarder le soleil en face,
Ton œil ne le peut.
Voilà bien mon tour, c’est la seule place
Où je gagne au jeu.

Lorsque nous devrons aux enfers descendre,
S’il est des enfers,
Nous n’habiterons pas le même scaphandre,
Ni la même mer.

Tu sauras trouver d’autre compagnie
Au séjour des morts.
Ah ! Comment guérir sa folle manie
De m’ôter ton corps ?

Tes rires retroussés comme à son bord la rose,
Effacent mon dépit de ta métamorphose ;
Tu t’éveilles, alors le rêve est oublié.
De nouveau je me trouve à ton arbre lié,
Tu me serres le corps de ta petite force.
Que ne sommes-nous plante, et d’une seule écorce,
D’une seule chaleur, d’une seule couleur,
Et dont notre baiser serait l’unique fleur.


JEAN COCTEAU (1889-1963)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyJeu 25 Mar 2021 - 4:39


UN MOT AU SOLEIL POUR COMMENCER

Soleil ! soudard plaqué d'ordres et de crachats,
Planteur mal élevé, sache que les Vestales
À qui la lune, en son équivoque œil-de-chat,
Est la rosace de l'Unique Cathédrale,

Sache que les Pierrots, phalènes des dolmens
Et des nymphéas blancs des lacs où dort Gomorrhe,
Et tous les bienheureux qui pâturent l'Éden
Toujours printanier des renoncements, -t'abhorrent.

Et qu'ils gardent pour toi des mépris spéciaux,
Bellâtre, Maquignon, Ruffian, Rastaquouère
À breloques d'œufs d'or qui le prends de si haut
Avec la terre et son Orpheline lunaire.

Continue à fournir de couchants avinés
Les lendemains vomis des fêtes nationales,
A styler tes saisons, à nous bien déchaîner
Les drames de l'Apothéose Ombilicale!

Va, Phoebus! Mais, Dèva, dieu des réveils cabrés,
Regarde un peu parfois ce Port-Royal d'esthètes
Qui, dans leurs décamérons lunaires au frais,
Ne parlent de rien moins que mettre à prix ta tête.

Certes, tu as encor devant toi de beaux jours;
Mais la tribu s'accroît, de ces vieilles pratiques
De l'À QUOI BON? qui vont rêvant l'art et l'amour
Au seuil lointain de l'Agrégat inorganique.

Pour aujourd'hui, vieux beau, nous nous contenterons
De mettre sous le nez de Ta Badauderie
Le mot dont l'Homme t'a déjà marqué au front;
Tu ne t'en étais jamais douté, je parie?

-Sache qu'on va disant d'une belle phrase, os
Sonore, mais très nul comme suc médullaire,
De tout boniment creux enfin : c'est du pathos,
C' est du PHŒBUS! -Ah ! Pas besoin de commentaires...

Ô vision du temps où l'être trop puni,
D'un : «Eh ! Va donc, Phœbus ! » te rentrera ton prêche
De vieux crescite et multiplicamini,
Pour s'inoculer à jamais la Lune fraîche!

JULES LAFORGUE (1860-1887)


Dernière édition par gluckhand le Jeu 25 Mar 2021 - 9:31, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyJeu 25 Mar 2021 - 4:41


Devant la grande rosace en vitrail, à Notre-Dame de Paris
Cupio dissolvi et esse cum Christo.

Oh! l'orgue solennel entonne
L'Alleluia du dernier jour!
La grande Rosace octogone
Plus douloureusement rayonne
D'adoration et d'amour.

Avalanches de roses pâles,
Et de lis tièdes de langueur,
Déluge éternel de pétales,
Encens, musiques triomphales,
Prenez, broyez mon cœur, mon Cœur!

Je suis le Parfum du martyre,
L'Amour sans chair, sans but, l'ardeur!
Je veux baigner mon Cœur de myrrhe,
Je veux pleurer, saigner, sourire,
Et puis me fondre de pudeur.

Vêtus d'ineffable et d'extase,
Diaphanes et fulgurants,
Les Martyrs que l'Amour embrase,
Au sein de gloires de topaze,
Frêle, m'ont pris dans leurs torrents

Gloire! Douleur! Douleur! Encore!
Et devant les Tristes des cieux,
Dont la chair blême s'évapore,
Les Portes d'azur et d'aurore
Volent sur leurs gonds furieux!

Alléluia! Douceur! Faiblesse!
Spasme universel sans retour!
Fouettés d'ouragans d'allégresse,
Se nouent et se dénouent sans cesse
Les Soleils, défaillant d'amour!

Et, seul, le grand Sanglot des choses
Roule, lointain, répercuté
À travers les apothéoses
Des Sphères fraîchement écloses.
Aux Échos de l'Éternité!


JULES LAFORGUE (1860-1887)

Pour en savoir plus/ http://laforgue.org/sanglot.htm
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyVen 26 Mar 2021 - 3:43

Je ne puis vivre avec toi


Je ne puis vivre avec toi
Ce serait la vie
Et la vie est là-bas
Derrière l’armoire

Dont le fossoyeur tient la clé,
Rangeant
Notre vie – sa porcelaine –
Comme une tasse –

Rejetée par la ménagère –
Désuète – ou cassée –
Un Sèvres plus neuf plaît –
Les vieilles tasses se fendent.

Je ne pourrais mourir avec toi
Car l’un doit attendre
Pour fermer les yeux de l’autre –

Tu ne pourrais le faire –
Et moi – pourrais-je rester là
Et te voir – te glacer –
Sans avoir ma part de glace –
Privilège de la mort ?

Et je ne pourrais ressusciter avec toi
Car ton visage
Effacerait celui de Jésus –
Cette grâce nouvelle
Brillerait laide – et étrangère
Pour mes yeux regrettant leur demeure –

Si tu n’étais pas là
Luisant plus près de moi –
On nous jugerait – comment –
Toi – tu servais le Ciel – n’est-ce pas,
Ou cherchais à le faire –

Moi, je ne pouvais pas –
Car tu rassasiais ma vue –
Et je n’avais plus d’yeux
Pour une perfection sordide
Comme le paradis.

Et si tu étais perdu,
je le serais –
Quand bien même mon nom
Fît le plus grand bruit
Dans la renommée céleste –

Et si tu étais sauvé –
Et que je fusse – condamnée Là où tu ne serais point –
Cela même – pour moi serait l’enfer –
Donc nous devons rester séparés –
Toi là-bas – moi ici – Avec juste la porte entrouverte
Que sont les océans – et la prière –
Et cette pâle consolation –
Le désespoir.…


Emily Dickinson (1830-1886 )– Je ne puis vivre avec toi
(Traduction : Pierre Messiaen)


Dernière édition par gluckhand le Ven 26 Mar 2021 - 10:12, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyVen 26 Mar 2021 - 3:48


Si tu devais venir à l’Automne

Si tu devais venir à l’automne,
Je chasserais l’été,
Sans souci et sans merci,
comme de la cuisine, une mouche.

Si dans un an je pouvais te revoir,
je roulerais les mois en boules –
Et les mettrais chacun dans son tiroir,
De peur que leurs nombres se mêlent –

Si tu tardais quelque peu, des siècles,
Je les compterais sur ma main,
Les soustrayant, jusqu’à la chute de mes doigts
En Terre de Van Diemen.

Si j’étais sûre que, cette vie passée –
La tienne et la mienne soient –
Je la jetterais, comme une peau de fruit,
Pour mordre dans l’Eternité –

Mais, incertaine que je suis de la durée
De ce présent, qui les sépare,
Il me harcèle, Maligne abeille –
Dont se dérobe – le dard.….

Emily Dickinson (1830-1886)
Van Diemen's Land, est le nom utilisé par la plupart des Européens pour désigner l'île de Tasmanie, jusqu'au 1 janvier 1856.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptySam 27 Mar 2021 - 9:12


nous les enfants de la guerre
nous avons vécu dans des décombres minuscules
la maison tombée dans le trou de cave
ça faisait un nid d’oiseau

on couchait à la belle étoile
visités par des chiens dont il ne restait que les âmes

dans un corps de brindilles et d’étoiles

nous avons vécu dans des villes
plus petites que vos villages

notre sang faisait l’escargot autour du cœur
notre mémoire resta minuscule

le rouge-gorge le petit voyou des haies
je l’ai vu en premier dans les ruines
il chantait ecce homo
et je répliquai en le regardant ecce homo

l’enfant lui serre ses livres son petit univers
dans son cartable
et il court à la maison

Pierre Garnier (1928-2014) Extrait de Une mort toujours enceinte, Corps puce, 1996.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptySam 27 Mar 2021 - 9:13

La Somme

Ce fil tendu entre sa source et la mer
– sinueux parfois – c’est la vie  :
elle fait là, dans les criques,
des poèmes, des tableaux, des concerts

la carpe est immobile sur le fond
l’enfant pense qu’il n’y a que la surface de la rivière qui coule

il regarde le pêcheur
qui enfonce son hameçon
dans le dos d’un vif –
encore un crucifié, pense l’enfant

le goujon le vif
identique à la Somme

la tête vers la source, la queue vers la baie,
parfois lent parfois rapide
nageant droit, faisant des cercles
– presque transparent

accroché, crucifié, dévoré
parfois gai aussi sur le bord clair
le vif

les poissons sont magnifiquement attachés à la source
on les voit, comme des poètes, nager à contre-courant
les vairons par exemple,
avec cette petite roue de mots poétiques
autour de leur bouche –
ils font face

Pierre Garnier (1928-2014)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyDim 28 Mar 2021 - 10:15


BRISE MARINE

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Stéphane Mallarmé (1842-1898)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyDim 28 Mar 2021 - 10:16


Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui …


Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s’immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne.

Stéphane Mallarmé (1842-1898)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyLun 29 Mar 2021 - 2:11


La pluie

La pluie tombe infinie.
Les horizons s'enfuient.
Où vont-ils ces coteaux,
ces coteaux sous la pluie,
qui portent sur leur dos
ces forêts qui s'ennuient ?
Où donc est Andely,
Andely-le-Petit ?
son coteau ?
son château ?
Je les voyais tantôt.
Les horizons s'enfuient.
La pluie tombe infinie.
Du côté des forêts,qui donc réapparaît ?
Ce géant, est-ce lui ?
Est-ce toi, vieux château
qui vas courbant ton dos
sous neuf siècles d'ennui ?
La pluie tombe infinie.

Paul FORT (1872-1960)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyLun 29 Mar 2021 - 2:13


Nuit d’amour

L’œil de la raison
Chavire et valse
Et le signe d’entre les jambes des femmes
S’ouvre
Pour les fleurs d’or de la justice.
Le boyau d’étain mou
Roule des sentiments liquides,
Expulse des baisers
Sur les mains chaudes aux ongles noircis
Par la nuit.
La nuque abrite
Les rats nourris de sueur et les rats d’eau des larmes
Déjà pourris et verts.
Les doigts de Dieu sur les flancs
Et les dents de la révolte
Sont aux deux bouts de la haine ;
Entre les deux les seins boivent au zodiaque
Comme du petit lait
L’haleine des vieux souvenirs crevés
Sur deux cuisses mortes et froides.
Si sur ce champ sans aurore
Renaît le soleil
Et s’évapore
L’humidité de la mort,
Racines des étoiles,
Sirènes nues,
C’est par l’hélice de la langue
Que vous ferez jaillir la vérité vêtue
Mors de la bouche fontaine
Du prochain jour.

Georges Ribemont-Dessaignes (1884-1974)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyLun 29 Mar 2021 - 2:21


À une morte

tu avances toujours aux confins de la nuit
le feu s’est éteint où finit la patience
même les pas sur des chemins imprévus
n’éveillent plus la magie des buts

braises braises
l’amour s’en souvient

rien ne nous distrait de l’attente assise
sur les genoux enfants aux plénitudes chaudes
pourrais-je oublier le son de cette voix
qui contribue à répandre la lumière
au-delà de toute présence

fraises fraises
à l’appel des lèvres

comme la mer contenue
toute une vie enlacée
et sur les innombrables poitrines des vagues
l’incessant froissement des ours effleurés

rêves rêves
au silence de braise

pourrais-je oublier l’attente comblée
le temps ramassé sur lui-même
le jour jaillissant de chaque parole dite
le long embrasement de la durée conquise

sèves sèves
ma soif s’en souvient

Tristan Tzara (1896-1963)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMar 30 Mar 2021 - 1:12



TOUJOURS AU BORD


Toujours au bord.
Mais au bord de quoi?

Nous savons seulement que quelque chose tombe
de l’autre côté de ce bord
et qu’une fois parvenu à sa limite
il n’est plus possible de reculer.

Vertige devant un pressentiment
et devant un soupçon :
lorsqu’on arrive à ce bord
cela aussi qui fut auparavant
devient abîme.

Hypnotisés sur une arête
qui a perdu les surfaces
qui l’avaient formée
et resta en suspens dans l’air.

Acrobates sur un bord nu,
équilibristes sur le vide,
dans un cirque sans autre chapiteau que le ciel
et dont les spectateurs sont partis.

ROBERTO JUARROZ / Extrait de: 1993, Treizième Poésie Verticale, (José Corti)



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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMar 30 Mar 2021 - 1:12


LE FRUIT EST LE RÉSUMÉ DE L’ARBRE

Le fruit est le résumé de l’arbre,
l’oiseau est le résumé de l’air,
le sang est le résumé de l’homme,
l’être est le résumé du néant.

La métaphysique du vent
s’informe de tous les résumés
et du tunnel que creusent les paroles
par-dessous tous les résumés.

Car la parole n’est pas le cri,
mais l’accueil ou le congé.
La parole est le résumé du silence,
du silence, qui est le résumé de tout.

Roberto Juarroz
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMar 30 Mar 2021 - 1:15


NOUS N’AVONS PAS DE LANGAGE POUR LES FINS


Nous n’avons pas de langage pour les fins,
pour la chute de l’amour,
pour les labyrinthes compacts de l’agonie,
pour le scandale bâillonné
des enlisements irrévocables.

Comment dire à celui qui nous abandonne
ou que nous abandonnons
qu’ajouter encore une absence à l’absence
c’est noyer tous les noms
et dresser un mur
autour de chaque image?

Comment faire des signes à qui meurt,
quand tous les gestes se sont figés,
quand les distances se brouillent en un chaos imprévu,
que les proximités s’écroulent comme des oiseaux malades
et que la tige de la douleur
se brise comme la navette
d’un métier disloqué?

Ou comment se parler tout seul
quand rien, quand personne ne parle plus,
quand les étoiles et les visages sont neutres sécrétions
d’un monde qui a perdu
le souvenir d’être monde?

Peut-être un langage pour les fins
exige-t-il l’abolition totale des autres langages,
la synthèse imperturbable
de la terre brûlée.

A moins de créer un langage d’interstices,
capable de resserrer les moindres espaces
imbriqués entre le silence et la parole
et les particules inconnues sans désir,
qui seulement là promulguent
l’équivalence ultime
de l’abandon et de la rencontre.

ROBERTO JUARROZ ( 1925-1995)Extrait de: 1990, Onzième Poésie Verticale, (Lettres Vives)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMer 31 Mar 2021 - 4:15



Nous dormirons ensemble

Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensemble

C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble
Tout ce qu'il a de temps humain
Nous dormirons ensemble

Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble.

Louis Aragon (1897-1982) / Recueil : Le Fou d'Elsa (1963).

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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMer 31 Mar 2021 - 4:16


J'arrive où je suis étranger

Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger
Un jour tu passes la frontière
D'où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu'importe et qu'importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l'enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C'est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l'enfant qu'est-il devenu
Je me regarde et je m'étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d'antan
Tomber la poussière du temps
C'est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C'est comme une eau froide qui monte
C'est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu'on corroie
C'est long d'être un homme une chose
C'est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l'heure de tes marées
Combien faut-il d'années-secondes
À l'homme pour l'homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger.

Louis Aragon (1897-1982) / Recueil : La Diane française (1944)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyMer 31 Mar 2021 - 4:19


Les yeux d'Elsa

Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés

Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure

Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé

Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
Par où se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crèche

Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

L'enfant accaparé par les belles images
Écarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages

Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août

J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa.

Louis Aragon (1897-1982) / Recueil : Les Yeux d'Elsa (1942).
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David Rolland
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 EmptyDim 2 Mai 2021 - 5:47

Merci beaucoup pour tous ces poèmes, Gluckhand, si tu me lis.
J’en ai découvert beaucoup parmi ce choix, et je ne prétends pas les avoir tous bien lus ni approfondis, mais ce tour d’horizon est très beau.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 5 Empty

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