Autour de la musique classique

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 Poésie

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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMar 31 Aoû 2021 - 14:44

gluckhand a écrit:
CONNAIS-TOI TA SOLITUDE
[…]

STANISLAS RODANSKI (1927-1981) Des proies aux chimères / Plasma

Un beau livre de Rodanski, préfacé (et aimé) par Gracq : La victoire à l'ombre des ailes
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyLun 27 Sep 2021 - 18:32


Je vous jette un petit poème ancien inspiré d’un petit fait vécu.
Ma tendance
David Rolland

L’autre jour, je croise Mat et je lui dis : « Hello Brian ! » Il me répond : « Moi c’est pas Brian, c’est Mat. » Je lui dis en souriant : « Mat, comme dans tomate ? » Il me dit en plissant ses yeux : « Attends, tomate ? — Eh bien, à tantôt Mat », et je file.
Je repasse un peu plus tard. Il avait disparu. Je demande à ses amis qui étaient restés : « Mat est parti ? — Oui, s’empressent-ils de me dire, comme un automate. — Si tôt ! m’exclamé-je. Et comment cela ? — En auto, me répondent-ils. » J’ai vécu cela comme un échec. Je leur demande s’ils croient qu’il m’en veut : « Non, disent-ils, Mat t’adore. » Cela n’empêche pas qu’il m’en veuille. Je m’attarde quelques instants, histoire de vérifier qu’il ne matait pas mon retour, caché dans les parages, tramant Dieu sait quoi. Je dois dire que je lui connaissais un don de calculateur, et s’il est vrai que Prat était pratique, logiquement Mat est matique. Je confie ma déception à l’un de ses amis, avec un message pour Mat, moi qui ne suis guère diplomate : « Je m’attelle à te retrouver partout où je vais. Ton élève Pat m’a tapé, je crois qu’il ne veut pas faire ses maths. Mon amitié a un prix, Mat. »
C’était la fin du jour, peut-être est-il rentré pour dîner. « Sais- tu que Mat est à la diète ? », me dit l’un de ses amis. Quoi ? Mat est au riz ! J’aurai au moins appris ça, c’est une preuve matérielle. Mais j’étais bien triste, triste comme la fin du jour, de perdre Mat au confluent du rendez-vous de tous nos avenirs. Je suis rentré à pied au logis, inquiet comme un marcheur épuisé, navré qu’il ne m’attendît pas. Je me suis servi un whiskey avant de m’écrouler dans un fauteuil. J’ai pensé : « Me voilà dans de beaux draps, Mat. Hic ! » Je me perds dans l’échec et Mat.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyLun 4 Oct 2021 - 2:12

Reçu plus tôt aujourd'hui ce recueil de Denis Vanier:

Poésie - Page 6 17794211

Denis Vanier est un poète québécois décédé en 2000. Il demeure une figure emblématique de la contre-culture nord-américaine. Son oeuvre se compose de nombreux recueils. Celui-ci est une sorte d'anthologie qui regroupe des poèmes rares,  ou introuvables.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMar 2 Nov 2021 - 19:25

Deux recueils:

Jim Morrison: La nuit américaine

René Char: Feuillets d'Hypnos
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyVen 5 Nov 2021 - 20:08

Jacques Prévert
* Fatras
* Imaginaires
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMar 14 Déc 2021 - 15:31

J'AI UN GROS RHUME

J’ai un gros rhume,
Et tout le monde sait comment les gros rhumes
Altèrent tout le système de l’univers.
Ils nous fâchent avec la vie,
Et nous font éternuer jusqu’à la métaphysique.
J’ai perdu la journée entière à me moucher.
J’ai mal confusément à mon crâne.
Triste condition pour un poète mineur !
Aujourd’hui je suis vraiment un poète mineur !
Ce que je fus autrefois ne fut qu’un désir : il s’en est allé.

Adieu à jamais, reine des fées !
Tes ailes étaient de soleil, et moi ici-bas je m’en vais doucement.
Je ne sentirai pas bien tant que je ne me verrai pas au fond de mon lit.
Je ne me suis jamais senti bien autrement que couché dans l’univers.

Excusez un peu…Le bon gros rhume bien physique !
J’ai besoin de vérité et d’aspirine.

Fernando Pessoa (1888-1935)

           *******

AUTOPSYCHOGRAPHIE

Le poète est celui qui feint.
Et il feint si parfaitement
Qu’il fait enfin passer pour feinte
La douleur qu’il ressent vraiment.

Et les lecteurs de ses écrits
Ressentent sous la douleur lue
Non pas les deux qu’il a connues,
Mais la seule qu’ils n’ont pas eue.

Ainsi, sur ses rails circulaires
Tourne, embobinant la raison,
Ce si petit train à ressorts
Que l’on a appelé le cœur.

Fernando Pessoa (1888-1935)

           ********

ULYSSE

Le mythe est le rien qui est tout.
Le soleil lui-même qui ouvre les cieux
Est un mythe brillant et muet ―
La dépouille mortelle de Dieu,
Vivante, mise à nu.

Celui-là, qui trouva un havre en ces lieux,
Reçut de son absence d’être une existence.
Sans exister il nous combla.
Parce qu’il n’est pas venu, il fut celui qui vint,
Il fut celui qui nous créa.

Ainsi s’écoule d’elle-même la légende
En venant pénétrer la réalité,
Qu’en son parcours elle féconde.
Plus bas, la vie, moitié
De rien, se meurt.

Fernando Pessoa, Message, Premier in Poèmes ésotériques - Message - Le Marin, Christian Bourgois éditeur, 1988, pp. 104-105

                      ****

Désolé , pas de traducteurs pour les deux premiers poèmes copiés sur le net.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMer 15 Déc 2021 - 4:01

AIR MAGIQUE

Là-haut sur le toit même souffle un air magique
Frisant continuellement le flot et les forêts
Un air si rare au milieu des formes tragiques
Harmonieuses par l'intense ciel creusé ;

L'air baigne
Les poumons et le coeur et la chair ou douleur
Le chagrin l'espérance et la mélancolie,
L'air revêtu de foin et d'absente chaleur,

Effaçant jusqu'au haines d'un amour _ magique,
Des forêts comme l'orgue aux prologues du vert
Il engendre un grand être
Jouant le vrai théâtre en notre éternité.

Pierre Jean Jouve (1887-1976)

                       *******

UNE SEULE FEMME ENDORMIE

Par un temps humble et profond tu étais plus belle
Par une pluie désespérée tu étais plus chaude
Par un jour de désert tu me semblais plus humide
Quand les arbres sont dans l’aquarium du temps
Quand la mauvaise colère du monde est dans les cœurs
Quand le malheur est las de tonner sur les feuilles
Tu étais douce
Douce comme les dents de l’ivoire des morts
Et pure comme le caillot de sang
Qui sortait en riant des lèvres de ton âme

Matière Céleste, Hélène, Poésie/Gallimard 1995

                   *****

 ECLAIREMENT

J’émerge alors de l’angoisse quand le soleil
Perce en se souvenant de sa droite les brumes
A la saison vieillie par les glaives du ciel
Bleu profond qui réchauffe encor les amertumes

Et me souviens : vous êtes amoureusement
Tout amoureusement à toute heure de vie
Si je sais vous aimer dès le souffle aspirant
Seulement vous aimer où votre sein supplie

A la plaie ! Seulement uniquement aimer
Par souffle et par poil frémissant et par penser
Votre être ; et votre éternité claire et ravie

Diadème / Les Editions de Minuit, 1949

                   *****
Pierre-Jean Jouve (1887-1976) fut un poète ,d'abord d'un certain mysticisme religieux,puis de l'amour sacré teinté d'un certain érotisme,aussi du merveilleux quotidien parfois magique, mais n'est-ce pas la fonction de la poèsie de tout transformer en or? Il fut aussi un grand amoureux de la musique de Mozart ,de Schubert,de Mahler, et aussi de Berg ." Le poète en moi a toujours envié les musiciens. Il n'y a pas d'art plus suspendu et plus libre. "


Dernière édition par gluckhand le Jeu 16 Déc 2021 - 10:04, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMer 15 Déc 2021 - 5:34

MÉDITERRANÉE

Ô mer d’Homère et de Virgile, mer natale
Aux vagues de laquelle j’ai bu le lait bleu,
Je te reviens ce soir, ô mer sans cesse étale
À la grâce du souffle innombrable de Dieu.

Cœur profond de la strophe intime ou bien totale,
En moi subsiste encore le cadencé jeu
Qu’enfant j’avais reçu de l’eau sacerdotale,
Et mes yeux ont gardé le sel de notre adieu.

Car je sortis, moi si petit, de la même onde
Où tu conçus Pindare, Orphée aux dieux pareil,
Dante, Lope, Mistral au timbre de soleil ;

Car je suis né de l’onde où magiquement blonde
Aussi naquit, en sa jumelle royauté
Du corps et de l’esprit, l’immortelle Beauté.

31 octobre 1936.

            *******

LA GUERRE

Des yeux, des cœurs, des bras, des jambes et des têtes
De par Satan qui jongle, entrecroisant leur vol
Cependant que les toits, les arbres et les bêtes
S’épivardent, crevés par le métal du sol.

En sang les âmes vont, dressant ergot et crêtes,
À travers le pillage, le feu, le viol,
Et la haine profonde aux vipères concrètes
Jusqu’à ce qu’un vaincu reçoive le licol.

Certes, pour ce charnier dont s’effarent les astres
Et ces tronçons épars des tranquilles cadastres
Le monstre primitif dut monter aux cerveaux.

Viendra-t-il pas Quelqu’un refaire avec la viande
Et les cailloux restés de l’orde sarabande
Une race nouvelle en des foyers nouveaux ?

Saint-Pol-Roux (1861-1940)


                     ******

CHASSE À COURRE

Les gens, tel on boit à l’amphore,
Soufflent dans les escargots d’or ;
Il sort une bave sonore
De chaque spiral corridor.

Là-bas les chiens, montrant l’ivoire,
Ruissellent derrière le cu
D’un cerf dont la roide mémoire
Brame qu’il est dix fois cocu.

Pour s’éjouir du sganarelle
Dévalent, sur leurs fins chevaux,
Les Fiers de l’altière Tourelle :
Écrin de la sueur des vaux.

Héraldique et svelte avalanche
Où mâles yeux parent d’aveux
Certaine damoiselle blanche
Ayant des guêpes pour cheveux.

Ambitieux de l’estocade,
On salte l’onde et la moisson ;
L’air sable l’âpre cavalcade
Comme l’ivrogne la boisson.

Enfin, sur un lit de pelouse,
Le cerf vêtu de saignements
Épouse la Fidèle épouse
Parmi le glas des aboiements.

Les gens, tel on boit à l’amphore,
Soufflent dans les escargots d’or ;
Il sort une bave sonore
De chaque spiral corridor.

Saint-Pol-Roux (1861-1940)

            *****
Saint-Pol-Roux (1861-1940) Poète inclassable, poète magique et visionnaire.Un langage poètique toujours surprenant ,parfois surréaliste ,souvent très drôle même. Très  attaché aux valeurs profondes et spirituelles , aux origines et aux endroits ou il a vécu.Il est mort tragiquement.C'est un poète qu'on a pas fini de découvrir et d'admirer.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyJeu 16 Déc 2021 - 0:34

CHANSON DE FOU (1)

Le crapaud noir sur le sol blanc
Me fixe indubitablement
Avec des yeux plus grands que n'est grande sa tête ;
Ce sont les yeux qu'on m'a volés
Quand mes regards s'en sont allés,
Un soir, que je tournai la tête.

Mon frère ? - il est quelqu'un qui ment,
Avec de la farine entre ses dents ;
C'est lui, jambes et bras en croix,
Qui tourne au loin, là-bas,
Qui tourne au vent,
Sur ce moulin de bois.

Et Celui-ci, c'est mon cousin
Qui fut curé et but si fort du vin
Que le soleil en devint rouge ;
J'ai su qu'il habitait un bouge,
Avec des morts, dans ses armoires.

Car nous avons pour génitoires
Deux cailloux
Et pour monnaie un sac de poux,
Nous, les trois fous,
Qui épousons, au clair de lune,
Trois folles dames, sur la dune.

Émile VERHAEREN (1855-1916)
Recueil : "Les Campagnes Hallucinées"


                  ****

CHANSON DE FOU (II)

Je les ai vus, je les ai vus,
Ils passaient, par les sentes,
Avec leurs yeux, comme des fentes,
Et leurs barbes, comme du chanvre.

Deux bras de paille,
Un dos de foin,
Blessés, troués, disjoints,
Ils s’en venaient des loins,
Comme d’une bataille.

Un chapeau mou sur leur oreille,
Un habit vert comme l’oseille ;
Ils étaient deux, ils étaient trois,
J’en ai vu dix, qui revenaient du bois.

L’un d’eux a pris mon âme
Et mon âme comme une cloche
Vibre en sa poche.

L’autre a pris ma peau
- Ne le dites à personne -
Ma peau de vieux tambour
Qui sonne.

Un paysan est survenu
Qui nous piqua dans le sol nu,
Eux tous et moi, vieilles défroques,
Dont les enfants se moquent.

Émile VERHAEREN (1855-1916)
Recueil : "Les Campagnes Hallucinées"

             *******


CHANSON DE FOU (III)

Brisez-leur pattes et vertèbres,
Chassez les rats, les rats.
Et puis versez du froment noir,
Le soir,
Dans les ténèbres.

Jadis, lorsque mon coeur cassa,
Une femme le ramassa
Pour le donner aux rats.

- Brisez-leur pattes et vertèbres.

Souvent je les ai vus dans l’âtre,
Taches d’encre parmi le plâtre,
Qui grignotaient ma mort.

- Brisez-leur pattes et vertèbres.

L’un d’eux, je l’ai senti
Grimper sur moi la nuit,
Et mordre encor le fond du trou
Que fit, dans ma poitrine,
L’arrachement de mon coeur fou.

- Brisez-leur pattes et vertèbres.

Ma tête à moi les vents y passent,
Les vents qui passent sous la porte,
Et les rats noirs de haut en bas
Peuplent ma tête morte.

- Brisez-leur pattes et vertèbres.

Car personne ne sait plus rien.
Et qu’importent le mal, le bien,
Les rats, les rats sont là, par tas,
Dites, verserez-vous, ce soir,
Le froment noir,
A pleines mains, dans les ténèbres ?

Émile VERHAEREN (1855-1916)
Recueil : "Les Campagnes Hallucinées"


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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyJeu 16 Déc 2021 - 0:57

LES USINES

Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres
Et se mirant dans l’eau de poix et de salpêtre
D’un canal droit, marquant sa barre à l’infini, .
Face à face, le long des quais d’ombre et de nuit,
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Ronflent terriblement usine et fabriques.

Rectangles de granit et monuments de briques,
Et longs murs noirs durant des lieues,
Immensément, par les banlieues ;
Et sur les toits, dans le brouillard, aiguillonnées
De fers et de paratonnerres,
Les cheminées.

Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,
Par la banlieue, à l’infmi.
Ronflent le jour, la nuit,
Les usines et les fabriques.

Oh les quartiers rouillés de pluie et leurs grand-rues !
Et les femmes et leurs guenilles apparues,
Et les squares, où s’ouvre, en des caries
De plâtras blanc et de scories,
Une flore pâle et pourrie.

Aux carrefours, porte ouverte, les bars :
Etains, cuivres, miroirs hagards,
Dressoirs d’ébène et flacons fols
D’où luit l’alcool
Et sa lueur vers les trottoirs.
Et des pintes qui tout à coup rayonnent,
Sur le comptoir, en pyramides de couronnes ;
Et des gens soûls, debout,
Dont les larges langues lappent, sans phrases,
Les ales d’or et le whisky, couleur topaze.
                         
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Et les troubles et mornes voisinages,
Et les haines s’entre-croisant de gens à gens
Et de ménages à ménages,
Et le vol même entre indigents,
Grondent, au fond des cours, toujours,
Les haletants battements sourds
Des usines et des fabriques symétriques.

Ici, sous de grands toits où scintille le verre,
La vapeur se condense en force prisonnière :
Des mâchoires d’acier mordent et fument ;
De grands marteaux monumentaux
Broient des blocs d’or sur des enclumes,
Et, dans un coin, s’illuminent les fontes
En brasiers tors et effrénés qu’on dompte.

Là-bas, les doigts méticuleux des métiers prestes,
A bruits menus, à petits gestes,
Tissent des draps, avec des fils qui vibrent
Légers et fin comme des fibres.
Des bandes de cuir transversales
Courent de l’un à l’autre bout des salles
Et les volants larges et violents
Tournent, pareils aux ailes dans le vent
Des moulins fous, sous les rafales.
Un jour de cour avare et ras
Frôle, par à travers les carreaux gras
Et humides d’un soupirail,
Chaque travail.
Automatiques et minutieux,
Des ouvriers silencieux
Règlent le mouvement
D’universel tictacquement
Qui fermente de fièvre et de folie
Et déchiquette, avec ses dents d’entêtement,
La parole humaine abolie.

Plus loin, un vacarme tonnant de chocs
Monte de l’ombre et s’érige par blocs ;
Et, tout à coup, cassant l’élan des violences,
Des murs de bruit semblent tomber
Et se taire, dans une mare de silence,
Tandis que les appels exacerbés
Des sifflets crus et des signaux
Hurlent soudain vers les fanaux,
Dressant leurs feux sauvages,
En buissons d’or, vers les nuages.

Et tout autour, ainsi qu’une ceinture,
Là-bas, de nocturnes architectures,
Voici les docks, les ports, les ponts, les phares
Et les gares folles de tintamarres ;
Et plus lointains encor des toits d’autres usines
Et des cuves et des forges et des cuisines
Formidables de naphte et de résines
Dont les meutes de feu et de lueurs grandies
Mordent parfois le ciel, à coups d’abois et d’incendies.

Au long du vieux canal à l’infini
Par à travers l’immensité de la misère
Des chemins noirs et des routes de pierre,
Les nuits, les jours, toujours,
Ronflent les continus battements sourds,
Dans les faubourgs,
Des fabriques et des usines symétriques.

L’aube s’essuie
A leurs carrés de suie
Midi et son soleil hagard
Comme un aveugle, errent par leurs brouillards ;
Seul, quand au bout de la semaine, au soir,
La nuit se laisse en ses ténèbres choir,
L’âpre effort s’interrompt, mais demeure en arrêt,
Comme un marteau sur une enclume,
Et l’ombre, au loin, parmi les carrefours, paraît
De la brume d’or qui s’allume.


Emile Verhaeren (1855-1916) Les Villes tentaculaires (1895).

                        *****

COMME TOUS LES SOIRS

Le vieux crapaud de la nuit glauque
Vers la lune de fiel et d’or,
C’est lui, là-bas, dans les roseaux,
La morne bouche à fleur des eaux,
Qui rauque.

Là-bas, dans les roseaux,
Ces yeux immensément ouverts
Sur les minuits de l’univers,
C’est lui, dans les roseaux,
Le vieux crapaud de mes sanglots.

Quand les taches des stellaires poisons
Mordent le plomb des horizons
- Ecoute, il se râpe du fer par l’étendue -
C’est lui, cette toujours voix entendue,
Là-bas dans les roseaux.

Monotones, à fleur des eaux,
Monotones, comme des gonds,
Monotones, s’en vont les sons
Monotones, par les automnes.

Les nuits ne sont pas assez longues
Pour que tarissent les diphtongues,
Toutes les mêmes, de ces sons,
Qui se frôlent comme des gonds.

Ni les noroîts assez stridents,
Ni les hivers assez mordants
Avec leur triple rang de dents,
Gel, givre et neige,
Afin que plus ne montent en cortège
Les lamentables lamentos
Du vieux crapaud de mes sanglots.

Recueil : "Les Bords de la Route"

                 ****
Bon faut être courageux pour lire tout ça, mais Emile Verhaeren (1855-1916) le mérite vraiment,il a magnifiquement décrit la Flandre et ses petites gens,ce monde industriel en plein essor .Moi qui vit pas loin de ce monde, il est encore présent quelque part.Mais c'est aussi un poète des sentiments et de la nature assez dure et ingrate souvent dans cette région.La question est pour finir ,comme pour tout, en as t'on encore envie de le lire ?
Lui aussi est mort d'une manière bizarre,renversé par un train dans la gare de Rouen.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyVen 17 Déc 2021 - 8:05

Cher Frère Blanc

Quand je suis né, j'étais noir,
Quand j'ai grandi, j'étais noir,
Quand je suis au soleil, je suis noir,
Quand je suis malade, je suis noir,
Quand je mourrai, je serai noir.

Tandis que toi, homme blanc,
Quand tu es né, tu étais rose,
Quand tu as grandi, tu étais blanc,
Quand tu vas au soleil, tu es rouge,
Quand tu as froid, tu es bleu,
Quand tu as peur, tu es vert,
Quand tu es malade, tu es jaune,
Quand tu mourras, tu seras gris.

Alors, de nous deux,
Qui est l'homme de couleur ?

Léopold Sédar Senghor (1906-2001)
                *****

Poète noir

Poète noir, un sein de pucelle
te hante,
poète aigri, la vie bout
et la ville brûle,
et le ciel se résorbe en pluie,
ta plume gratte au coeur de la vie.
Forêt, forêt, des yeux fourmillent
sur les pignons multipliés ;
cheveux d’orage, les poètes
enfourchent des chevaux, des chiens.
Les yeux ragent, les langues tournent
le ciel afflue dans les narines
comme un lait nourricier et bleu ;
je suis suspendu à vos bouches
femmes, coeurs de vinaigre durs.

Antonin Artaud (1896-1948)

             ******

Algues

La relance ici se fait
par le vent qui d’Afrique vient
par la poussière d’alizé
par la vertu de l’écume
et la force de la terre
nu
l’essentiel est de se sentir nu
de penser nu
la poussière d’alizé
la vertu de l’écume
et la force de la terre
la relance ici se fait par l’influx
plus encore que par l’afflux
la relance
se fait
algue laminaire

Aimé Césaire (1913-2008) Recueil : Moi, laminaire

                 ****

A hurler

Salut oiseaux qui fendez et dispersez le cercle des hérons
et la génuflexion de leur tête de résignation
dans une gaine de mousse blanche

Salut oiseaux qui ouvrez à coups de bec le ventre vrai du marais
et la poitrine de chef du couchant

Salut cri rauque
torche de résine
où se brouillent les pistes
des poux de pluie et les souris blanches

Fou à hurler je vous salue de mes hurlements plus blancs que la mort

Mon temps viendra que je salue
grand large
simple
où chaque mot chaque geste éclairera
sur ton visage de chèvre blonde
broutant dans la cuve affolante de ma main
et là là
bonne sangsue
là l’origine des temps
là la fin des temps

et la majesté droite de l’oeil originel.

Aimé Césaire (1913-2008) Recueil : Soleil cou coupé
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptySam 18 Déc 2021 - 1:02

En Arles

Dans Arle, où sont les Aliscans,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton coeur trop lourd ;

Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.

Paul-Jean Toulet, Romances sans musique, 1915

            ******

Nocturne

Ô mer, toi que je sens frémir
A travers la nuit creuse,
Comme le sein d’une amoureuse
Qui ne peut pas dormir ;

Le vent lourd frappe la falaise…
Quoi ! si le chant moqueur
D’une sirène est dans mon coeur –
Ô coeur, divin malaise.

Quoi, plus de larmes, ni d’avoir
Personne qui vous plaigne…
Tout bas, comme d’un flanc qui saigne,
Il s’est mis à pleuvoir.

Paul-Jean Toulet (1867-1920)Recueil : Les contrerimes (1921).

            ******

Rêves d’enfant

Circé des bois et d’un rivage
Qu’il me semblait revoir,
Dont je me rappelle d’avoir
Bu l’ombre et le breuvage ;

Les tambours du Morne Maudit
Battant sous les étoiles
Et la flamme où pendaient nos toiles
D’un éternel midi ;

Rêves d’enfant, voix de la neige,
Et vous, murs où la nuit
Tournait avec mon jeune ennui…
Collège, noir manège.

Paul-Jean Toulet (1867-1920)Recueil : Les contrerimes (1921).

                 ****
Douce plage où naquit mon âme

Douce plage où naquit mon âme ;
Et toi, savane en fleurs
Que l’Océan trempe de pleurs
Et le soleil de flamme ;

Douce aux ramiers, douce aux amants,
Toi de qui la ramure
Nous charmait d’ombre, et de murmure,
Et de roucoulements ;


Où j’écoute frémir encore
Un aveu tendre et fier –
Tandis qu’au loin riait la mer
Sur le corail sonore.

Paul-Jean Toulet (1867-1920)Recueil : Les contrerimes (1921).
       
                      ******
Né à Pau dans le Béarn, P.J Toulet va vite ,vers ses vingt ans,se rendre à Paris pour y chercher le succès littéraire Il gravite dans le Paris bohême de l'époque et un témoin le décrit ainsi plus âgé,un peu plus tard,
« recroquevillant dans les bars sa solitude et ressassant peut-être sa jeunesse et ses amours mortes ; d’un maintien aristocratique, plein d’humour et de dédain ; s’exprimant en phrases courtes, sèches, péremptoires, cuisantes et incisives ; bretteur, duelliste, fréquentant les gens du monde, fuyant le bourgeois et descendant volontiers dans la bohème ».
Sa poèsie est très évocatrice ,dans des poèmes plutôt courts qu'il formalisera, les Contrerimes.Des textes empreints  d'une sensibilité aigue, teintéés' humour, d'une certaine nostalgie et parfois une pointe de tristesse.
P.J Toulet a écrit quelques romans , a beaucoup voyagé et est mort en 1920.
Francis Jammes,  dans ses Leçons poétiques en 1930,lui  rendait un bel hommage: « Toulet fut un grammairien, mais de génie. J’en appelle à la savante et brève structure de sa strophe, à la souplesse de sa syntaxe, en vers et en prose, à des raccourcis qui révèlent une haute culture classique, à la sobriété qui intensifie chez lui la sensation...  »
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyDim 19 Déc 2021 - 9:17


LA LUNE BLANCHE

La lune blanche
Luit dans les bois;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée...

Ô bien-aimée.

L'étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure...

Rêvons, c'est l'heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l'astre irise...

C'est l'heure exquise.

Paul Verlaine (1844-1896)

*****


IL PLEURE DANS MON COEUR

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville ;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

O bruits doux de la pluie,
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s'ennuie
Oh ! le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s'écoeure.
Quoi ! nulle trahison ? ..
Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine !

Paul Verlaine (1844-1896)
Recueil : Romances sans paroles.


*****

MARINE

L’Océan sonore
Palpite sous l’œil
De la lune en deuil
Et palpite encore,

Tandis qu’un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D’un long zigzag clair,

Et que chaque lame
En bonds convulsifs,
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame,

Et qu’au firmament,
Où l’ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement.


Paul Verlaine (1844-1896) Poèmes saturniens


******

JE SUIS VENU,CALME ORPHELIN

Gaspard Hauser chante :

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé malin.

A vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d'amoureuses flammes
M'a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l'étant guère,
J'ai voulu mourir à la guerre :
La mort n'a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu'est-ce que je fais en ce monde ?
O vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !

Paul Verlaine (1844-1896)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyDim 19 Déc 2021 - 19:22

gluckhand a écrit:

LA LUNE BLANCHE
Paul Verlaine (1844-1896)

L'occasion de réécouter la très belle mélodie de Reynaldo Hahn I love you

Merci Gluckhand.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyLun 20 Déc 2021 - 1:03

Pipus a écrit:
gluckhand a écrit:

LA LUNE BLANCHE
Paul Verlaine (1844-1896)

L'occasion de réécouter la très belle mélodie de Reynaldo Hahn I love you

Merci Gluckhand.

Oui tu as raison,pour moi aussi aussi ,impossible de ne pas penser à Fauré, en lisant les poèmes de Verlaine,les mélodies me reviennent automatiquement.
J'ai vu sur Wikipedia, que dans tous les genres musicaux,qu'on dénombrait , plus de 700 artistes et 1500 morceaux inspirés par l'œuvre du poète, depuis 1871 jusqu'à nos jours.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyLun 20 Déc 2021 - 1:57


LE CHÂTEAU DE L'ESPÉRANCE

Ta pâle chevelure ondoie
Parmi les parfums de ta peau
Comme folâtre un blanc drapeau
Dont la soie au soleil blondoie.

Las de battre dans les sanglots
L'air d'un tambour que l'eau défonce,
Mon cœur à son passé renonce
Et, déroulant ta tresse en flots,

Marche à l'assaut, monte, — ou roule ivre
Par des marais de sang, afin
De planter ce drapeau d'or fin
Sur ce sombre château de cuivre

— Où, larmoyant de nonchaloir,
L'Espérance rebrousse et lisse
Sans qu'un astre pâle jaillisse
La Nuit noire comme un chat noir.

Stéphane Mallarmé (1842-1898)

               *****


QUELLE SOIE ......

Quelle soie aux baumes de temps
Où la Chimère s'exténue
Vaut la torse et native nue
Que, hors de ton miroir, tu tends !

Les trous de drapeaux méditants
S'exaltent dans notre avenue :
Moi, j'ai la chevelure nue
Pour enfouir mes yeux contents.

Non ! La bouche ne sera sûre
De rien goûter à sa morsure
S'il ne fait, ton princier amant,

Dans la considérable touffe
Expirer, comme un diamant,
Le cri des Gloires qu'il étouffe.

Stéphane Mallarmé (1842-1898)

                ******
UNE DENTELLE S'ABOLIT

Une dentelle s'abolit
Dans le doute du Jeu suprême
A n'entrouvrir comme un blasphème
Qu'absence éternelle de lit.

Cet unanime blanc conflit
D'une guirlande avec la même,
Enfui contre la vitre blême
Flotte plus qu'il n'ensevelit.

Mais chez qui du rêve se dore
Tristement dort une mandore
Au creux néant musicien

Telle que vers quelque fenêtre
Selon nul ventre que le sien,
Filial on aurait pu naître.

Stéphane Mallarmé (1842-1898)


         ******

LE TOMBEAU D'EDGAR POE

Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change,
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !

Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu,
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.

Stéphane Mallarmé (1842-1898)

            ******
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyLun 20 Déc 2021 - 23:43

LITANIES

Surnaturelle, calme et puissante Beauté,
Fontaine de santé, miroir d’étrangeté,
Écoutez-moi !

Phare spirituel, allumé sur les roches,
Beffroi des jours défunts, où sanglotent les cloches,
Appelez-moi !

Havre où les blancs voiliers et les fumeux steamers
Chargés de cœurs vaillants, viennent du bout des mers,
Accueillez-moi !

Soleil vertigineux, vous qui dans les yeux faites
Fleurir des visions de splendeurs et de fêtes,
Aveuglez-moi !

Jardinier qui sentez dans la nuit des cerveaux
Les songes imprévus et les verbes nouveaux,
Fécondez-moi !

Fleuve majestueux, où sur l’eau lente éclate
La gloire des lotus d’azur et d’écarlate,
Submergez-moi !

Tour d’ivoire, château que les tentations
Entourent vainement de leurs obsessions,
Abritez-moi !

Forêt crépusculaire, où les oiseaux nocturnes
Ouvrent leurs clairs yeux d’or et leurs vols taciturnes,
Apaisez-moi !

Porte du paradis, par l’absurde habité,
Haschisch libérateur de la réalité,
Délivrez-moi !

Tapis de velours blanc, où marchent cadencées
D’amples processions d’orgueilleuses pensées,
Exaltez-moi !

Flacon, où tournent dans un cerveau de cristal
Les vertiges du musc, de l’ambre et du santal,
Parfumez-moi !

Orgue religieux dont les vastes musiques
Bâtissent dans les cœurs des églises mystiques,
Élevez-moi !

Maison d’or et d’albâtre, où les vins généreux
Versent aux vagabonds les espoirs vigoureux,
Hébergez-moi !

Liqueur soyeuse, crème où les fruits et les baumes
Fondent leur bienfaisance et leurs subtils arômes,
Enivrez-moi !

Manne d’amour, agneau pascal, pain sans levain,
Festin miraculeux où l’eau se change en vin,
Nourrissez-moi !

Hamac qu’une exotique et moelleuse indolence
À l’ombre des palmiers rafraîchissants balance.
Endormez-moi !

Jardin officinal aux douces floraisons,
Où croît parmi les lys l’herbe des guérisons,
Guérissez-moi !

Aérostat vainqueur des sublimes nuages,
Nostalgique wagon, berceur des longs voyages,
Emportez-moi !

Livre mystérieux des sibylles, coffret
Où dort, loin des savants, maint austère secret,
Instruisez-moi !

Lourde mante opulente où les fauves soieries
Étoilent leurs prés d’or de fleurs de pierreries,
Revêtez-moi !

Turquoise de douceur, rubis de cruauté,
Topaze où la lumière endort la volupté,
Adornez-moi !

Lupanar éhonté, plein d’immondes ivresses,
Mêlant tous les baisers et toutes les tristesses,
Épuisez-moi !

Hypocrite vivier, où des poulpes gluants
Traînent leurs suçoirs mous sur les cailloux puants,
Dévorez-moi !

Lazaret des lépreux, hôpital des poètes,
Ténébreux cabanon, pourrissoir des prophètes,
Étouffez-moi !

Torche néronienne, ô monstrueuse croix,
Où flambent des martyrs oints de graisse et de poix,
Consumez-moi !

Iwan Gilkin /  poète belge (1858 – 1924)

                ******


GLAS

Ô cloches lourdes, cloches lentes,
Dolentes,
Râlantes,

Cloches des sinistres journées,
Damnées,
Damnées,

Cloches de deuil, cloches d’alarmes,
En armes,
En larmes,

Ô cloches de sang, cloches d’âcres
Massacres,
Massacres,


Ô cloches, cloches, cloches, cloches,
Plus proches,
Plus proches,

Sonnez, cloches, cloches funèbres,
Ténèbres !
Ténèbres !

Voici que dans l’air qui s’étonne,
Il tonne,
Il tonne !

Sous les neiges de flamme comme
Sodome,
Sodome,

Périssent les cités infâmes
En flammes,
En flammes !

Cloches sur les maisons où monte
La honte,
La honte,

Cloches sur l’église où les râbles
Des diables,
Des diables,


Remplacent pour l’Eucharistie
L’hostie,
L’hostie,

Sonnez sur le meurtre et l’inceste
La peste,
La peste,

Et sur la Foi qui s’effémine
Famine,
Famine,

Et sur l’envie et la colère
La guerre,
La guerre !

Mais nul n’écoute vos reproches,
Ô cloches,
Ô cloches,

En c’est en vain que pour personne,
Je sonne,
Je sonne !

Iwan Gilkin /  poète belge (1858 – 1924)

            *****

Iwan Gilkin /  poète belge (1858 – 1924).Personnage sulfureux et assez  pessimiste.Pas facile de citer ses poèmes, tellement ils semblent négatifs et parfois désespèrés.Certains poèmes prônent même ,un parfum de pédophilie, qu'on devine sous-jacent.Grand admirateur de Baudelaire ,Barbey d’Aurevilly et de Lautréamont .Il s'est beaucoup interessé  à l’alchimie, la théosophie,et l’occultisme .Il y a quand même beaucoup de force ,d'inspiration et une  singularité particulière , dans certains de ses poèmes. On les trouve facilement sur wikisource.
Pour en savoir plus sur Iwan Gilkin / la nuit objectif plumes Iwan Gilkin
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMer 22 Déc 2021 - 0:43

SOMMEIL

Je dors depuis toujours dans les mêmes poumons
de vieux silence chromatique
où s'engouffre la respiration des astres
je dors depuis toujours dans la même nuit d'hérédité
dans le grand lit de mère en fils
dans cette alcôve aux serrures de pain bleu
aux lourds tapis de loutres volontaires
Je dors depuis toujours dans le même rêve malléable
qui emprisonne la lumière
dans ses perles de sang magique
je dors les yeux ouverts
le corps ouvert
espoir et désespoir confondus
et le désir comme une épée au poing
et le visage défiguré
toujours plus semblable à moi-même
de moins en moins reconnaissable
plus atrocement beau
de tout ce qui corrode et qui est éternel

ACHILLE CHAVÊE (1906 - 1969)


           ****

SOUS SEINS PRIVES

Le temps des initiations viendra
aux morsures étonnantes de prophéties
au spasme démesuré de la plus pure angoisse
au souffle de vie à fleur de flamme
femme que je n'ai pas rencontrée
qui suivra mon sillage un hiver
porteuse de cargaisons charnelles
Tes rêves témoigneront de moi
aux cryptes secrètes de ta vie
je sais déjà les corps à corps de mes victoires
la courbe de ton destin sera livrée
au réseau de mes filatures
Tu seras soumise
femme cachée peut-être à portée de fusil
aux replis des désastres gratuits
triste comme une infante désabusée
légère comme une salve désespérée
décisive comme un vent d'orage

ACHILLE CHAVÊE (1906 - 1969)

                 *****

FACTURE

à Urbain Herregots

Qu'il fera bon vivre lorsque nous serons mort
que nous reposerons
dans je ne sais quel trou troué du vieux
Cosmos
bien refroidi
bien étendu
dans la noire volupté de n'être plus
avec la pierre du silence absolu
posée sur notre langue
qu'il ne faudra plus jamais retourner
sept fois dans notre bouche
pour dire ou ne pas dire la vérité acquise
puisque la notion de vérité
n'emportera plus de signification
que tous les dieux auront cessé d'être le verbe
que l'épine plantée jadis dans notre cœur
n'entraînera plus le moindre cri
capable de troubler encore
la préséance du néant

6 janvier 1962

ACHILLE CHAVÊE (1906 - 1969)


             ******

VERDICT

à Pierre Bourgeois

On est comptable et de tout et de rien
on est comptable irréversiblement
irrévocablement
de tous les mouvements divers de sa conscience

Tout nous assaille
tout nous meurtrit
nous circonscrit
tout nous concerne
nous cerne
nous emprisonne
nous désavoue
nous loue enfin pour mieux nous accuser
nous particularise
tout se nourrit de notre défaillance

En apparence à notre insu
un oiseau médite sur son aile brisée
et sur sa toile une araignée est triste
et sur le banc des accusés
un innocent s’efforce en vain de réfuter
l’interminable acte d’accusation

Demain tantôt qu’allons-nous faire
de cet instant précis qui déjà nous observe ?

ACHILLE CHAVÊE (1906 - 1969) Le grand cardiaque.

          ********


Autre grand poète belge et grande figure du surréalisme,Achille Chavée nous interroge toujours,encore aujourd'hui par ses poèmes .Si l'humour et l'excentricité y sont très présents, cela n'empêche pas des questionnements très sérieux et métaphysiques.Entre 1935 et 1969, Chavée a écrit 28 recueils de poèsie.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMer 22 Déc 2021 - 23:17

Je m'aperçois que  je n'ai encore cité aucune femme ,parmi les poètes ci-dessus.Alors rattrapons nous ou au moins ,tentons d'équilibrer maintenant ,ce choix personnel,avec des femmes  poètes ,qui ont laissé des poèmes magnifiques.
Je commence avec Béatrice Douvre ( 1967-1994 ), dont la vie assez courte de 27 ans,fut semée de nombreux problèmes personnels,d'anorexie et de séjours en hopital pyschiatrique.On sent dans sa poèsie cette  fragilité et aussi sa très grande exigence poètique.
« C'était, on le devinait tout de suite, une sorte d'elfe diaphane, un être vibratile, trop frêle pour ce monde où les elfes ne peuvent prendre racine », Philippe Jaccottet
                           
                                         
                                       ********

LA PASSANTE DU PERIL

Conviée
Fût-elle venue
Pour la plus noire nuit parce que je l’aime
Celle qu’on dit qui endormait les fleuves

Regarde-la durer
Investie du péril

Mais moi
Parce que je l’aime
Regarde-moi venir
Commettre l’inconnu

En courant

Béatrice Douvre ( 1967-1994 )Voix d’encre 2015

                    *******

LES RËVES

Un enfant roi me dicta la feuille brisée.
Dans la coupe il tenait le sable sang.

     L'eau chantait.
Rayons de rivière, amoncellement de limons verts.
Vomissures d'argent au bruit des marées. L'eau
debout finissait en barques sur le ventre.

     Des charrettes de fruits crissaient sur le sol roux. Des enfants
costumés riaient, dont j'attendais le baiser blond, la candeur mûre.

     Contre mes pas obscurs se hissait l'épaule d'un dieu mort,
j'arrivai au dernier port, l'ange qui se hâtait me quitta, et j'ai marché, légère, car marcher maintenant m'éclairait.

Béatrice Douvre ( 1967-1994 )

               *******


LE CORPS GRANDI

Renoncement nocturne Ô fête
De ce qui fut la beauté
D'une maison des corps désencombrés

Adieu aux cercles de la grâce
Qui entrouvraient tes yeux dans la lumière cave

Adieu maintenant comme une aile, j'ai un corps
Aux clartés des limites humaines et chaleureuses
Et retour et je suis parmi vous les vivants
Vos sommeils aux bras longs m'accueillent pour revivre

Moins de nuage cette nuit, moins de vent
je suis dans la passion dont l'âge m'abandonne
C'est dans l'âge plus haut d'un autre qu'a grandi

La beauté maintenant où s'attarde mon corps.

Béatrice Douvre ( 1967-1994 ) Voix d’une autre année, 1986-1988

                 *******

L'OUTREPASSANTE
À René Char

Habiter la halte brève
La rive avant la traversée
La distance fascinée qui saigne
Et la pierre verte à l'anse des ponts

Dans la nuit sans fin du splendide amour
Porter sur l'ombre et la détruire
Nos voix de lave soudain belliqueuses
L'amont tremblé de nos tenailles

Il y a loin au ruisseau
Un seuil gelé qui brille
Un nid de pierres sur les tables
Et le pain rouge du marteau

La terre
Après la terre honora nos fureurs
Ô ses éclats de lampes brèves
Midis
Martelés de nos hâtes

Béatrice Douvre ( 1967-1994 )Voix d’une autre année, 1986-1988

             *******


LE JARDIN

Arrête-toi au fond de ce jardin
Pour l’air et pour le peu de roses
Arrête-toi, je te rejoins
Tu es plus belle que mon attente
Plus terrible encore quand le temps cesse
Car tu as cessé de vivre dans le temps
Mémoire
Poussant le grillage de fer
Pas à pas sur les terres humides
De la rosée plus que le jour
Je te rejoins
Il n’y a plus personne dans ce jardin
Les quelques pas avaient gravé la terre
C’était mon pas
Ô disparue derrière les ronces.

Poème isolé, écrit en 1989 et 1993, publié par la revue Linea, n° 4, été 2005.

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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptySam 25 Déc 2021 - 6:51

AVE

Très haut amour, s'il se peut que je meure
Sans avoir su d'où je vous possédais.
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,

Très haut amour qui passez la mémoire,
Feu sans foyer dont j'ai fait tout mon jour,
En quel destin vous traciez mon histoire,
En quel sommeil se voyait votre gloire,
O mon séjour...

Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l'abîme infini.
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi.

Par l'univers en mille corps brisée,
De mille instants non rassemblés encor,
De cendre aux cieux jusqu'au néant vannée,
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor

Vous referez mon nom et mon image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage.
Cœur de l'esprit, ô centre du mirage
Très haut amour.

Catherine Pozzi (1882-1934)


                  ****

NYX

À Louise aussi de Lyon et d’Italie

Ô vous mes nuits, ô noires attendues
Ô pays fier, ô secrets obstinés
Ô longs regards, ô foudroyantes nues
Ô vols permis outre les cieux fermés.

Ô grand désir, ô surprise épandue
Ô beau parcours de l’esprit enchanté
Ô pire mal ô grâce descendue
Ô porte ouverte où nul n’avait passé

Je ne sais pas pourquoi je meurs et noie
Avant d’entrer à l’éternel séjour.
Je ne sais pas de qui je suis la proie.
Je ne sais pas de qui je suis l’amour.

Catherine Pozzi (1882-1934)

         ******

CHANSON SANS GESTES

Sur la planète de douleurs
Les roses vont jusqu’au ciel même.
Devant le mur d’azur tu meurs
Du mal qui vient d’ailleurs.

Soleil, soleil fleur de souci
Touche un cœur de ta pointe extrême
Le rayon jeté sans merci
Du passé passe jusqu’ici.

Mon cœur est une rose aussi
Il est plein de rois et de reines
Ils ont vécu ils ont fini
Ils souffrent où je suis.

Ils ont dormi ils ont péri
Ils s’éveilleront si je t’aime.
Un trait les touche sans merci
L’amour n’est l’ami.

Ô prisonniers ! dormez ainsi
Ne quittez les ombres suprêmes.
La caresse est blessure ainsi
Le soleil passe aussi.

Catherine Pozzi (1882-1934)

           *******

VALE

La grande amour que vous m'aviez donnée
Le vent des jours a rompu ses rayons -
Où fut la flamme, où fut la destinée
Où nous étions, où par la main serrée
Nous nous tenions.

Notre soleil, dont l'ardeur fut pensée
L'orbe pour nous de l'être sans second
Le second ciel d'une âme divisée
Le double exil où le double se fond

Son lieu pour vous apparaît cendre et crainte,
Vos yeux vers lui ne l'ont pas reconnu
L'astre enchanté qui portait hors d'atteinte
L'extrême instant de notre seule étreinte
Vers l'inconnu.

Mais le futur dont vous attendez vivre
Est moins présent que le bien disparu.
Toute vendange à la fin qu'il vous livre
Vous la boirez sans pouvoir être qu'ivre
Du vin perdu.

J'ai retrouvé le céleste et sauvage
Le paradis où l'angoisse est désir.
Le haut passé qui grandit d'âge en âge
Il est mon corps et sera mon partage
Après mourir.

Quand dans un corps ma délice oubliée
Où fut ton nom, prendra forme de cœur
Je revivrai notre grande journée,
Et cette amour que je t'avais donnée
Pour la douleur.

Catherine Pozzi (1882-1934)
         
******

SI TU VEUX....

Si tu veux
Nous irons ensemble
Tous les deux
Vers le vieux figuier.
Il aura
Des fruits noirs qui tremblent
Sous le vent
Qui vient d’Orvillers.

Tu iras
L’âme renversée
Sur ta vie
Et je te suivrai.
Le ciel bas
Tiendra nos pensées
Par la lie
D’un malheur secret.

Tu prendras
L’un des fruits de l’arbre
Et soudain
Le feras saigner
Et ta main
Morte comme marbre
Jettera
Le don du figuier.

Le vent vert
Plein du bruit des hêtres
Ouvrira
La geôle du ciel
Je crierai
Comme un chien sans maître
Tu fuiras
Dans le grand soleil.

Catherine Pozzi (1882-1934)

                *******

Catherine Pozzi (1882 –1934)sort peu à peu de l'anonymat ,ou elle était confinée. Issue d'un milieu aisé, elle a fréquenté nombre d'écrivains de son époque Rainer Maria Rilke, Anna de Noailles, Colette, Pierre Jean Jouve…
Elle était surtout connue pour sa relation cachée et passionnelle avec Paul Valéry et le seul recueil de poèsie d'elle ,ne sera publié qu'après sa mort en 1935.
Ses poèmes font une très grande place à l'amour et aux sentiments .Ils méritent d'être vraiment redécouverts .C'est une sorte de Louise Labbé moderne.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMar 28 Déc 2021 - 17:19

TU ME VEUX IMMACULÉE

Tu me veux aurore,
Tu me veux d’écume,
Tu me veux de nacre.
Comme un lys
Surtout, chaste.
De parfum léger
Corolle fermée
Pas même un rayon de lune
Qui ne m’ait effleurée
Ni une marguerite
Qui se dise ma sœur
Tu me veux blanche
Tu me veux immaculée

Tu me veux aurore.

Toi qui les as toutes eues
Les coupes à la main,
De fruits et de miels
Les lèvres pourpres.
Toi qui dans le banquet
Couvert de pampres
As lassé les chairs
Festoyant à Bacchus.
Toi qui dans les jardins
Noirs de la Tromperie
Vêtu de rouge
T’es précipité au ravage.

Toi que ton squelette
Conserve intact
Je ne sais pas, encore
Par quels miracles,
Tu me prétends blanche
(Dieu te le pardonne),
Tu me prétends chaste
(Dieu te le pardonne),
Tu me prétends aurore !

Fuis vers les forêts,
Vas-t-en a la montagne ;
Nettoie ta bouche ;
Vis dans les refuges ;
Ramasse de tes mains
La terre mouillée ;
Nourris ton corps
De racines amères ;
Bois de la source rocheuse ;
Dort sur le givre ;
Rafraîchis tes tissus
Au salpêtre et à l’eau ;

Parle aux oiseaux
Et te lève à l'aube.
Et quand de chair
Tu seras redevenu,
Et quand tu auras mis
En elle l'âme
Que par les alcôves
Tu as laissée embrouillée,
Alors, brave homme,
Prétends-moi blanche,
Prétends-moi immaculée,
Prétends-moi chaste.

Alfonsina Storni (1892-1938)


                 ******


TOUT PETIT PETIT HOMME

Tout petit petit Homme, tout petit petit homme ,
Libère ton canari qui aimerait voler...
Je suis le canari, tout petit petit homme ,
laissez moi m’envoler.

J’ai été dans ta cage, tout petit petit homme ,
tout petit petit homme qui me met en cage.
Je dis tout petit petit parce que tu ne me comprends pas,
ni ne me comprendras.

Moi non plus, je ne te comprends pas, mais entre temps
Ouvre-moi la cage dont je veux m’échapper ;
tout petit petit homme, je t’ai  aimé une demi-heure,
ne m’en demande pas plus

Alfonsina Storni (1892-1938)


                   ****


LA BEAUTÉ

Les enfants m’entourent
Et j’entre dans leurs âmes.
J’y pénètre et j’ai peur:
L’esprit humain est mauvais.
Une phrase mord; un regard
Est lancé de travers.
Je suffoque d’amertume.

Un coup de vent ouvre
La fenêtre fermée:
Le bleu limpide du ciel
Me blesse le regard
Et cette vision m’épuise…

Des mains invisibles
Me libèrent l’âme
À nouveau; à nouveau
Je crois en quelque chose: mon
Amertume s’apaise, et de nouveau
Je dis, sans le comprendre:
                                       merci!

Alfonsina Storni (1892-1938)Traduction: Monique-Marie IHRY, éditions Cap de l’Étang

        *****
FACE A LA MER

Oh mer, immense mer, cœur féroce
Rythme irrégulier, mauvais cœur,
Je suis plus doux que ce pauvre bâton
Cela pourrit dans vos vagues de prisonniers.

Oh mer, donne-moi ta formidable colère,
J'ai passé ma vie à pardonner,
Parce que j'ai compris, mer, je me donnais:
"Pitié, pitié pour celui qui offense le plus."

La vulgarité, la vulgarité me hante.
Ah, ils m'ont acheté la ville et l'homme.
Fais-moi avoir ta colère sans nom:
Je suis déjà fatigué de cette mission rose.

Voyez-vous le vulgaire? Ce vulgaire me chagrine,
Je manque d'air et là où je manque,
J'aurais aimé ne pas comprendre, mais je ne peux pas:
C'est la vulgarité qui m'empoisonne.

Je suis devenu plus pauvre parce que la compréhension accable,
Je me suis appauvri parce que la compréhension étouffe,
Béni soit la force du rocher!
J'ai le cœur comme de la mousse.


Mer, j'ai rêvé d'être comme toi,
Là les après-midi que ma vie
Sous les heures chaudes, il a ouvert ...
Ah, j'ai rêvé d'être comme toi.

Regarde-moi ici, petit misérable,
Toute douleur me conquiert, tous les rêves;
Mer, donne-moi, donne-moi l'effort ineffable
Devenir arrogant, inaccessible.

Donne-moi ton sel, ton iode, ta férocité,
L'air marin!… Oh tempête, oh colère!
Mécontent de moi, je suis un chardon,
Et je meurs, mer, je succombe à ma pauvreté.

Et mon âme est comme la mer, c'est ça,
Ah, la ville pourrit et se trompe
Petite vie qui cause de la douleur,
Qu'il me libère de son poids!

Foule ma détermination, mon espoir vole ...
Ma vie a dû être horrible
Ce devait être une artère irrépressible
Et c'est juste une cicatrice qui fait toujours mal.

Alfonsina Storni (1892-1938)

             ******

ROMANCE DE LA VENGEANCE

Un altier et bien beau chasseur
Comme il n’en est pas deux sur une terre
Un soir s’en fut à la chasse
Par les campagnes du Seigneur.

Allongeant un pas assuré
Le plomb chargé
Le cœur battant
La tête haute et la voix basse.

Dans la lumière dorée de l’après-midi
Tant tua le chasseur
Que de fines larmes rouges
Se mit à pleurer le soleil

Alors qu’il rentrait en chantant
Doucement, à mi-voix Autour
d’un tronc enroulé
L’aperçut un serpent

S’apprêtant à venger les oiseaux ;
Mais terrible, le chasseur
La tête lui trancha ;

Or à quelques pas
L’observant, j’étais là
Je le ligotais de ma chevelure
Et domptais sa fureur.

Dès lors qu’entravé, je lui dis
Des oiseaux tu as fusillés
C’est  donc moi qui vais les venger
Maintenant que jtu m’appartiens
.
Ce n’est pas d’arme que je l’abattis
Lui réservant pire mort !
Si tendrement je le baisai
Que le cœur je lui brisai !
Chasseur, si t’en vas à la chasse
Par les campagnes du Seigneur
Crains que ne vengent les oiseaux
Les plaies profondes de l’amour.

Alfonsina Storni (1892-1938)

                         ****


TROIS MOTS

Tu m’as glissé à l’oreille, ce soir, trois
mots
Ordinaires. Trois mots lassés
D’être prononcés. Mots
Usés qui se renouvellent.

Trois mots si doux que la lune s’en allant
En filtrant parmi les rameaux
S’arrête à ma bouche. Trois mots si doux
Qu’une fourmi se promène sur mon cou sans que je tente
Le moindre mouvement pour l'en chasser

Trois mots si doux
Qu' il me vient malgré moi : «Oh, qu’elle est belle, la vie  ! »
Si doux et si tendres
Qu'ils répandent sur le  corps des huiles odorantes


Si doux et si beaux
Que nerveux, mes doigts,
Se meuvent vers le ciel comme les lames de ciseaux ;
Oh, mes doigts qui voudraient
Découper des étoiles

Alfonsina Storni (1892-1938)

              *****
Poésie - Page 6 200px-10



Alfonsina Storni (1892-1938), poètesse argentine , bien que née en Suisse .C'est une voix très moderne et très féministe qu'elle va imposer à l'Amérique latine,pour son époque. La mer et la liberté seront ses principaux thèmes fétiches et prioritaires.La mer qu'elle a rejoint , après des problèmes de santé.
Désolé pour les manques de noms des traducteurs des  poèmes .
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyJeu 30 Déc 2021 - 8:00

La beauté du monde est l'orifice du labyrinthe. L'imprudent qui, étant entré, fait quelques pas, est après quelque temps hors d'état de retrouver l'orifice. Epuisé, sans rien à manger, ni à boire, dans les ténèbres, séparé de ses proches, de tout ce qu'il aime, de tout ce qu'il connaît, il marche sans rien savoir, sans espérance, incapable même de se rendre compte s'il marche vraiment ou s'il tourne sur place. Mais ce malheur n'est rien auprès du danger qui le menace. Car s'il ne perd pas courage, s'il continue à marcher, il est tout à fait sûr qu'il arrivera finalement au centre du labyrinthe. Et là, Dieu l'attend pour le manger. Plus tard il ressortira, mais changé, devenu autre, ayant été mangé et digeré par Dieu. Il se tiendra alors près de l'orifice pour y pousser ceux qui s'approchent.

Simone Weil (1909-1943 )/ ATTENTE DE DIEU (EXTRAIT)

                             ****

FIGURES DU TEMPS

Cet idéal ciel il semble qu'il ne forme
qu'une unique armoirie
un blason solitaire.

En ce temps où Paris était tout un théâtre
et des corps de femme
un sésame
des filles vivaient qui avaient vingt ans
à beautés vivaces
à semblables voix

et parfois dans la chaleur de Rome
par mégarde un pape brisait son verre
et l'eau claire en coulait
la même absente du calvaire.

Sur les objets chaque jour la poussière
était lentement essuyée
avec un morceau déchiré
du corsage étoilé des fêtes
tissé dans la manufactures
que cernaient les prés et les nuages.

Des maisons pleines de lâches,
de forçats, de déserteurs,
montraient des barrières en fleur.

Souvent une main se refermait
comme une prison de chair
sur un insecte à couleur d'or
et féru de silence.

Vers les classes les drapés les champs
descendaient dans leurs plis antiques
et l'écolier cherchait les péninsules.

L'arbre et le bouquet
mendiaient l'existence
feuille par feuille et fleur par fleur.

Le jardinier éclairé par des lueurs
conduisait sa maîtresse à travers les châssis
cependant que lignes et volumes
ne cessaient pas de gouverner un buste exquis.

Jean Follain (1903-1971) Usage du temps, Poésie / Gallimard,



              ****


LE PAYSAGE

J’avais rêvé d’aimer. J’aime encore mais l’amour
Ce n’est plus ce bouquet de lilas et de roses
Chargeant de leurs parfums la forêt où repose
Une flamme à l’issue de sentiers sans détours.

J’avais rêvé d’aimer. J’aime encore mais l’amour
Ce n’est plus cet orage où l’éclair superpose
Ses bûchers aux châteaux, déroute, décompose,
Illumine en fuyant l’adieu du carrefour,

C’est le silex en feu sous mon pas dans la nuit,
Le mot qu’aucun lexique au monde n’a traduit,
L’écume sur la mer, dans le ciel ce nuage.

A vieillir tout devient rigide et lumineux,
Des boulevards sans noms et des cordes sans nœuds.
Je me sens me roidir avec le paysage.

Robert Desnos ( 1900-1945) Domaine public, Gallimard, 1953


                 ****                    


LA MORT DE L'AIMÉE

De la mort, il savait seulement ce que chacun sait :
qu’elle nous prend et nous précipite dans le silence.
Mais comme elle, non pas arrachée à lui,
non, mais doucement détachée de ses yeux,

glissait peu à peu vers des ombres inconnues,
et comme il sentait qu’eux, sur l’autre rive, avaient
à présent comme lune son sourire de  jeune fille
et le halo de sa bonté :

alors les morts lui devinrent aussi familiers
que si son entremise l’apparentait étroitement
à chacun d’entre eux ; il laissait dire les autres

mais ne les croyait pas et nommait ce pays
le Bien-Situé, le Toujours-Doux —
et l’éprouvait pour elle

Rainer Maria Rilke  (1875-1926) La mort de l'aimée, traduction Rémy Lambrechts

                             ****
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyVen 31 Déc 2021 - 5:42



LE MAL

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !…

– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Arthur Rimbaud

                                  ******

HYMNE

Par toute la terre
lande errante
où le soleil me mènera la corde au cou
j'irai
chien des désirs forts
car la pitié n'a plus créance parmi nous

Voici l'étoile
et c'est la cible où la flèche s'enchâsse
clouant le sort qui tourne et règne
couronne ardente
loterie des moissons

Voici la lune
et c'est la grange de lumière

Voici la mer
mâchoire et bêche pour la terre
écume de crocs
barbes d'acier luisant aux babines des loups

Voici nos mains
liées aux marées comme le vent l'est à la flamme
Voici nos bouches
et l'horloge de minuit les dissout

quand l'eau-mère des ossatures
dépose les barques temporelles aux baies tranquilles de l’espace
et te fait clair comme un gel

ô brouillard tendre de mon sang

Michel Leiris (1901 – 1990) Haut-Mal / Editions Gallimard, 1943

                      ******

LES ANNÉES

Elles entrent comme des animaux venus de l’espace
Cosmique du,houx aux feuilles épineuses
Qui ne sont pas les pensées du yogi en moi
Mais du vert et de l’obscur si purs
Qu’elles gèlent et se figent.

Ô Dieu, je ne suis pas comme toi
Dans le vide de ta nuit
Où se collent les étoiles, stupides confettis.
L’éternité m’ennuie,
je n’en ai jamais voulu.

Ce que j’aime de toute mon âme c’est
Le piston en action —
A en mourir.
Et les sabots des chevaux,
Leur écume sans pitié.

Et toi, grande Stase —
Qu’y a-t-il de si ,grand dans tout ça !
Est-ce un tigre cette année , ce qui rugit à la porte ?
C’est un Christus
L’atroce

Mors-de-Dieu en lui
Qui se languit de voler, d’en finir ?
Les baies sanglantes sont elles-mêmes, parfaitement immobiles.
Les sabots n’attendent pas.
Au lointain bleu les pistons sifflent.

Sylvia Plath (1932-1963)Pas de traduction connue


                 *****

AMOUR KERNÉ
à l’Ondine

Je te prendrai dans l’émotion des landes
muettement tu embrasseras ma terre
Je te prendrai dans la clarté des fontaines
avidement je te boirai

Tu portes mes amours mauves
dans la source des prunelles
écoute
les ajoncs et les plantes
vont chanter pour nous deux
la nuit fertile, la plage fraternelle

Nous referons cette Cornouaille mortelle
secrètement
dans le lit des hautes herbes
je te prendrai dans la grange verte
et ton corps aux semences mélangé
concevra tout un pays de fougères
et de genêts.

Ma belle amie sur la grève allongée
comme moi désire la mer
laisse-toi chavirer sous le vent des navires
dans la laine fragile des pluies
je te prendrai encore
tes bras ruisselant de désirs
serreront la bruyère de mes veines

Je te prendrai dans l’allée des grands chênes
sous tes reins efface la peine des tombeaux
il faut vaincre la mort au lever du soleil
chaque matin prends la vie à belles mains
dans ton regard affamé de merveilles
recrée pour moi les paysages que j’aimais

Ô femme, ma bourgade de gamines
mon dimanche d’écolier, ma chaumine
mon amour mauve, mon beau gilet
brode des bleuets sur le lin des détresses
et couvre-moi de la liesse des grands arbres
afin que je t’aime encore, une prochaine fois

Xavier Grall (1930-1981)

                       *****

LES DANSES NOCTURNES

Un sourire est tombé dans l’herbe.
Irrattrapable !

Et tes danses nocturnes, où iront-elles
Se perdre. Dans les mathématiques ?

De tels bonds, des spirales si purs –
Cela doit voyager

Pour toujours de par le monde, je ne resterai donc pas
Totalement privé de beauté, il y a ce don

De ton petit souffle, l’odeur d’herbe
Mouillée de ton sommeil, les lys, les lys.

Leur chair ne tolère aucun contact.
Plis glacés d’amour-propre, l’arum,

Le tigre occupé de sa parure –
Robe mouchetée, déploiement de pétales brûlants.

Tes comètes
Ont un tel espace à traverser,

Tant de froid et d’oubli.
Alors les gestes se défont –

Humains et chauds et leur éclat
Saigne et s’émiette

À travers les noires amnésies du ciel.
Pourquoi me donne-t-on

Ces lampes, ces planètes
Qui tombent comme des bénédictions, des flocons –

Paillettes blanches, alvéoles
Sur mes yeux, ma bouche, mes cheveux –

Qui me touchent puis disparaissent à tout jamais.
Nulle part.

Sylvia Plath / Ariel / Traduction de Françoise Morvan et Valérie Rouzeau
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyVen 31 Déc 2021 - 9:04

Léopold Sédar Senghor, 1983
Les Peuls du Sénégal définissent la poésie : "des paroles plaisantes au cœur et à l’oreille." En Afrique, la poésie est l’art le plus complet. C’est le langage le plus expressif qui passe par les sens pour aller jusqu’à l’âme.


Andrée Chedid, 1979
Pour moi la poésie n’est pas quelque chose de coupé de la vie, c’est la pleine réalité. Enfin c’est la réalité qui comprend l’existence et cette essence de vie qui frémit au fond de nous.

Abd al Malik, 2006
Tu m’as appris à dire je suis tu m’as dit : "le noir, l’arabe, le blond ou le Juif sont à l’homme ce que les fleurs sont à l’eau."

Saint-John Perse, 1960
Poésie, sœur de l’action et mère de toute création. Elle est l’animatrice du songe des vivants et la gardienne la plus sûre de l’héritage des morts.

Roger Vrigny, 1973
La poésie c’est la création de langage. Créez du langage et vous serez poète, un point c’est tout.

Louis Aragon, 1959
"J’inventerai pour toi la rose
sous le porche des amants
qui n'ont point d'autre lit
que leurs bras."

Michel Butor, 1997
Évidemment les poètes ce sont des gens qui travaillent sur les mots et qui les maintiennent en vie alors que les mots dans la vie quotidienne, dans la conversation quotidienne s’endorment, se sclérosent.

Pierre Seghers, 1969
La poésie c’est quelque chose que l’on a sur le cœur. Je crois qu’un poème est une œuvre d’art et il n’y a pas d’œuvre d’art sans nécessité de connaissance réelle d’un langage, c’est une matière un langage. J’aime aussi une certaine musique, un mouvement, une respiration dans le vers, dans le langage.

Mc Solaar, 1992
Par exemple, quand je dis : "Les salauds salissent Solaar cela me lasse mais laisse laisse salire Solaar sur ce salut." Ben là c’était essayer quand même d’écrire proprement, de faire une discipline rap français pur.

Nathalie Sarraute, 1995
Le propre de la poésie s’attache à rendre une sensation.

Grand Corps Malade, 2015
Pour moi la poésie c’est peut-être le fait de nous décrire, de décrire notre vie, notre quotidien mais comme si on le décalait un petit peu en le mettant en mot avec un ordre de mot qui change de ce qu’on fait d’habitude. On essaye de rendre jolies des choses qui pourtant nous sont très proches et très communes.

Hervé Bazin, 1972
La poésie m’est nécessaire. C’est ma zone de gratuité, c’est ma zone de pleine liberté. Le roman vous impose un compte rendu vous enferme dans le réel et dans l’extérieur, alors que la poésie ce n’est pas un ramassage autour de vous, c’est un ramassage intérieur, c’est une découverte constante.

Pierre Reverdy, 1968
Elle s’allège de son poids de terre et de chair, s’épure et se libère de telle sorte qu’elle devient de souffrance pesante du cœur, jouissance ineffable d’esprit c’est ça la poésie.

Jean Cocteau, 1960
Et bien c’est le mariage du conscient et de l’inconscient et de ces noces terribles et bizarres naissent des monstres qui sont les œuvres, monstres quelquefois exquis.

Charles Trenet, 1966
Je crois que la poésie c’est des rêves de bonne qualité c’est l’art de rêver et de faire rêver aussi. Dans le fond la poésie est un fluide qui ne s’échange qu’entre poètes mais tout le monde est poète.


Adonis : "La poésie est du côté du silence, du secret. C'est le manque du monde."


Merci au Printemps de poètes, pour ces citations, avec lesquelles on peut être d'accord ou pas?
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyDim 2 Jan 2022 - 2:06

ÉLOGE DU LOINTAIN

Dans la source de tes yeux
vivent les nasses des pêcheurs de la mer délirante.
Dans la source de tes yeux
la mer tient sa parole.

J’y jette,
coeur qui a séjourné chez des humains,
les vêtements que je portais et l’éclat d’un serment:

Plus noir au fond du noir, je suis plus nu.
Je ne suis, qu’une fois renégat, fidèle.
Je suis toi, quand je suis moi.

Dans la source de tes yeux
je dérive et rêve de pillage.

Une nasse a capturé dans ses mailles une nasse:
nous nous séparons enlacés.

Dans la source de tes yeux
un pendu étrangle la corde.

Paul Celan .1952 .Pas de traducteur

             ****

UN OEIL OUVERT

Heures, couleur mai, fraîches.
Ce qui n’est plus à nommer, brûlant,
audible dans la bouche.

Voix de personne, à nouveau.

Profondeur douloureuse de la prunelle :
la paupière
ne barre pas la route, le cil
ne compte pas ce qui entre.

Une larme, à demi,
lentille plus aiguë, mobile,
capte pour toi les images.

Paul Celan, Grille de parole, traduction Martine Broda, 1991

                     *****

LA FEMME DE MA VIE

Mon épouse, ma loyale étoffe,
ma salamandre, mon doux pépin,
mon hermine, mon gros gras jardin,
mes fesses, mes vesses, mes paroles,
mon chat où j’enfouis mes besoins,
ma gorge de bergeronnette.

Ma veuve, mon essaim d’helminthes,
mes boules de  pain pour mes mains,
pour ma tripe sur tous mes chemins,
mon feu bleu où je cuis ma haine,
ma bouteille, mon cordial de nuit,
le torchon pour essuyer ma vie,
l’eau qui me lave sans me tacher.

Ma brune ou blanche, ma moitié,
nous n’aurions fait qu’une couleur,
un soleil-lune à tout casser,
à tous les deux par tous les temps,

si un jour je t’avais reconnue.

André Frénaud, La Sainte Face, Poésie / Gallimard, 1985

              ******


LE SOMMEIL
                                                    Au Cher Igor Markevitch

Veilleur de nuit, veilleur de nuit,
Dans les rais d’argent de la nuit.

Qu’y a-t-il de plus pauvre que l’homme endormi ?
La nuit ne caresse pas. Ô prison de la nuit !
Mais la pensée est une eau froide
Qui tombe sur ton cadavre vide.

Qu’y a-t-il de plus pauvre que la pensée ?
Elle féconde la misère de l’homme endormi.
Elle arrose la tête, elle l’ensemence.

Pitoyable être, je n’ai compris ton silence
Que dans le sommeil. Pas de dimanche
Pour le sommeil impitoyable de l’homme nu,
Même le songe n’est pas à lui.

Terne oreiller, ô dure terre pour mon épaule,
Songe mystère qui vient du pôle
À l’arbre qui rêve, à l’arbre qui dort,
Pareil est notre sort.
Veilleur de nuit, veilleur de nuit,
L’océan ne fait aucun bruit.
Voici la voile qui s’étale
Le bateau du lac de Stymphale.
Tamponnez le môle du sommeil
Rame nocturne, sabot, je m’éveille.

Max Jacob, Rivage (1931), Ballades.

                  *****

HONTE

Tant que la lame n'aura
Pas coupé cette cervelle,
Ce paquet blanc, vert et gras,
A vapeur jamais nouvelle,

(Ah ! Lui, devrait couper son
Nez, sa lèvre, ses oreilles,
Son ventre ! et faire abandon
De ses jambes ! ô merveille !)

Mais non ; vrai, je crois que tant
Que pour sa tête la lame,
Que les cailloux pour son flanc,
Que pour ses boyaux la flamme,

N'auront pas agi, l'enfant
Gêneur, la si sotte bête,
Ne doit cesser un instant
De ruser et d'être traître,

Comme un chat des Monts-Rocheux,
D'empuantir toutes sphères !
Qu'à sa mort pourtant, ô mon Dieu !
S'élève quelque prière !

Arthur Rimbaud .Extrait de:  Derniers vers (1872)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyLun 3 Jan 2022 - 5:20

ANNEAUX DE CENDRE
À Cristina Campo

Ce sont mes voix qui chantent
pour qu’ils ne chantent pas, eux,
les muselés grisement à l’aube
les vêtus d’un oiseau désolé sous la pluie.

Il y a, dans l’attente,
une rumeur de lilas qui se brise.
Et il y a, quand vient le jour,
un morcellement du soleil en petits soleils noirs.
Et quand c’est la nuit, toujours,
une tribu de mots mutilés
cherche asile dans ma gorge,
pour qu’ils ne chantent pas, eux,
les funestes, les maîtres du silence.

Alejandra Pizarnik (1936-1972).« Anneaux de cendre », Les travaux et les nuits, Paris, Ypsilon Éditeur, 2013, traduction de Jacques Ancet.

                         *****

CELLE DES YEUX OUVERTS

la vie joue dans le jardin
avec l'être que je ne fus jamais

et je suis là

danse pensée
sur la corde de mon sourire

et tous disent ça s'est passé et se passe

ça va passer
ça va passer
mon cœur
ouvre la fenêtre

vie
je suis là

ma vie
mon sang seul et transi
percute contre le monde

mais je veux me savoir vivante
mais je ne veux pas parler
de la mort
ni de ses mains étranges.

Alejandra Pizarnik, (1936-1972)Œuvre poétique . Actes Sud 2005, La dernière innocence (1956)
Autre destin tragique de cette poètesse argentine , qui s'est suicidée en 1972.Une sensibilité extrême,et  des thèmes poignants, qui reviennent souvent ,dans sa poèsie.


                    *****

LA MER A PRIS TOUS LES MARINS

La mer a pris tous les marins
Toutes les filles sont sur la plage
Et les mouchoirs volent aux mains
Les voiles vont comme en courant.


La mer se gonfle comme un sein
Et montre aux filles sur la plage
Les veines bleues de ses courants
Sous la dentelle des sillages.


Ô mer jolie, seras-tu sage ?
"Adieu", répondent les marins
Toutes les filles sont sur la plage
La terre s'en va comme en courant.


"Adieu" vient répéter le vent
À toutes les filles sur la plage
La mer se gonfle comme un sein
Un courant va rire au rivage.


La peine gonfle les seins
Les filles courent sur la plage
Et les mouchoirs volent aux mains
La mer a pris tous les marins.

Paul Fort (1897-1960), Ballades françaises.Flammarion

                         ****

IL EXISTE POURTANT...

Il existe pourtant des pommes et des oranges
Cézanne tenant d’une seule main
toute l’amplitude féconde de la terre
la belle vigueur des fruits
Je ne connais pas tous les fruits par cœur
ni la chaleur bienfaisante des fruits sur un drap blanc

Mais des hôpitaux n’en finissent plus
des usines n’en finissent plus
des files d’attente dans le gel n’en finissent plus
des plages tournées en marécages n’en finissent plus

J’en ai connu qui souffraient à perdre haleine
n’en finissent plus de mourir
en écoutant la voix d’un violon ou celle d’un corbeau
ou celle des érables en avril

N’en finissent plus d’atteindre des rivières en eux
qui défilent charriant des banquises de lumière
des lambeaux de saisons     ils ont tant de rêves

Mais les barrières       les antichambres n’en finissent plus
Les tortures        les cancers n’en finissent plus
les hommes qui luttent dans les mines
aux souches de leur peuple
que l’on fusille à bout portant     en sautillant de fureur
n’en finissent plus
de rêver couleur d’orange

Des femmes n’en finissent plus de coudre des hommes
et des hommes de se verser à boire

Pourtant malgré les rides multipliées du monde
malgré les exils multipliés
les blessures répétées
dans l’aveuglement des pierres
je piège encore le son des vagues
la paix des oranges

Doucement Cézanne se réclame de la souffrance du sol
                                                   de sa construction
et tout l’été dynamique s’en vient m’éveiller
s’en vient doucement     éperdument me léguer ses fruits

Marie Uguay (1955-1981) « Il existe pourtant… », L’outre-vie, dans Poèmes,, Montréal, Éditions du Boréal.
Encore un destin trop bref avec cette poètesse quebecoise ,telle une météorite de la poèsie.Bien sûr, on ne peut que ressentir dans ses poèmes ,le reflet de ses peurs et de ses douleurs.

                                  ******
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMar 4 Jan 2022 - 4:13

COMMUNE PRÉSENCE

Tu es pressé d’écrire
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux, de rébellion, de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir,
Celle qui t’est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d’elle, tout n’est qu’agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
En t’inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,
Sans égarement.

Essaime la poussière.
Nul ne décèlera votre union.

René Char . Ed. Gallimard, 1978.

               *****


LE PONT MIRABEAU

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
            Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
            L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
            Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Guillaume Apollinaire, Alcools. Éditions GALLIMARD.

                    ****

L'INVITATION AU VOYAGE

 Mon enfant, ma sœur,
 Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
 Aimer à loisir,
 Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
 Les soleils mouillés
 De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
 Si mystérieux
 De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
 Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
 Les plus rares fleurs
 Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
 Les riches plafonds,
 Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
 Tout y parlerait
 À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
 Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
 C’est pour assouvir
 Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
 — Les soleils couchants
 Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
 D’hyacinthe et d’or ;
 Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire, (1821-1867).

             *****


À LA MUSIQUE

Place de la gare, à Charleville

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

— L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
— Autour, aux premiers rangs, parade le gandin;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres ;

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d’épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : « En somme !… »

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d’où le tabac par brins
Déborde — vous savez, c’est de la contrebande — ;

Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…

— Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

J’ai bientôt déniché la bottine, le bas…
— Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas.
— Et mes désirs brutaux s’accrochent à leurs lèvres…

Arthur Rimbaud. Poème datant de 1870.

                 ******

LA SOIF ET LA SOURCE

L’amour de toi qui te ressemble
C’est l’enfer et le ciel mêlés
Le feu léger comme les cendres
Éteint aussitôt que volé

L’amour de toi biche à la course
C’est l’eau qui fuit entre les doigts
La soif à la fois et la source
La source et la soif à la fois

L’amour de toi qui me divise
Comme un sable à dire le temps
C’est pourtant l’unité divine
Qui fit un seul jour de trente ans

L’amour de toi c’est la fontaine
Et la bague qui brille au fond
Et c’est dans la forêt châtaine
L’écureuil roux qui tourne en rond

Mourir à douleur et renaître
Te perdre à peine retrouvée
Craindre dormir crainte peut-être
De n’avoir fait que te rêver

Déchiré d’être pour un geste
Un mot d’ailleurs indifférent
Un air distrait La main qui jette
Un journal ou qui le reprend

Tout est toujours mis à l’épreuve
Rien ne sert ni la passion
Et toujours une angoisse neuve
Nous pose une autre question

Cet abîme est comme un azur
Immensément démesuré
Aime-t-il celui qui mesure
L’amour de ses bras à son pré

Je n’ai pas le droit d’une absence
Je n’ai pas le droit d’être las
Je suis ton trône et ta puissance
L’amour de toi c’est d’être là

L’amour de toi veut que j’attende
Comme un drap propre sur le lit
Qui sent le frais et la lavande
Où ton chiffre brodé se lit

Que suis-je de plus que ton chiffre
Un signe entre autres de ta vie
Le verre bu qui demeure ivre
À son bord des lèvres qu’il vit

Louis Aragon
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMer 5 Jan 2022 - 5:28



RONDEL

Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours ;
Dors… en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! Qui disaient : Toujours !

Entends-tu leurs pas ?… Ils ne sont pas lourds :
Oh ! les pieds légers ! – l’Amour a des ailes…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Entends-tu leurs voix ?… Les caveaux sont sourds.

Dors : il pèse peu, ton faix d’immortelles ;
Ils ne viendront pas, tes amis les ours,
Jeter leur pavé sur tes demoiselles…
Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !

Tristan Corbière . Les amours jaunes, 1873

              *****


EL-DESDICHADO

Je suis le ténébreux, – le veuf, – l’inconsolé,
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ? … Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;
J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron ;
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

Gerard de Nerval

                ******

ÉTOILE DE LA MER

Et de vaisseaux, et de vaisseaux,
Et de voiles, et tant de voiles,
Mes pauvres yeux allez en eaux,
Il en est plus qu’il n’est d’étoiles ;

Et cependant je sais, j’en sais
Tant d’étoiles et que j’ai vues
Au-dessus des toits de mes rues,
Et que j’ai sues et que je sais ;

Mais des vaisseaux il en est plus,
– Et j’en sais tant qui sont partis –
Mais c’est mon testament ici,
Que de vaisseaux il en est plus ;

Et des vaisseaux voici les beaux
Sur la mer, en robes de femmes,
Allés suivant les oriflammes
Au bout du ciel sombré dans l’eau,

Et de vaisseaux tant sur les eaux
La mer semble un pays en toile,
Mes pauvres yeux allez en eaux,
Il en est plus qu’il n’est d’étoiles.

Max Elskamp, Salutations.

                ****

LE CIEL EST,PAR-DESSUS...

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine, Sagesse (1881)

            *****

L’ ÉTERNITÉ


Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Ame sentinelle,
Murmurons l’aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.

Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon.

Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s’exhale
Sans qu’on dise : enfin.

Là pas d’espérance,
Nul orietur.
Science avec patience,
Le supplice est sûr.

Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Eternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

Arthur Rimbaud, Derniers vers
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyJeu 6 Jan 2022 - 5:58

DANS LA NUIT

Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
À la nuit sans limites
À la nuit.
Mienne, belle, mienne.
Nuit
Nuit de naissance
Qui m’emplit de mon cri
De mes épis.
Toi qui m’envahis
Qui fais houle houle
Qui fais houle tout autour
Et fume, es fort dense
Et mugis
Es la nuit.
Nuit qui gît, nuit implacable.
Et sa fanfare, et sa plage,
Sa plage en haut, sa plage partout,
Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie sous lui
Sous lui, sous plus ténu qu’un fil,
Sous la nuit
La Nuit.

Henri Michaux « Dans la nuit »  Un certain plume . Éditions Gallimard, 1998.



                        *****


ICEBERGS

Icebergs, sans garde-fou, sans ceinture, où de vieux cormorans abattus et les âmes des matelots morts récemment viennent s'accouder aux nuits enchanteresses de l'hyperboréal.

Icebergs,
Icebergs, cathédrales sans religion de l'hiver éternel, enrobés dans la calotte glaciaire de la planète
Terre.

Combien hauts, combien purs sont tes bords enfantés par le froid.

Icebergs,
Icebergs, dos du
Nord-Atlantique, augustes
Bouddhas gelés sur des mers incontemplées,
Phares scintillants de la
Mort sans issue, le cri éperdu du silence dure des siècles.

Icebergs,
Icebergs,
Solitaires sans besoin, des pays bouchés, distants, et libres de vermine.
Parents des îles, parents des sources, comme je vous vois, comme vous m'êtes familiers...

Henri Michaux (1899 - 1984)

                     ****

MAIS,TOI, QUAND VIENDRAS TU?

Mais,
Toi, quand viendras-tu?
Un jour, étendant
Ta main
sur le quartier où j'habite,
au moment mûr où je désespère vraiment;
dans une seconde de tonnerre,
m'arrachant avec terreur et souveraineté
de mon corps et du corps croûteux
de mes pensées-images, ridicule univers;
lâchant en moi
Ton épouvantable sonde,
l'effroyable fraiseuse de
Ta présence,
élevant en un instant sur ma diarrhée
Ta droite et insurmontable cathédrale ;
me projetant non comme homme
mais comme obus dans la voie verticale.
Tu viendras.
Tu viendras, si tu existes, appâté par mon gâchis, mon odieuse autonomie.
Sortant de l'Éther, de n'importe où, de dessous mon moi bouleversé, peut-être; jetant mon allumette dans
Ta démesure, et adieu,
Michaux.

Ou bien, quoi?
Jamais?
Non?
Dis,
Gros lot, où veux-tu donc tomber?

Henri Michaux (1899 - 1984)


                   *****

DEMAIN N'EST PAS ENCORE...

Roule, roule, sort à deux têtes,
roule, houle profonde,
sortie des planètes de nos corps retrouvés.

Soleil pour les retards,
sommeil d'ébène,
sein de mon fruit d'or.

Etendus,
nous embrassons l'orage,
nous embrassons l'espace,

nous embrassons le flot, le ciel, les mondes,
tout avec nous aujourd'hui tenons embrassé,
faisant l'amour sur l'échafaud.

Henri Michaux . Face aux verrous .Gallimard
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyVen 7 Jan 2022 - 2:00

Poésie - Page 6 Emile_10

ÉMILE NELLIGAN (1879-1941) Poète québecois.

***


SOIR D'HIVER

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur, que j’ai, que j’ai !

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire : Où vis-je ? où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !….


Émile NELLIGAN, Poésies complètes. (1896-1899)Fides, 1966

                          ****

VISION

Or, j’ai la vision d’ombres sanguinolentes
Et de chevaux fougueux piaffants,
Et c’est comme des cris de gueux, hoquets d’enfants
Râles d’expirations lentes.

D’où me viennent, dis-moi, tous les ouragans rauques.
Rages de fifre ou de tambour ?
On dirait des dragons en galopade au bourg.
Avec des casques flambant glauques…

Émile NELLIGAN, Poésies complètes, (1896 — 1899)Fides, 1966

                            ***

LE VAISSEAU D'OR

Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l’or massif :
Ses mâts touchaient l’azur, sur des mers inconnues ;
La Cyprine d’amour, cheveux épars, chairs nues,
S’étalait à sa proue, au soleil excessif.

Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
Dans l’Océan trompeur où chantait la Sirène,
Et le naufrage horrible inclina sa carène
Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.

Ce fut un Vaisseau d’Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.

Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
Qu’est devenu mon cœur, navire déserté ?
Hélas ! Il a sombré dans l’abîme du Rêve !

Émile NELLIGAN, Poésies complètes. (1896-1899)Fides, 1966

                   ****

AUBADE ROUGE

L'aube éclabousse les monts de sang
Tout drapés de fine brume,

Et l'on entend meugler frémissant
Un boeuf au naseau qui fume.

Voici l'heure de la boucherie.
Le tenant par son licol,

Les gars pour la prochaine tuerie
Ont mis le mouchoir au col.

La hache s'abat avec tel han,
Qu'ils pausent contre habitude.

Procumbit bos. Tel un éléphant
Croule en une solitude.

Le sang gicle. Il laboure des cornes
Le sol teint rouge hideux.

Et Phébus chante aux beuglements mornes
Du boeuf qu'on rupture à deux.

Émile NELLIGAN, Poésies complètes. (1896-1899)Fides, 1966


                      ****
CHATEAUX EN ESPAGNE

Je rêve de marcher comme en conquistador,
Haussant mon labarum triomphal de victoire,
Plein de fierté farouche et de valeur notoire,
Vers des assauts de ville aux tours de bronze et d’or.

Comme un royal oiseau, vautour, aigle ou condor,
Je rêve de planer au divin territoire,
De brûler au soleil mes deux ailes de gloire
À vouloir dérober le céleste Trésor.

Je ne suis hospodar, ni grand oiseau de proie;
À peine si je puis dans mon cœur qui guerroie
Soutenir le combat des vieux Anges impurs ;

Et mes rêves altiers fondent comme des cierges
Devant cette Ilion éternelle aux cent murs,
La ville de l’Amour imprenable des Vierges !

Émile NELLIGAN, Poésies complètes. (1896-1899)Fides, 1966

                             ***

ÉMILE NELLIGAN (1879-1941)Poète québecois .Destin assez tragique, que celui de Nelligan,qui comme Rimbaud, écrivit toute sa poèsie avant ses 19 ans, âge ou il fut interné ,jusqu'a sa  mort en 1941.C'est à la fois,un mélange de Rimbaud et de Baudelaire (sur lequel il a écrit un poème).influencé aussi par Rodenbach et Maurice Rollinat.Beaucoup de  mélancolie dans ses poèmes ,certains sont d'une morbidité noire et aussi beaucoup d'hommages à la musique et aux musiciens.Mais il reste de tout ça,de magnifiques poèmes ,comme ceux cités plus haut.


Dernière édition par gluckhand le Sam 8 Jan 2022 - 7:01, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptySam 8 Jan 2022 - 4:32

Poésie - Page 6 6a015410

"La poèsie,ça ne s'invente pas" Louis Calaferte (1928-1994)

                                            ***


Ô papillotes éphémères
de quelque carnaval blasé
Si j'avais su j'aurais osé

Qui emporte nos destinées ?

Après tant de jours de mois et d'années
Quel enfant étais-je, ma mère ?

J'aimais la peine douce-amère
des soirs d'hiver ankylosés
et le calme des maisonnées

Qui emporte nos destinées ?

Après tant de jours de mois et d'années
Quel enfant étais-je, ma mère ?

Mon désespoir vous énumère
Ô antans volatilisés
Si j'avais su j'aurais osé

Songeons à d'autres randonnées
Qui emporte nos destinées ?

Après tant de jours de mois et d'années
II faut bien en finir, ma mère...

Louis Calaferte (1928-1994) Rag-time, suivi de Londoniennes et de Poèmes ébouillantés, Poésie/Gallimard


****

TEMPS MORT...

Caillou rouge
un bouillon
une écume
une averse
II tangue des minuits bleus comme
des matrices
un envol
un froid sourd

Quelle liesse en vous Que vous fûtes cruelles
roses des lents jardins
mes gifles
mes canons
mes orgasmes
mes crânes
Latentes tragédiennes
mes louves
mes crépons
mes ongles
mes encens
J'ai bu J'ai bu
Je bois
ces laitances de mort
Je m'ivre à vos maigreurs
sereines cantatrices
mes couvents
mes fourrures
mes folles
mes courroux
Roses
harpons de chair
mes pépites de soie
Une fugue
Un fracas

La longue nuit de gel se brise sur ma tempe
On s'y perdait partout...

Que vous fûtes lascives
outrages à midi
mes dragons
mes drapeaux
mes vierges
mes indiennes

Voici, la vague vient
la vague de si loin venue

À plus tard ou jamais mes enfances déçues

Louis Calaferte (1928-1994) Le monologue)


                     ****

On ne refera plus les sapins aussi verts
ma sœur
Ni les cieux aussi cieux, ni les aubes si frêles
ni les goudrons fondants des routes de l'été
ni les canons de bronze aux jambes des enfants sur la grand-place,
à l'ombre insigne des vieux morts
d'autres guerres
Ma foi
on ne refera plus la gaieté d'autrefois
ma sœur
je n'y crois guère
Pas plus qu'aux longs comas de nos douillets hivers
mon cœur
ni aux calmes maisons avec leurs demoiselles
roses pour vous servir une tasse de thé
les seins jeunes dessous des corsages bouffants

De tout cela qui a été
ma sœur
Les rivières de nos pieds nus, et les cris d'or
au loin, des fiers couchants
qui s'en souvient encore ?
On ne refera plus ton ancienne candeur
mon cœur
Les oiseaux sont allés ailleurs
Les enfants et les demoiselles
Les grisons de l’été, l’hiver qui s’échevelle
Ailleurs…
Vois l’oubli mon cœur
Mon cœur voici la mort

Louis Calaferte (1928-1994) Rag-time / Londoniennes /Poèmes ébouillantés

                                ****

ÎLES (Extrait)

Halte
voici les rives étrangères
Drapé dolent d'amples tentures
pays vêtu de noirs lauriers
voici l'ardeur de l'héliotrope
la voici sise au sein du jour assemblé sur ses baïonnettes
pays savant à toute école
pays pays d'impertinences inféodé à la lumière
halte !
voici la grasse olive
l'écaille close du poisson
pays de la lanterne sourde
et gaine
flot
de ta morsure
le pavois de ce minaret
pays pays comme l'arène
bouté dans la lucide instance et tous les sangs à le nourrir
et tous les sangs à l'engraisser
voici les spasmes des concerts
cavaliers agressant la berge ivres morts dans le midi vrai
pays pays d'argile bleue
souple articulation du songe
voici nocturnes les synodes des vanilles exacerbées
voici les épouses lunaires
pays de la délectation immense
et me voici
grand page
à conduire tes rois

Louis Calaferte (1928-1994)

                            *****


TEMPS MORT ...

Temps mort.
Les corps se séparent.
Présence brusquement étrangère.
Répugnance à toucher.
A être touché.
Le rapprochement a creusé un vide hostile.
Excitation des nerfs.
Curiosité.
Audace.
Caresser.
Prendre un corps.
Echauffement des désirs.
Simulacre du meurtre.
Une haine lointaine.
Ne pas penser au possible dégoût.
Sexe noir.
Poils.
Maladive rosure.
Odeur intime.
Odeur forte.
Le pli de graisse.
Sueur.
Mots et halètements.
L'envie est déjà passée.
Accomplir le rituel.
La bouche ouverte.
Les dents.
La langue.
Salive.
Pointes des seins.
Cotonnade du ventre.
Sexe.
Poils.
Pénétrer.
Obtenir ce que seule obtient l'imagination.
Bourrelage de l'accouplement.
Humidités.
Sels.
Acides.
Corps harassés.
Ennemis.
Les draps chauds.
Prix de la chambre punaisé sur la porte.
Ternissure autour de la poignée.
Traces brunes.
Glace éraillée de l'armoire.
Le battant ferme mal.
Meuble vide.
Petite table de bois verni.
Meuble vide.
Les vêtements en désordre sur la moquette.
Chaussure béante.
Un soutien-gorge noir.
Une jupe claire.
Les vitres de la fenêtre sont sales.
Partir.
S'habiller.
Partir.
N'être plus cet incompréhensible accident.
Ramolli le sexe pend entre les cuisses.
Un après-midi d'enfance à la campagne.
Avec des fruits.
De gros raisins noirs.
A cheval sur des épaules d'homme.
Le corps glisse doucement du lit.
Vêtements épars ramassés en hâte.
Mouvement proche déjà si lointain.
Le sac à main.
La salle de bains.
Il faisait une chaleur éclatante.
Une petite fille riait.
L'eau dans le lavabo.
Enfiler un slip.
Des chaussettes.
Un pantalon.
Une chemise.
Le veston est sur le dos d'une chaise.
La petite fille blonde avait un prénom très doux.
Musical.
Un prénom blond.

Louis Calaferte (1928-1994) Le monologue)

                  *****

Louis Calaferte (1928-1994)  Romancier, poète ,et auteur de théatre, un peu touche-à-tout,Calaferte, issu d'un milieu simple et ouvrier, fut un anarchiste irréductible toute sa vie, plus une sorte de Henry Miller, qu'un Céline, ou peut être un mélange des deux.Calaferte ne savait pas quoi faire, quoi dire ,pour exister plus et parler du quotidien,de la vie passée et celle qui passe, du sexe ,de la mort .Comme tout  créateur,il a abordé un peu tous les genres ,pour leur donner,à chacun une vigueur toute  particulière,et originale , qui ne correspond vraiment qu'a lui.Ce révolté permanent, est pourtant dans sa poèsie d'une clarté cirstercienne.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyDim 9 Jan 2022 - 1:24

Poésie - Page 6 180px-10
Jean Follain par Maurice Denis.« il faut être prudent avec son soi-même ! »

                     ****


LES CENT MILLE FLEURS

Expertes entre toutes
les filles de Hong-Kong
font ériger les mâles
sans attouchement de peau
avec seulement leurs cils noirs et très longs
promenés sur l’homme tout entier avec lenteur ;
que huit jours après cette caresse
dite des cent mille fleurs
on a droit à les prendre.
Quand elles restent seules pensives
plongeant leurs doigts
dans les lourdes fourrures d’animaux consacrés
ils en tremblent longuement.
Au dehors bruit la grande ville d’Asie
pleine de drogués.

Jean Follain (1903-1971),  Réalités secrètes, cahiers de littérature, n°43.


                       ****

LES PAS

Les pas entendus
le corps, les visages, les mains
se fondent au village
à grands arbres sculptés.
Il n’y a plus de temps à perdre
répète une voix.
Ce sont pourtant les mêmes pas
que dans la glaise des matins où
brillaient le cuivre et l’étain.
L’avenir se cache dans les plis
des rideaux figés
le pain fait la chair.

Jean Follain (1903-1971)Exister

                ****
.

LES JARDINS

S’épuiser à chercher le secret de la mort
fait fuir le temps entre les plates-bandes
de jardins qui frémissent
dans leurs fruits rouges
et dans leurs fleurs.
L’on sent notre corps qui se ruine
et pourtant sans trop de douleurs.
L’on se penche pour ramasser
quelque monnaie qui n’a plus cours
cependant que s’entendent au loin
des cris de fierté ou d’amour.
Le bruit fin des râteaux
s’accorde aux paysages
traversés par les soupirs
des arracheuses d’herbes folles.

Jean Follain (1903-1971) Exister. Gallimard .

                    ***

PAYSAGE DES SENTIERS DE LISIERE

Il arrive que l’on entende
figé sur place dans le sentier aux violettes,
le heurt du soulier d’une femme
contre l’écuelle de bois d’un chien
par un très fin crépuscule,
alors le silence prend une ampleur d’orgue.
Ainsi lorsque l’adolescent,
venu des collèges crasseux,
perçoit sous les peupliers froids
la promeneuse au frémissement de sa narine
émue par le parfum des menthes.
Toutes les lueurs des villages
se retrouvent dans le diamant des villes.
Dans un univers mystérieux
ayant laissé sur ses genoux
l’étoffe où s’attachait ses yeux,
une fille en proie aux rages amoureuses
pique de son aiguille le bout de ses doigts frêles
près d’un bouquet qui s’évapore

Jean Follain (1903-1971) Usage du temps suivi de Transparence du monde .Gallimard.


                                  *****                   

ODE A L'ECOLE DU SOIR

Employés et manouvriers
s’en vont à l’école du soir
quand la peau des femmes est plus douce
et que les enfants translucides
tracent les dernières marelles
aux carrefours couleur de rose
et par-delà la ville s’étendent
des archipels de villages
remplis aussi d’écoles du soir ;
au haut d’un arbre l’idéal
chante par la voix d’un oiseau,
lentement les rivières coulent,
un fantassin sur un pont d’or
baise aux joues la servante blanche,
douceurs de vivre, ô serpents
emmêlés dans la pourpre vaine,
de lourds passés meurent au ciel ;
qu’Eve à jamais rendit amère
la lourde beauté du feuillage,
mais l’Ecole du soir dans ses bras
de République fortunée
recueille les grands apprentis sages.

JEAN FOLLAIN

.......

Follain ,on le sait peu ,fut aussi un traducteur ,ainsi ce poème Malcom Lowry.

Dans la prison d'Oaxaca

J'ai connu la cité d'atroce nuit
bien plus atroce que celle que connurent
Kipling ou Thomson...
une nuit où la dernière graine d'espérance s'est envolée
de l'esprit évanescent d'un petit-fils de l'hiver.

Dans le cachot cet enfant alcoolique frissonne
réconforté par l'assassin car la compassion ici aussi se montre ;
les bruits nocturnes y sont appels au secours
provenant de la ville, du jardin d'où l'on expulse les destructeurs ?

L'ombre du policier se balance sur le mur
l'ombre de la lanterne forme tache noire sur le mur
et sur un pan de la cathédrale oscille lentement ma croix
— les fils et le grand poteau télégraphique remuant au vent —

Et  moi je suis crucifié entre deux continents.
Aucun message n'arrive du dehors en pleurnichant
pour moi qui demeure ici
mais que de messages pour moi venant d'ici
où l'on signe syphilis et chaude pisse avec du Sloane liniment
mais selon l'un ou l'autre on varie la dose

Malcom Lowry, Poèmes, traduction Jean Follain, dans Les Lettres Nouvelles, "Malcom Lowry",
mai-juin 1974.

****

Jean Follain ​ (né en 1903 à Canisy, décédé d'un accident en 1971 à Paris) s’installe à Paris en 1925 et s’inscrit au barreau en 1928. Menant une double carrière de magistrat et d’écrivain, il se lie avec Salmon, Reverdy, Mac Orlan, Fargue,mais s’est toujours tenu à l’écart du groupe surréaliste.La poèsie de Follain,peut désorienter certains lecteurs.Il se met peu en avant et sa poèsie peut paraître étrange et un peu vieillote,très à l'écart même de la poèsie de son époque.Il semble fouiller dans un présent qui s'éloigne ou d'un passé toujours présent;IL s'attache aux objets,aux lieux dont Canisy ou il est né, Paris sur lequel,il a écrit un livre.c'est une poèsie qui ne fait pas de grand effet immédiat, mais qui à la relecture, livre toute sa richesse.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyLun 10 Jan 2022 - 3:49

« Je ne vois pas de différence de principe entre une poignée de main et un poème. »
Paul Celan, Lettre à Hans Bender.

                   ****


AUX CINQ COINS

Oser et faire du bruit
Tout est couleur mouvement explosion lumière
La vie fleurit aux fenêtres du salon
Qui se fond dans ma bouche
Je suis mûr
Et je tombe translucide dans la rue

Tu parles, mon vieux

Je ne sais pas ouvrir les yeux ?
Bouche d’or
La poésie est en jeu
                                                                                             
Blaise Cendrars (1887-1961)

                          ***

L’ ÉTÉ

Il brille, le sauvage été,
La poitrine pleine de roses ;
Il brûle tout, hommes et choses,
Dans sa placide cruauté.

Il met le désir effronté
Sur les jeunes lèvres décloses ;
Il brille, le sauvage été,
La poitrine pleine de roses.

Roi superbe, il plane irrité
Dans les splendeurs d’apothéoses,
Sur les horizons grandioses ;
Fauve dans la blanche clarté,
Il brille, le sauvage été.
                                                                                   
Théodore de Banville (1823-1891)

               ****

BACH EN AUTOMNE

J’ai connu jadis les jours de marche, les ormes vers le soir énumérés
De borne à borne sous le soleil chromatique,
L’auberge à la nuit où fument quenelles de foie et cochon frais.
Jadis à libres journées j’ai marché jusqu’à Hambourg écouter le vieux maître.
Haendel en chaise de poste s’en est allé
Distraire le roi de Hanovre ; Scarlatti vagabonde dans les fêtes d’Espagne.
Ils sont heureux.


Mais à quoi serviraient les pédales des orgues, sinon
À signifier la route indispensable ?
Sur ce chemin de bois, usé comme un escalier, chaque jour, que ce fût
Sous les trompettes de Pâques ou les hautbois jumeaux de Noël,
Sous l’arc-en-ciel des voix d’anges et d’âmes,
De borne à borne répétant mon terrestre voyage, j’ai arpenté
La progression fondamentale de la basse.


Au-dessus de la route horizontale par où les négociants partent non sans péril
Marchander aux échoppes de Cracovie
les perruques, les parfums, les peaux apportées des éventaires de Novgorod,
Seule l’alouette s’élance dans la verticale divine.
Avant qu’à la suite de son Soleil
Hors de la tombe, de l’ordre, de la loi, l’âme éployée ne parvienne à jaillir.
La terre apprise avec effort est nécessaire.

Jean-Paul de Daldesen (1913-1957)

                        ****


SOIS SOUMIS,MON CHAGRIN

Sois soumis, mon chagrin, puis dans ton coin sois sourd.
Tu la voulais la nuit, la voilà, la voici :
Un air tout obscurci a chu sur nos faubourgs,
Ici portant la paix, là-bas donnant souci.

Tandis qu’un vil magma d’humains, oh, trop banals,
Sous l’aiguillon Plaisir, guillotin sans amour,
Va puisant son poison aux puants carnavals,
Mon chagrin, saisis-moi la main ; là, pour toujours,

Loin d’ici. Vois s’offrir sur un balcon d’oubli,
Aux habits pourrissants, nos ans qui sont partis ;
Surgir du fond marin un guignon souriant ;

Apollon moribond s’assoupir sous un arc,
Puis ainsi qu’un drap noir traînant au clair ponant,
Ouïs, Amour, ouïs la Nuit qui sourd du parc.

Georges Perec (1936-1982)

                      ***

AU CABARET VERT

Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.
- Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
Du beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. - Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

- Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure ! -
Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse
D'ail, - et m'emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Arthur Rimbaud (1854-1891)

                     ***

Psaume

Personne ne nous repétrira de terre et de limon,
personne ne bénira notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
Pour l'amour de toi nous voulons
fleurir.
Contre
toi.

Un Rien,
nous étions, sommes, nous
resterons, en fleur :
la Rose de rien, de
personne.

Avec
le style clair d'âme,
l'étamine désert-des-cieux,
la couronne rouge
du mot de pourpre que nous chantions,
au-dessus, au-dessus de
l'épine.

Paul Celan (1920-1970). La Rose de personne .traduction/ Martine Broda
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMar 11 Jan 2022 - 0:19

"Un homme intelligent arrive à résoudre un théorème, pas toujours à réussir un poème ".
Jules Renard ; Journal .

                                        ****


Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.
Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Roberto Juarroz (1925-1995) (extrait : XIIIième Poesie Verticale)


                      ****
                 

                  QUE LA VIE EN VAUT LA PEINE

                  C’est une chose étrange que la fin du monde
                  Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
                  Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
                  La nuit immense et noire aux déchirures blondes

                  Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit
                  D’autres viennent Ils ont le cœur que j’ai moi-même
                  Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime
                  Et rêver dans le soir où s’éteignent les voix

                  D’autres qui referont comme moi le voyage
                  D’autres qui souriront d’un enfant rencontré
                  Qui se retourneront pour leur nom murmuré
                  D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages

                  Il y aura toujours un couple frémissant
                  Pour qui ce matin-là sera l’aube première
                  Il y aura toujours l’eau le vent la lumière
                  Rien ne passe après tout si ce n’est le passant

                                                                           
                  Louis Aragon (1897-1982)

                                    ****


NOCTURNE

Un long bras timbré d'or glisse du haut des arbres
Et commence à descendre et tinte dans les branches.
Les feuilles et les fleurs se pressent et s'entendent.
J'ai vu l'orvet glisser dans la douceur du soir.
Diane sur l'étang se penche et met son masque.
Un soulier de satin court dans la clairière
Comme un rappel de ciel qui rejoint l'horizon.
Les barques de la nuit sont prêtes à partir.

D'autres viendront s'asseoir sur la chaise de fer.
D'autres verront cela quand je ne serai plus.
La lumière oubliera ceux qui l'ont tant aimée.
Nul appel ne viendra rallumer nos visages.
Nul sanglot ne fera retentir notre amour.
Nos fenêtres seront éteintes.
Un couple d'étrangers longera la rue grise.
Les voix,
D'autres voix chanteront, d'autres yeux pleureront
Dans une maison neuve.
Tout sera consommé, tout sera pardonné,
La peine sera fraîche et la forêt nouvelle,
Et peut-être qu'un jour, pour de nouveaux amis,
Dieu tiendra ce bonheur qu'il nous avait promis.

Léon-Paul Fargue (1876-1947)

                        ****

Ce n’est pas drôle de mourir
Et d’aimer tant de choses :
La nuit bleue et les matins roses,
Les fruits lents à mûrir.

Ni que tourne en fumée
Mainte chose jadis aimée,
Tant de sources tarir...

Ô France, et vous Île de France,
Fleurs de pourpre, fruits d’or,
L’été lorsque tout dort,
Pas légers dans le corridor.

Le Gave où l’on allait nager
Enfants sous l’arche fraîche
Et le verger rose de pêches...

Paul-Jean Toulet (1867-1920) Vers inédits (1936)
         
                       ***

PORTE DISJOINTE

L'enclos des morts est votre reposoir.
Vos instants s'égaraient dans mes saisons.
Ah l'hiver près du feu, vos brins de phrases
avec dehors les roses de Noël.
Puis vos départs par la porte disjointe.

Vos corps enfouis sous les fleurs funéraires
s'en vont tirés par des chevaux nocturnes
mais votre âme est la brume autour des saules
dont s'égouttent les pleurs sur nos épaules.

Jean Grosjean (1912-2006) La rumeur des cortèges, Gallimard, 2005


                                ****

VIEILLE

J’ai peur des aiguilles.
Je suis lasse des draps et des tuyaux en caoutchouc.
Je suis lasse des visages que je ne connais pas
et maintenant je pense que la mort s’est enclenchée.
La mort s’enclenche comme un rêve,
rempli d’objets et du rire de ma sœur.
Nous sommes jeunes et nous nous promenons
en cueillant des bleuets
jusqu’à Damariscotta.
Oh ! Susan, s’est-elle exclamée
tu as taché ton nouveau bustier.
Goût sucré
– ma bouche si pleine
et le jus bleu et mielleux coulant
jusqu’à Damariscotta.
Qu’est-ce que tu fais ? Laisse-moi tranquille !
Ne vois-tu pas que je suis en train de rêver ?
Dans les rêves, on n’a jamais quatre-vingt ans.

Anne Sexton, Tu vis ou tu meurs, œuvres poétique (1960-1969)  traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Sabine Huynh, préface de Patricia Godi, Editions des Femmes Antoinette fouque, 2022, 320 p.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMer 12 Jan 2022 - 2:32

La poèsie ne doit pas périr. Car alors, ou serait l'espoir du monde? Léopold Sédar Senghor.

                                                        ***



Ô SOLEIL, Ô FACE DIVINE…

O soleil, ô face divine,
Fleurs sauvages de la ravine,
Grottes où l’on entend des voix,
Parfums que sous l’herbe on devine,
O ronces farouches des bois,

Monts sacrés, hauts comme l’exemple,
Blancs comme le fronton d’un temple,
Vieux rocs, chêne des ans vainqueur,
Dont je sens, quand je vous contemple,
L’âme éparse entrer dans mon cœur,

O vierge forêt, source pure,
Lac limpide que l’ombre azure,
Eau chaste où le ciel resplendit,
Conscience de la nature,
Que pensez-vous de ce bandit ?

Victor Hugo .Jersey, 2 décembre 1852


                       ***

MANDOLINE

Les donneurs de sérénades
Et les belles écouteuses
Échangent des propos fades
Sous les ramures chanteuses.

C’est Tircis et c’est Aminte,
Et c’est l’éternel Clitandre,
Et c’est Damis qui pour mainte
Cruelle fait maint vers tendre.

Leurs courtes vestes de soie,
Leurs longues robes à queues,
Leur élégance, leur joie
Et leurs molles ombres bleues,

Tourbillonnent dans l’extase
D’une lune rose et grise,
Et la mandoline jase
Parmi les frissons de brise.

Paul Verlaine, Fêtes Galantes

                ***

LE BAR

C’est Monsieur Ying qui vend du thé
Dans sa boutique au bout du quai

Assis en robe couleur prune
À son comptoir en bois de lune,

C’est Monsieur Ying qui vend du thé,
Et du gen-seng et du saké.

Avec la tresse au dos qu’il a
Parfumée d’huile au camélia.

Or sous son front, ses yeux obliques
Et rangées comme un clavier blanc,

C’est Monsieur Ying à la pratique,
Qui sourit, les montrant ses dents,

Tandis que ses doigts, ongles longs,
Plongent dans des coffrets de laque,

Où sont peints en or des dragons
Que des serpents enroulés traquent,

Pour en tirer Péko, Souchong,
Hang-Kai ou bien encor Hysong,

Selon que c’est thé vert ou noir
Qu’il agrée au client d’avoir.

Mais dans un long kimono bleu
Est là Madame Yiang, sa femme,

Avec du khôl autour des yeux
Qui disent feu, qui jettent flammes,
Et c’est de soir, ceux des navires,
Qui viennent prendre place aux tables,

Boire saké s’ils le désirent
Ou bien s’il leur est agréable,

Aimer, venue la fin du jour :
Car lors dans la fraîcheur qui naît,

C’est Monsieur Ying qui vend du thé
Et Madame Yiang, elle, l’amour.


Max ELSKAMP  (1862-1931) Les Délectations moroses, Œuvres Complètes (Seghers)

                  ****

JE PULLULE

Je grouille, je fuse, j’abonde,
J’éclos, je germe, je racine,
Je ponds, j’envahis, je réponds.
Je me double et puis me décuple.
Je suis ici, je suis partout,
Dedans, dehors et au milieu
Dans le sec et dans le liquide
Comme je suis au fond du fer,
Du bois, de l’air et de la chair.

J’ai beau m’annuler, inutile :
Je reviens toujours par-delà,
Je serpente et je papillonne,
J’enfante, fourmille et crustace,
Je me fourre dans toute race
Pullule, fermente et m’empêtre.
Le néant ne veut pas de moi
Et je lutte à mort avec la
Difficulté de ne pas être.

Géo NORGE, Le Stupéfait, Gallimard.

               ****

VIEILLESSE

Soirs ! Soirs ! Que de soirs pour un seul
matin !
Îlots épars, corps de fonte, croûtes !
On s’étend mille dans son lit, fatal
déréglage !

Vieillesse, veilleuse, souvenirs : arènes
de la mélancolie !
Inutiles agrès, lent déséchafaudage !
Ainsi, déjà, l’on nous congédie !
Poussé ! Partir poussé !
Plomb de la descente, brume derrière…
Et le blême sillage de n’avoir pas pu
Savoir.

Henri MICHAUX, (1899-1984), Plume, précédé de Lointain intérieur, N.R.F.

                    ****

LE MUR
À la mémoire de Caryl Chessman

La nuit, l’amère, et puis le mur. Le mur,
Le temps s’arrête au pied du mur, mille ans de mur,

Mille milliards d’années de murs, de primevères
Et de soleils d’été, d’hiver de feu, de glace.

Le souffle des saisons s’arrête au pied du mur
Où l’image du ciel tout à coup se renverse,

Où la terre en plein front m’aveugle comme un masque,
Le masque de la terre et de l’eau que j’essuie,

Que je mêle à mon sang comme un ruisseau de boue.
Déjà la mort est longue et le temps se détruit,

La chaleur comme un feu lentement se dénoue,
L’ombre saigne entre deux soleils la fin du monde,

Et le noir m’envahit, tourne comme une roue.
Corbeaux, vague de corbeaux lents, charbons de nuit,

Le bruit plus lourd que mille cloches de vendanges
Soudain granit où je me pétrifie


Jean-Pierre SCHLUNEGGER, (1925-1964), La pierre allumée, Œuvres, Éd. Rencontre.

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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyMer 12 Jan 2022 - 8:00

Poésie - Page 6 Th_1711

Jean-Pierre SCHLUNEGGER, (1925-1964) «Merveille des merveilles sous le lilas fleuri, merveille: je m’éveille »


                                              ***

LA ROSE AU FOND DES MERS

Le vide, la parole sans mémoire
Devant l’espace blanc qui s’évapore
Quand les sursauts du cœur, l’élan des côtes
Irritent la parole où meurt le souffle...
Automne, le sommeil brille de rêves
Amers, lointains comme les astres de mercure.

Le sang qui veille aux paumes somnambules
A beau quêter l’espace de la joie,
Quand le soleil se couche au ras des arbres,
Lorsque l’espace n’enfle plus sa voix
De verre éolien, de courbe heureuse,

Le rire dérisoire dit nos larmes
Et l’herbe se replie aux franges des marais
La rose danse comme un parfum au bord des lèvres,
La rose danse et coule à pic au fond des mers.

Jean-Pierre SCHLUNEGGER, (1925-1964)
La Pierre allumée, suivie de La Chambre du musicien, Editions A la Baconnière, Neuchâtel (Suisse), 1962.


                                               ***
FOEHN

Novembre. Un fin crachin, une buée
Têtue, portant l’hiver
Sur la vitre perdue où les raisins, les fées
Transparentes, les vins rêvent d’horizons clairs.

Lavaux. Plus loin, la limite des vignes.
J’y ai passé quand mon père veillait sa mort,
Avant guerre. La même route vers le nord
Et le même brouillard, les mêmes signes.

Est-ce le monde, ce retour d’images brèves ?
Soudain j’ai peur d’être si lourd, si chaud de rêves.

Je suis hanté d’une longue terreur,
Imprégné d’herbe rousse, de fougères, de bois,
Et j’apparais, un peu hagard, à la lisière
Des forêts, noires sous le foehn, comme autrefois,

Pour m’échouer contre la porte familière
Ouverte sur la nuit : j’y hume le chevreuil
Le doux retour du fils, la flamme, la lumière
Dans les regards heureux. Mais je suis voyageur.

Je dis bonjour, je dis bonsoir, levant mon verre.
La pluie reprend. On a changé les coeurs.
Je revois la forêt, je vois la route immense,
La sente herbeuse où, pâle, je m’enfuis
Sans retour et pourtant jamais sans espérance,
Et joue à joue avec les larmes de la nuit.

Jean-Pierre SCHLUNEGGER, (1925-1964)



                                ***

DÉCEMBRE

La nuit gouverne les branchages de mon cœur
Je vous parle à travers la brume et la distance,
Terre immobile où rien n'est vrai
Que ce murmure d'eau qui chante.

Plus vieux mais non vieilli,
J'ai le regard de l'enfant solitaire
Qui reflète longtemps les étangs et les arbres.
Il dure à l'épreuve, le cœur,
Malgré la nuit si longue.

Mon chant profond n'est que la pluie aux tresses pâles,
Mon chant n'est qu'un murmure sans paroles,
Et l'on dirait parfois la phrase interminable
Du vent qui se disperse à travers la campagne.

Jean-Pierre SCHLUNEGGER, (1925-1964)

                               ***


MÉMOIRE

Premières lueurs de l’herbe,
La fille aux bras de bronze,
Et le soleil qui tourne sur la forêt
Comme un archange.

Je ne ramasse plus de sable fin
Dans la mousse étincelle un brouillard de rosée
Mémoire de mes jours, mémoire
Du feu le plus lointain, le plus secret
Que ma vie ait logé dans les hautes futaies.

Moulin du vent, gardien des anciennes fraîcheurs,
Ensilage de rêves,
Mes granges d’autrefois, dévorées de soleil,
Noires comme du velours sous sa dent charbonnière,
Je vous attends, je vous reçois d’un même souffle.

Jusqu’à la nuit, nous chanterons sur les étangs, sur la rivière,
Jusqu’à la nuit, parmi les joncs et les bruits d’ailes,
Jusqu’à la nuit, et quand sonnera l’heure
Comme la masse
D’un boucher noir, nous nous tairons,
Pétrifiés.

Jean-Pierre SCHLUNEGGER, (1925-1964)


                                       ***

FOUGÈRES

Fougères fleurs,
Douceur impitoyable,
Flexible corps,
Filles de mon désir,
Réseaux légers
De perleuses rosées,
Elixir animal,
Dentelures,
Fusées
Arquées, tendues,
Harpes et violons
Or tendre,
Or Pérugin,
Filles d'Agamemnon,
Iphigénies en fleur,
Incroyables idoles,
Je vous aime, je meurs
De vos beautés atroces.
O donnez-moi le cœur,
O donnez-moi la force
De crier le matin,
À onze heures, à minuit,
Fougères,
Que je suis
Enfant de paradis.

Jean-Pierre SCHLUNEGGER, (1925-1964) Clairière des noces

                                   ***

ESPACE DE CRISTAL

Rire du feu dans l’herbe noire,
Comme l’enfant qui retourne vers l’eau
J’y reviens pour les fleurs.

Mes mains s’égareront dans la brume des sables,
La gorge de la pierre à feu
Palpitera sous le velours des menthes.
Mes ongles rayeront l’espace de cristal.

Chantez, dansez, faites flamber le miel,
Châteaux de cloches végétales,
Pour fondre en or la tristesse du jour,
Pour éclairer les vergers de la nuit
D’une merveille insaisissable.

Jean-Pierre SCHLUNEGGER, (1925-1964)

                                         
                                          ****

Jean-Pierre Schlunegger (1925-1964)
Un de mes poètes préfèrés, pourtant l'un des poètes les plus noirs et désespèrés qui soient. Ce poète suisse n'aura pas vécu longtemps. Le temps d'écrire des poèmes d'une forte intensité poètique.
En 1950,avec quelques amis, il fondera la Revue Rencontre ,puis les éditions du même nom.
De l'ortie à l'étoile ,son recueil de poèsie paraît en 1952, avec des poèmes montrant une sensibilité à fleur de peau, une fragilité existentielle,via une angoisse de la mort, qui ressort dans nombre de poèmes.Il se suicidera à 40 ans. Il y a pour moi,dans ses poèmes, une sorte d'équilibre magnifique.Une innocente beauté qui ne peut mener qu'au tragique.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyJeu 13 Jan 2022 - 2:32

"Un poème est le maximum de sensibilité qu'un homme ou une femme puisse connaître".
Christian Bobin

                                           ****



A CETTE RONDE D'ENFANTS

A cette ronde d'enfants
Que tant de peine a suivie
Vous n'étiez vous qu'en passant
Chansons qui fûtes ma vie

Vous dont je fus la clarté
Beaux jours courbés sous leur ombre
J'ai vécu de vous compter
Je mourrai de votre nombre

Possédant ce que je suis
Je saurai sur toutes choses
Que la chambre où je grandis
Dans mon coeur était enclose

Joë Bousquet

                       ***
POUR VIVRE ICI

Je fis un feu, l'azur m'ayant abandonné,
Un feu pour être, son ami,
Un feu pour m'introduire dans la nuit d'hiver
Un feu pour vivre mieux.

Je lui donnai ce que le jour m'avait donné :
Les forêts, les buissons, les champs de blé, les vignes,
Les nids et leurs oiseaux, les maisons et leurs clés,
Les insectes, les fleurs, les fourrures, les fêtes.

Je vécus au seul bruit des flammes crépitantes,
Au seul parfum de leur chaleur;
J'étais comme un bateau coulant dans l'eau fermée,
Comme un mort je n'avais qu'un unique élément.

Dormir la lune dans un oeil et le soleil dans l'autre
Un amour dans la bouche un bel oiseau dans les cheveux
Parée comme les champs les bois les routes et la mer
Belle et parée comme le tour du monde

Puis à travers le paysage
Parmi les branches de fumée et tous les fruits du vent
Jambes de pierre aux bas de sable
Prise à la taille à tous les muscles de rivière
Et le dernier souci sur un visage transformé.


Paul Eluard .Premiers poèmes 1918.

                             ***

J'AI TANT RÊVÉ DE TOI

j'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m'est chère?

J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps
Sans doute que je m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l'amour et toi, la seule
qui compte aujourd'hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu'il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu'a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l'ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

Robert Desnos, "Corps et biens", 1930

                     ***

PROPHÉTIE


où l’aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux

là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d’une ruche
plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l’espace et lève
à rebours la face du temps
là où l’arc-en-ciel de ma parole est chargé d’unir demain
à l’espoir et l’infant à la reine,

d’avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d’avoir gémi dans le désert
d’avoir crié vers mes gardiens
d’avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes

je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
de la scène ourle un instant la lave
de sa fragile queue de paon puis se déchirant
la chemise s’ouvre d’un coup la poitrine et
je la regarde en îles britanniques en îlots
en rochers déchiquetés se fondre
peu à peu dans la mer lucide de l’air
où baignent prophétiques
ma gueule
ma révolte
mon nom.

Aimé Césaire (1913-2008)

                   ****

L’ALBATROS

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire

                 ***

DÉSHÉRENCE

La nuit était ancienne
Quand le feu l’entrouvrit.
Ainsi de ma maison.

On ne tue point la rose
Dans les guerres du ciel.
On exile une lyre.

Mon chagrin persistant,
D’un nuage de neige
Obtient un lac de sang.
Cruauté aime vivre.

O source qui mentis
A nos destins jumeaux,
J’élèverai du loup
Ce seul portrait pensif!

René Char (1907-1988)
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyVen 14 Jan 2022 - 5:17



La poésie, sachez-le, est action, son absence, dépression.Tobie Nathan

****


L'AMOUR NOUVELLE MANIERE

Les larmes gèlent, Cassandre.
Le coeur humain n’est que cendres.
On dit que les machines s’aiment:
consolation, tout de même.

Nous en avons tous bien besoin.
Elle fait l’objet de tous nos soins.
Comme les yeux humains sont froids
comparés aux machines, tu vois.

Ce que c’est que les illusions!
Moins que les robots nous savons.
Les sentiments sont désormais
suscités à l’électricité.

Le robot muet descend de l’arche,
plein de désir de paternité.
Vous autres: en avant, marche!
Place pour les amants programmés!

Ne coupez donc pas le courant.
Surtout que l’amour ne meure pas.
Les machines s’aiment en tout cas
c’est plus que les hommes, n’est-ce pas?

Stig Dagerman (1923-1954) – 27 octobre 1950 – Traduction de Philippe Bouquet

***

DE L'AUTRE CÔTÉ

Attention, de l'autre côté
il n'y a rien. J'en reviens.

Ni désir, ni rêve ni même leur retour.
Et la terreur d'exister a joué son dernier tour.

J'en reviens. De l'autre côté
il n'y a plus de liens.

Il y a un visage.
Il n'a pas d'ombre ni de reflet.

Il y a un visage.
Je suis égaré dans sa lumière.

Je dois revenir
du côté des vivants.

Je traverse la frontière
et je cherche ton regard absent.

De l'autre côté sauvage
un feu m'a brûlé.

C'était la griffe acérée
de tes yeux sans partage.

De l'autre côté, il n'y a rien
ou peut-être une blessure?

Un regard oublié, qui revient
ou sa mélancolie sans mesure ?

Je me penche au bord du vide
et soudain ton absence a un poids.

C'est une trace inaperçue, ride
sur la face des eaux une voix

qui souffle soudain du passé
le vent muet de l'autre côté.

Alain Suied (1951-2008)

***

MON PAYS

Je vous viens d'un pays en dedans des souffrances
Où je dois me créer grâce à mes créatures;
J'y possède depuis mon premier souvenir
Un cheval immobile qui mâche de biais
Son trèfle et j'y possède ce trèfle qui lui tire
En gamin sur les dents pour être enfin mangé.

Dans ce pays en dedans des souffrances,
Le chuchotis du Temps n'alourdit plus les branches,
Les mots tombent de moi, sans poids, plus nuls qu'un songe
Où jamais ne s'émut que le remous d'une ombre;
Trop imagés de mort pour n'être pas présages,
Mes héros délivrés m'ont laissé leurs blessures.

Dans ce pays en dedans des souffrances,
Voici ma joie, oui, joie, - semblable à ma torture:
J'y murmure très seul des silences plus ténus
Que moi-même ou parfois, triste plaisir trop pur,
Au paradis de l'art d'où nul ne revient plus,
Je poursuis sans nul but l'aventure des nues.

Seuls les jeux des oiseaux, des ruisseaux, des herbages,
M'aident lorsque je veux descendre en votre sang
Pour céder tous mes cris à l'amour des vivants,
(Oh! pleurs, détruirez-vous d'eux à moi la distance?)
A l'amour des passants, moi qui suis de passage
Et qui ne prétends plus qu'à mon trop haut tourment.

Et lorsqu'au sol enfin j'accède en égaré,
J'y suis contrebandier d'indicibles souffrances
En me cachant de tous je les porte au marché,
Contre elles dans un coin je demande en silence
De ce vin qu'il me faut pour ne pas trop pleurer,
Mais je n'insiste pas, je suis contrebandier.

Armand Robin ( 1912-1961) Ma Vie Sans Moi.

***

MUSULMANES
À Camille de Sainte-Croix.

Vous cachez vos cheveux, la toison impudique,
Vous cachez vos sourcils, ces moustaches des yeux,
Et vous cachez vos yeux, ces globes soucieux,
Miroirs plein d’ombre où reste une image sadique ;

L’oreille ourlée ainsi qu’un gouffre, la mimique
Des lèvres, leur blessure écarlate, les creux
De la joue, et la langue au bout rose et joyeux,
Vous les cachez, et vous cachez le nez unique !

Votre voile vous garde ainsi qu’une maison
Et la maison vous garde ainsi qu’une prison ;
Je vous comprends : l’Amour aime une immense scène.

Frère, n’est-ce pas là la femme que tu veux :
Complètement pudique, absolument obscène,
Des racines des pieds aux pointes des cheveux ?

Germain NOUVEAU (1851-1921) Recueil : "Sonnets du Liban"

***


DE MON MYSTÉRIEUX VOYAGE

De mon mystérieux voyage
Je ne t'ai gardé qu'une image,
Et qu'une chanson, les voici :
Je ne t'apporte pas de roses,
Car je n'ai pas touché aux choses,
Elles aiment à vivre aussi.

Mais pour toi, de mes yeux ardents,
J'ai regardé dans l'air et l'onde,
Dans le feu clair et dans le vent,
Dans toutes les splendeurs du monde,
Afin d'apprendre à mieux te voir
Dans toutes les ombres du soir.

Afin d'apprendre à mieux t'entendre
J'ai mis l'oreille à tous les sons,
Ecouté toutes les chansons,
Tous les murmures, et la danse
De la clarté dans le silence.

Afin d'apprendre comme on touche
Ton sein qui frissonne ou ta bouche,
Comme en un rêve, j'ai posé
Sur l'eau qui brille, et la lumière,
Ma main légère, et mon baiser.

Charles Van Lerberghe (1861-1907) La chanson d'Eve.

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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyLun 17 Jan 2022 - 3:20

« Qu’est-ce qu’un poète au fond, si c’est vraiment un poète ? C’est un enfant qui s’étonne des choses qui lui arrivent, une fois qu’il est devenu adulte. » (Umberto Saba)

                                  ****

Un oiseau

Un oiseau chante sur un fil
Cette vie simple, à fleur de terre.
Notre enfer s’en réjouit.

Puis le vent commence à souffrir
Et les étoiles s’en avisent.

Ô folles, de parcourir
Tant de fatalité profonde ! »

René Char, Fureur et Mystère.

                   ***

En train

Je regarde les arbres dépouillés, la campagne
déserte aux couleurs de l’hiver. C’est à toi que je pense
toi qui t’éloignes, que je viens de laisser.
Le soir pose comme un feu rose
sur les maisons, sur les troupeaux ; le train
qui fuit fait se retourner par sa course folle
quelque jeune animal, des poules
bigarrées.

Mon cœur est déchiré tandis qu’il sent
qu’il ne vit plus dans ta poitrine. Toute angoisse
se tait auprès de celle-là. Et c’est à peine
si la dure vie résiste à tant de maux.
Mais toi, tu changes selon ta loi,
et mon regret est vain.

Umberto Saba  (1883-1957) Il Canzionere, L’Âge d’Homme, 1988.

                          ***


Dans le miroir

Imagine placé dans une chambre
Un grand miroir. La clarté des fenêtres
S’y prend, s’y multiple. Ce qui existe
Devient ce qui apaise. Là, dehors,

C’est à nouveau le lieu originel.
Passent Adam et Eve dont les mains
Se rejoignent ici, dans cette chambre,
Elle, tout une longue jupe, à falbalas.

J’ai pris un fruit, c’ était dans un miroir,
L’image n’en fut pas troublée, le jour d’été
En éprouva à peine un frémissement.

J’en perçus la couleur, la saveur, la forme,
Puis le posai, dehors. Et vint la nuit
Dans le miroir, et les fenêtres battent.

Yves Bonnefoy, L’heure présente, Mercure de France,2011.

                  ****


Sur la place

L’un va à la chasse à l’amour, l’autre aux plaisirs,
ou seulement aux souvenirs.
                                       Dans les baraques
le soir, on n’arrive plus à servir
les lourds marrons grillés aux grands gaillards
du quartier libre.
                      Sur l’antique place
règne encore là-haut la gloire.

Personnage à cheval, prisonnier dans l’ennui
de marbre qui gauchement l’adule.

Umberto Saba (1883-1957) Il Canzoniere, L’Âge d’homme,1988.

                           ***

Vrai nom

Je nommerai désert ce château que tu fus,
Nuit cette voix, absence ton visage,
Et quand tu tomberas dans la terre stérile
Je nommerai néant l’éclat qui t’a porté.

Mourir est un pays que tu aimais. Je viens
Mais éternellement par tes sombres chemins.
Je détruis ton désir, ta forme, ta mémoire,
Je suis ton ennemi qui n’aura de pitié.

Je te nommerai guerre et je prendrai
Sur toi les libertés de la guerre et j’aurai
Dans mes mains ton visage obscur et traversé,
Dans mon cœur ce pays qu’illumine l’orage.

Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l’immobilité de Douve,Mercure de France, 1954.

                                   ***

Gammes

Voix dans la chambre à côté
Derniers doigts de la musique
Longue et bleue comme une route
Saurez-vous y dépister
L’immense larme qui sonne
À l’évent de ma cachette
Et que j’attends chaque soir ?
Un petit point s’il vous plaît
Sur ma page de douleur.
La ville ouvre ses compas,
Ses couleurs, ses tire-lignes.
Sur les grèves étrangères
L’homme à l’encre sympathique
Contemple avec méfiance
LeHachures de chairs qui dansent
Aux confins de la rumeur,
Cette allure verticale,
Ce saut interrogateur
Dans les rues qui se démaillent
Piétinées par les troupeaux
Que faisande le menteur,
Esprits voleurs de chapeaux,
Fantômes de caravanes,
De fatagins, de marmoses,
De réincarnés précoces,
De transfuges de la mort,
Transmissions sans ressorts
Dans les pièges osmotiques,
Dans la bouche des boutiques,
Dans la bouche de l’amour...

Léon-Paul Fargue,Extrait. Espaces, Gallimard .1929.
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyDim 13 Mar 2022 - 16:21

C’est beau, mais…

« Toutes mes poésies sont de circonstance » Goethe.

Le minimum c’est une bonne réception.

Quand un poète est bien reçu partout avec ses poèmes, il n’en fait ni plus, ni moins, il donne sa mesure, celle de ses poèmes, celle de sa bonne réception.

Il y a d’autres poètes. Bien ou mal reçus, ils rédupliquent, dans leurs poèmes, les conditions de leur propre bonne réception des mots.

À coup sûr, leurs poèmes seront mesurés.

Pour couronner le tout, leur mesure sera la commune mesure, celle de l’ensemble de cette variété de poètes.

Leur poésie, en outre, est recevable à tout lecteur qui possède l’esprit de mesure, qui se trouve  dans les mots et dans toute « bonne réception ». Ces poètes aussi donnent leur mesure. Ils sont en droit d’espérer, à leur tour, d’être bien reçus.


Dernière édition par David Rolland le Dim 13 Mar 2022 - 16:59, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyDim 13 Mar 2022 - 16:36

Alors… toi aussi ? Crying or Very sad Ludovic Janvier, La mer à boire, Poésie / Gallimard Poésie - Page 6 4677c710


Dernière édition par David Rolland le Jeu 8 Sep 2022 - 11:54, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Poésie   Poésie - Page 6 EmptyDim 13 Mar 2022 - 23:15

Pipus a écrit:
gluckhand a écrit:

LA LUNE BLANCHE
Paul Verlaine (1844-1896)

L'occasion de réécouter la très belle mélodie de Reynaldo Hahn I love you

Merci Gluckhand.

Il y a aussi une belle mise en musique de La lune blanche par le musicien gallois John Greaves, ça se trouve facilement en écoute.
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Mélomane averti



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MessageSujet: Poésie Terre   Poésie - Page 6 EmptyDim 2 Oct 2022 - 22:35

[i]Euh ? Terre ?[/i]

Déclarez vos pets, démon, au pouvoir public
Vite fait mais vraiment qu’on se marre en phallique
C’est comme si l’ic rimait avec l’ique que
Je te dis que c’est pas cela que je dis que
Oui oui mais je te dis, moi, que oui qu’on se marre
Et que c’est que cela que je veux, y’en a marre
Ok boomeux mais là, la contradiction
C’est qu’il y a marre et marre et que ta diction
je ne l’aime pas bien, que tu es trop ému,
Car tandis que j’étais devant toi, pas ému,
J’ai pas qu’aimé ton nez, j’ai pas qu’aimé que toi,
J’en ai aimé ma femme, et depuis, je la crois
Car elle a toujours bien aimé mes coups de pine
Que je lui foutais en pensant fort à C.

[i]Mot du poète de service : j’en ai marre.
Et de la France et de l’errance, allons au bar. Re.[/i]
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