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 Eugène Ysaÿe

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Cello
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MessageSujet: Eugène Ysaÿe   Eugène Ysaÿe EmptyJeu 17 Fév 2011 - 12:37

Né à Liège en 1858, il est surtout connu comme un des plus grands violonistes de son temps. De nombreux compositeurs célèbres lui ont dédié des œuvres comme Franck (la sonate pour violon), Debussy (le quatuor à cordes), Saint-Saëns (une sonate pour violon), Fauré (le second quintette), Chausson (le Poème pour violon et orchestre et son Concert pour violon, piano et quatuor à cordes) ainsi que de nombreux compositeurs belges.

Sa santé déclinant, il se tourna vers un de ses premiers amours: la composition. Dans ce domaine, ce sont évidemment ses six célèbres sonates pour violon seul qui retiennent avant tout l'attention. Je les écoutais il y a quelques instants et elles me plaisent vraiment beaucoup. La référence à Bach est inévitable et même voulue je crois (il m'a d'ailleurs semblé entendre de temps en temps des citations plus ou moins littérales des sonates de ce dernier) mais on n'a pas affaire à un hommage servile et passéiste: le langage est moderne sans être radical, la virtuosité est là mais sans complaisance et surtout, chacune des six pièces a son caractère propre. Pour ma part, je les trouve très inspirées. Il y a ce fil dans la rubrique discographique:

https://classik.forumactif.com/t3303-ysaye-sonates-pour-violon-seul-et-violoncelle-seul?highlight=Ysaye

Le lien ci-dessus inclut aussi la sonate pour violoncelle seul qui, sans avoir jamais connu la même popularité que le cycle pour violon, est assez régulièrement jouée. Je ne l'ai plus écoutée depuis un certain temps mais j'en avais retenu une impression de "Fauré en plus sombre". Quoi qu'il en soit, c'est une belle pièce également.

Il a aussi écrit de la musique de chambre (deux trios à cordes, une sonate à deux violons entre autres), plusieurs Poèmes pour violon et orchestre et, à l'attention des amateurs de raretés, un opéra en wallon (rien que l'idée me fait sourire): Pier li Houyeu (Pierre le mineur).


Dernière édition par Cello le Jeu 17 Fév 2011 - 14:33, édité 1 fois
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Ophanin
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MessageSujet: Re: Eugène Ysaÿe   Eugène Ysaÿe EmptyJeu 17 Fév 2011 - 14:27

Cello a écrit:
Chausson (le Poème pour violon et orchestre [...]
La cadence au début est d'ailleurs de la composition d'Ysaye lui-même. (de ce que j'ai lu je ne sais plus où)

Citation :
Sa santé déclinant, il se tourna vers un de ses premiers amours: la composition. Dans ce domaine, ce sont évidemment ces six célèbres sonates pour violon seul qui retiennent avant tout l'attention. Je les écoutais il y a quelques instants et elles me plaisent vraiment beaucoup. La référence à Bach est inévitable et même voulue je crois (il m'a d'ailleurs semblé entendre de temps en temps des citations plus ou moins littérales des sonates de ce dernier) mais on n'a pas affaire à un hommage servile et passéiste: le langage est moderne sans être radical, la virtuosité est là mais sans complaisance et surtout, chacune des six pièces a son caractère propre. Pour ma part, je les trouve très inspirées.
La première est pas mal verticale, des doubles cordes continuellement, etc. Ce n'est pas la plus séduisante. Elle m'ennuie.
La deuxième et son principe de collage (à partir du prélude de la troisième sonate de Bach) est assez bluffant à la première écoute mais dès qu'on a compris le "truc", on s'en lasse un peu. Surtout qu'il utilise deux fois le même procédé (avec le Dies Irae)
La troisième, par contre, c'est une superbe méditation très dissonante et instable, avec une large variété de jeu. Tout ça d'un seul geste et avec un matériau thématique particulièrement raffiné.
Ma préférée reste la quatrième. En hommage plus qu'évident aux sonates baroques du XVIIIè. Un prélude caractéristique du style d'Ysaye avec ses mouvements perpétuelles alambiqués et ses grands écarts sur des rythmes flottants. Une sarabande en pizzicato. Un final enlevé. Tout cela est très spirituel et touchant.
La cinquième "l'Aurore" se veut plus âpre et aussi figurative. (Danses rustiques) Là aussi, les techniques de jeu sont nombreuses et même si ça en met plein la vue, ça reste au service du discours musical. Un tour de force, cette sonate. Quelle inspiration et quelle évocation !
La sixième est quant à elle un peu hard à cerner. Harmoniquement, c'est très perturbé et bigrement anguleux. C'est aussi un ton général plutôt cassant et virulent sur les bords. De la musique pure, belle pour elle-même. Very Happy

En-dehors de ses merveilles pour violon seul et de quelques petites pièces virtuoses sans autre intérêt que l'épate, il a encore composé de bien délicieuses choses. Très proche de Fauré, c'est vrai, mais surtout de Chausson. On est vraiment dans l'impressionnisme le plus délicat et sensuel qu'il soit. Les Neiges d'antan, Rêves d'enfant, Berceuse, Poème élégiaque, Harmonie du soir, Trio pour deux violons et alto. I love you et quelques autres choses que je n'ai pas écouté.
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MessageSujet: Re: Eugène Ysaÿe   Eugène Ysaÿe EmptyJeu 17 Fév 2011 - 20:03

Ophanin a écrit:
Cello a écrit:
Chausson (le Poème pour violon et orchestre [...]
La cadence au début est d'ailleurs de la composition d'Ysaye lui-même. (de ce que j'ai lu je ne sais plus où)
j'aimerais savoir où? à vrai dire je n'en crois rien, les ressemblances avec le modèle qui est le Poème Elégiaque opus 12 en ré mineur d'Ysaÿe (qui semble bien l'inventeur du "genre") sont assez troublantes mais je ne pense pas qu'il soit intervenu dans a composition du Poème de Chausson, qu'il a défendu sur toutes les scènes du monde et dont l'impression a été financée en cachette de l'auteur par Albeniz. On peut entendre ce Poème Elégiaque dans sa version orchestrale sur le disque de Papavrami avec l'orchestre symphonique de Liège (où l'on trouve aussi une assez bonen version du poème de Chausson, de l'intro et Rondo de Saint-Saëns, et un affligeant 3ème concerto du même).

Citation :

La première est pas mal verticale, des doubles cordes continuellement, etc. Ce n'est pas la plus séduisante. Elle m'ennuie.
Il faut bien un point de départ et elle distille à peu près le même ennui que JS Bach dans le même exercice. Il faut considérer que c'est une première réaction à chaud (que l'ensemble a été construit en 48 heures dans la foulée, et considérer également la personnalité du dédicataire toujours lié à l'esprit de la pièce)

Citation :
La deuxième et son principe de collage (à partir du prélude de la troisième sonate de Bach) est assez bluffant à la première écoute mais dès qu'on a compris le "truc", on s'en lasse un peu. Surtout qu'il utilise deux fois le même procédé (avec le Dies Irae)
c'est bien le même procédé, la sonate est basée sur l'identité de thème (hors mode) du Dies Irae grégorien et du thème de la 3ème partita, et vise à faire croire que Bach n'est qu'une métamorphose de ce thème. C'est dans l'ordre de composition la 4ème.

Citation :
Ma préférée reste la quatrième. En hommage plus qu'évident aux sonates baroques du XVIIIè. Un prélude caractéristique du style d'Ysaye avec ses mouvements perpétuelles alambiqués et ses grands écarts sur des rythmes flottants. Une sarabande en pizzicato. Un final enlevé. Tout cela est très spirituel et touchant.
La 2ème composée en fait, comme le montre le manuscrit qu'on peut consulter sur IMSLP. A mon avis plus un hommage à la "suite dans le style ancien" mis à la mode par les franckistes qu'à la sonate d'église baroque elle-même.

Citation :
La cinquième "l'Aurore" se veut plus âpre et aussi figurative. (Danses rustiques) Là aussi, les techniques de jeu sont nombreuses et même si ça en met plein la vue, ça reste au service du discours musical. Un tour de force, cette sonate. Quelle inspiration et quelle évocation !
Evidemment en référence à Debussy dont Ysaÿe créa le quautuor avec Mathieu Crickboom le dédicataire. Le premier mouvement est un tour de force du point de vue de la composition. La danse regarde plus vers Bartok.

Citation :
La sixième est quant à elle un peu hard à cerner. Harmoniquement, c'est très perturbé et bigrement anguleux.
C'est une espagnolade légèrement ironique.
Citation :
En-dehors de ses merveilles pour violon seul ... Les Neiges d'antan, Rêves d'enfant, Berceuse, Poème élégiaque, Harmonie du soir, Trio pour deux violons et alto. I love you et quelques autres choses que je n'ai pas écoutées.
Amitié, par exemple par Oïstrakh père et fils devrait laisser muet les amateurs de violon romantique.
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MessageSujet: Re: Eugène Ysaÿe   Eugène Ysaÿe EmptyJeu 17 Fév 2011 - 20:16

En fait, j'ai eu à me pencher sur les sonates d'Ysaÿe pour un programme de concert, et le texte produit n'a finalement pas servi à grand chose parce qu'il a fallu le réduire au minimum, et qu'il étai inutile de présenter Ysaÿe aux Liégeois qui le connaissent mieux que moi. Comme ce répertoire ne suscite pas forcément la curiosité générale, je profite de ce qu'on s'y intéresse ici:

Le 4 mars 1931, Eugène Ysaÿe, ne put assister à la création de son opéra Pierre le mineur (Pière li Hoyeû) au Théâtre Royal de Liège ; grâce à une liaison radiophonique avec la clinique du docteur Laruelle, il put néanmoins s’adresser au public de son lit d’hôpital, tandis que son portrait géant était projeté devant le rideau de scène. Le 25 avril suivant, lors de la représentation à La Monnaie, on transporta sa civière dans sa loge afin qu’il pût entendre, sur le vif, l’œuvre qu’il avait méditée durant une cinquantaine d’années, dernier opéra vériste au sujet sombre et social, dont il espérait qu’il relancerait l’usage de la langue wallonne au théâtre lyrique, lequel ne l’avait jusqu’alors utilisée que pour la farce. Miné par le diabète, qui l’avait déjà condamné à l’amputation du pied droit, Ysaÿe mourut dix-sept jours plus tard.
Cet ultime hommage, rendu possible par la volonté de la reine Elisabeth dont il était le conseiller musical, le professeur de violon et le collaborateur dans la fondation du fameux concours qui prendrait successivement leur nom, résumait la destinée extravagante d’un compositeur –aujourd’hui encore ignoré- qui fut le plus grand virtuose de son temps, l’un des fondateurs du futur orchestre philharmonique de Berlin, comme le chef principal de celui de Cincinatti de 1918 à 1922, et l’infatigable animateur du Cercle des Vingt qui révolutionna la vie artistique européenne, faisant de l’axe Paris-Nancy-Bruxelles le vecteur de la musique moderne et de l’Art Nouveau.

Né à Liège, le 16 juillet 1858, dans la plus grande misère, troisième rejeton de quatre, d’un père tailleur le jour et musicien de brasserie la nuit, qui lui inculqua l’art du violon à coups de trique, ayant vu mourir sa mère en couche alors qu’il n’avait que dix ans, renvoyé du conservatoire de Liège et contraint de s’exercer dans une cave, Eugène Ysaÿe courut longtemps le cachet, de la cathédrale aux bals populaires, avant qu’Henry Vieuxtemps, de passage à Liège, n’entende s’échapper du soupirail de la maison Ysaÿe la redoutable partie soliste de son 5ème concerto et ne frappe à la porte, emportant dans son sillage le jeune prodige de quatorze ans devenu aussitôt son élève, puis celui de Wienawski, lorsque la paralysie empêcha Vieuxtemps de poursuivre son enseignement, mais non de présenter son protégé au tout-Paris musical, Lalo, Chabrier, d’Indy, Duparc, Fauré, Chausson, et Debussy déjà. En cette année 1876 qui voit la création de Bayreuth, Ysaÿe a 18 ans. Il ne tient pas en place : trois ans plus tard, devenu premier violon de l’orchestre du Konzerthaus de Berlin, où il s’est produit devant l’Impératrice sur la recommandation du poète Jules Laforgue, il n’écoute ni Saint-Saëns, ni Clara Schumann, ni Joseph Joachim ou Liszt devenus ses intimes, et entame avec Anton Rubinstein des tournées triomphales en Scandinavie et en Russie. L’ennui a parfois d’heureuses conséquences : c’est à son retour à Berlin qu’Ysaÿe esquisse ses premières compositions. Abandonnant le confort financier dont bénéficie toute sa famille (son jeune frère Théo, pianiste, dont il finance les études en Allemagne, sa sœur, comédienne à Anvers) il démissionne de son poste pour regagner Paris, expliquant à son père : « Pour vivre, j’ai besoin de m’appartenir, de n’être sous aucun joug. Il me faut courir, courir toujours sans jamais m’arrêter, le même soleil m’endort, d’autres cieux me raniment. »

Le catalogue officiel d’Eugène Ysaÿe ne compte que 28 numéros d’opus, mais de très nombreuses œuvres non publiées dorment encore dans les tiroirs. On considère, à tort, que, comme Kreisler, Ysaÿe n’a produit que des œuvres pour son propre instrument, des adaptations ou des transcriptions: ce malentendu est aggravé par le fait que ses nombreux Poèmes sont presque toujours présentés dans leur version réduites avec accompagnement de piano, alors qu’il est, quoique autodidacte en la matière, un des plus brillants orchestrateurs de son temps.
Nul doute qu’Ysaÿe puisa ces compétences dans l’étude des innombrables partitions qui lui furent dédiées par ses contemporains, œuvres dont il fut parfois le commanditaire : en plus du célèbre Poème -(directement inspiré par le Poème élégiaque opus 12 d’Ysaÿe) et que le virtuose défendit dans le monde entier au point de refuser de se produire si les organisateurs de concerts n’acceptaient pas de l’inscrire à ses programmes-, Chausson lui dédia son Concert opus 21, Debussy son Quatuor, il reçut en cadeau pour son premier mariage la Sonate de Franck, commanda celle de Lekeu (et le quatuor inachevé). Son nom figure sur les Sonates de Magnard, Vierne, Dubois, Jongen, Lazzari, Ropartz, Samazeuilh, en tête des Quatuor opus 35 de d’Indy, et opus 112 de Saint-Saëns, du Quintette opus 89 de Fauré : c’est dire le rôle capital qu’Ysaÿe joua pour imposer la musique de son temps, et la connaissance qu’il en eut. Tous les courants musicaux des années 1880 à 1920, symbolisme, impressionnisme, et expressionnisme se reflètent dans l’œuvre qui résume son parcours et les innovations techniques qu’il apporta à ce qu’on appelle aujourd’hui l’école franco-belge du violon, les Six sonates pour violon seul publiées en 1924 par son fils, éditeur de musique à Bruxelles et futur biographe, Antoine.
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MessageSujet: Re: Eugène Ysaÿe   Eugène Ysaÿe EmptyJeu 17 Fév 2011 - 20:18

Les six Sonates opus 27

Lorsqu’Ysaÿe entreprend la composition de ses six Sonates, ses apparitions en concert se sont raréfiées ; la société de concerts qui porte son nom a dû, faute de public suffisant, suspendre ses activités, et Eugène fait face à la concurrence de son propre fils Théodore, qui organise des « Séances Ysaÿe » en abusant de la publicité de son nom. Il consacre ses dernières forces à la constitution d’un trio avec Yves Nat et Maurice Dambois (à l’intention duquel Ysaÿe rédigera sa dernière œuvre officiellement répertoriée, la Sonate pour violoncelle seul opus 28) : après plusieurs tournées d’adieu difficilement remplies, « grand Pépère », comme le surnommait Nat, remontera sur scène pour une dernière apparition en 1927 sur la sollicitation de Pablo Casals, à l’occasion du centenaire de la mort de Beethoven. A Paris, Salle Gaveau, il jouera une dernière fois les dix sonates en trois séances avec une jeune pianiste encore peu connue, Clara Haskil.

L’impulsion présidant à l’écriture des Sonates serait due à l’impression laissée par un récital consacré à Bach par Joseph Szigeti, d’où la dédicace à ce virtuose de la pièce initiale du cycle, rédigée dans sa villa du Zoute en 1923. La légende voudrait qu’Ysaÿe ait jeté sur le papier les esquisses des six œuvres en une seule journée, permutant ensuite pour la publication la place des sonates n°2 et 4. La référence à Jean Sébastien Bach est pleinement assumée, non seulement dans les citations des sonates et partitas du Maître mais aussi dans cette note rédigée avant même le passage à l’écriture : « Le génie de Bach effraie celui qui serait tenté de suivre une voie identique. Il sait qu'il y a là un sommet difficile à atteindre. Comment se dégager d'une influence dominatrice qui fera, fatalement, que si l'on veut écrire pour instrument seul, on écrira à la manière de...? » Afin de dépasser cet inévitable écueil, Ysaÿe conciliera l’hommage au compositeur avec celui aux interprètes, se plaçant sous la tutelle du Paganini des Caprices, et adaptant son style à chacun des virtuoses dédicataires des six pièces, tout en faisant alterner des formes élaborées par les compositeurs modernes, non sans y inclure des éléments empruntés au folklore et à la musique traditionnelle, ce qui pourrait laisser supposer qu’Ysaÿe aurait pu rencontrer au cours de ses voyages l’une au moins des Trois Sonates opus 3 pour violon seul d’Ivan Kandoshkin, alors totalement oublié en Europe occidentale.
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MessageSujet: Re: Eugène Ysaÿe   Eugène Ysaÿe EmptyJeu 17 Fév 2011 - 20:20

Sonate n°1 en sol mineur (à Joseph Szigeti)

1-Grave 2- Fugato 3- Allegretto poco scherzoso 4- Finale (con brio)

Cette sonate peut apparaître comme la plus directement liée au modèle puisqu’elle reprend la tonalité de la première sonate de Bach (virant à la relative majeure de si bémol pour le troisième mouvement, plus vif qu’on l’attendrait) et la structure traditionnelle de la « sonate d’église » avec son fugato obligé. N’est-elle pas cependant plus caractéristique du néo-classicisme et du « retour à Bach » tel que Stravinsky le prône précisément au début des années 20 ? Malgré les figurations typiques de Bach, l’harmonie y est surprenante dès le quadruple accord d’entrée par l’insistance motivique dissonante des successions de secondes mineures, et l’effet d’étrangeté fantomatique de la récapitulation sul ponticello comme de la ponctuation finale non résolue. Après la polyphonie angoissée du fugato le « scherzo-fantaisie » porte la marque « Amabile » : la section centrale de ce troisième mouvement contient quelques effets glissés proches du jazz des plus saisissants. Le finale, Allegro fermo, traditionnel par son thème à 3/8, tend vers une modalité et une liberté de ton évoquant la musique hongroise, allusion à la nationalité du dédicataire, même si Szigeti, qui créditait Ysaÿe de la qualité, selon lui devenue rare, d’être, en plus d’un virtuose, un musicien, reconnaissait dans les traits de sixtes en double et triple cordes, exigeant de périlleux changements de doigté, une caractéristique du jeu d’Ysaÿe plus que de son propre style.

Sonate n°2 : « Obsession » en la mineur (à Jacques Thibaud)

1-Prélude (poco vivace) 2- Malinconia (poco lento) 3- Danse des Ombres (Sarabande) 4-Les Furies (Allegro furioso)

Longtemps demeurée la plus connue du groupe, cette sonate cite dans ses deux premières mesures le prélude de la Partita en mi majeur de Bach, par laquelle Thibaut commençait systématiquement ses sessions de travail, exploitant par une suite de transformations dont la brusque juxtaposition de l’allègre thème majeur et du dramatique motif mineur, la parenté thématique des premières notes du thème de Bach avec le Dies Irae grégorien, véritable « obsession » que martèlent les quatre mouvements de l’œuvre. Le Prélude fait coexister les deux textes au point de rendre évidente cette ressemblance. Malinconia (abattement, désespoir, mélancolie, forme de tristesse inconsolable qu’on aurait tendance à traduire par « Blues » en anglais) requiert l’usage de la sourdine, conduisant par une lente sicilienne vers une énonciation ad libitum du motif de plein chant sur une tenue de sol grave. La Danse des ombres présente le thème en pizzicati, dans une harmonisation majeure au caractère médiéval archaïsant avant que ne lui succède six courtes variations, la deuxième une Musette sur une pédale de sol amenant une variation en mineur, puis une suite haletante de traits en accélération conduisant à une récapitulation a l’arco. La virtuosité fulgurante du finale de caractère rageur, français et bohémien à la fois, évoque la longue introduction solo de Tzigane de Ravel, composé en 1924, année de publication des sonates. Dans le sombre portrait de virtuose diabolique à la Paganini en lequel Ysaÿe transforme Thibaut, n’aurait-il pas eu la prescience de la destinée tragique de cet autre phare de l’école française du violon, disparu, comme Ginette Neveu, avec l’un de ses Stradivarius, dans un accident d’avion ?

Sonate n°3 en ré mineur « Ballade » (à Georges Enesco)

Condisciple de Thibaud dans la classe de Marsick, mais aussi élève occasionnel d’Ysaÿe, Enesco est parvenu à faire oublier par la postérité son statut de virtuose d’exception au profit de celui de compositeur de premier plan. La sonate qui lui est dédiée est la plus courte de l’ensemble mais sans doute la plus originale. Premier sommet du cycle, elle s’éloigne de Bach pour épouser une forme en un mouvement unique au centre tonal relativement flou, qui fait référence par son sous-titre aux exemples illustrés par Brahms et Chopin. Sa structure n’épouse toutefois pas la forme ABA qu’adoptent les « Ballades » de ses prédécesseurs, mais elle évolue comme une sorte d’aria et cabalette précédée d’un récitatif sans barres de mesures qui flirte avec l’atonalité. Par son laconisme, son chromatisme extrême, son thème lyrique en rythme impair à 5/4 et sa technique de développement en variation continue, elle fait penser à la Sonate pour piano opus 1 d’Alban Berg, publiée dès 1910, mais dont la première parisienne attendit l’année 1922. « J’ai laissé mon imagination aller à sa guise » avouait Ysaÿe, retournant à cette forme diffuse post-lisztéenne, mais non narrative, dont il est le créateur, le Poème. Plus que toutes les autres cette sonate offre à l’interprète une occasion d’imprimer la marque de sa propre sensibilité, ce qui explique qu’on en entende des versions très différentes et justifie qu’elle ait peu à peu éclipsé en fréquence d’enregistrement la précédente. Le piège serait de n’y voir qu’une étude de virtuosité transcendante.

A l’occasion du dernier cours d’interprétation qu’Ysaÿe prodigua à Georges Enesco, il fit cette déclaration en manière de testament : «La virtuosité sans musique est vaine. Toute note, tout son, doivent vivre, chanter, exprimer la douleur ou la joie. Soyez peintre, même dans les «traits» qui ne sont qu’une suite de notes qui chantent rapidement... De la musique avant toute chose ! Respirez à pleins poumons. N’enfermez point votre violon en vous, dégagez-vous en lui et parlez parfois pour lui et pour la musique».
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MessageSujet: Re: Eugène Ysaÿe   Eugène Ysaÿe EmptyJeu 17 Fév 2011 - 20:29

Sonate n°4 en mi mineur (à Fritz Kreisler)

1- Allemande (Lento maestoso) 2- Sarabande (Quasi lento) 3- Finale (Presto ma non troppo)

Conçue à l’origine comme la deuxième du groupe, cette sonate n’est baroque ou néo-classique que par les titres de ses premiers mouvements qui se réfèrent aux sections traditionnelles de la Partita en omettant certains passages tels Courante, Aria ou Gigue, observant dans sa structure le patron de la sonate romantique en trois mouvements, tout en imitant les suites dans le style ancien, très en vogue dans la musique française des années 1880, et que Kreisler pratiqua en rédigeant de nombreux « faux ». Parmi ses œuvres originales qu’il n’essaya jamais de faire passer pour des productions retrouvées de compositeurs anciens, son unique morceau destiné au violon seul, le Récitatif et Scherzo-Caprice opus 6, écrit en 1911, est justement dédié à Eugène Ysaye. On distingue de nettes ressemblances entre ce récitatif et l’introduction de l’Allemande de la sonate d’Ysaÿe, qui abandonne assez rapidement la mesure binaire pour adopter celle de 3/8 dès que le tempo s’anime. Ces similitudes se renforcent par le rapport que les deux pièces entretiennent avec la Chaconne en ré de Bach, ou du moins avec la vision qu’en avaient les virtuoses romantiques. Comme dans la sonate pour Thibaud, la Sarabande, construite sur un ostinato descendant de sol-fa-mi-ré répété à chaque mesure, s’énonce en pizzicati, mais la partition précise ici « avec vibrations » et il semble qu’Ysaÿe s’amuse à multiplier dans ce mouvement des traits caractéristiques du jeu de Kreisler, doubles cordes avec trilles, alternance d’harmoniques et de sons blancs sur la touche, comme il nourrit toute la sonate de citations qui confinent au collage. La Sarabande fait allusion au mouvement lent du Quatuor de d’Indy qui lui est dédié, le Finale s’éloigne vite de l’imitation de Gigue pour prendre une allure de Caprice viennois décalquant un motif du Scherzo-Caprice mais citant aussi textuellement le Prélude et Allegro de Kreisler (lui-même un pastiche de Pugnani).


Sonate n°5 en sol majeur (à Mathieu Crickboom)

1- L’Aurore (Lento assai) 2- Danse rustique (Allegro giocoso molto moderato)

Mathieu Crickboom, natif de Verviers, l’un des proches de Lekeu, fut le disciple préféré d’Ysaye et longtemps le second violon de son quatuor. Dédicataire du Quatuor opus 35 de Chausson, il participa à la création de celui de Debussy. Il consacra l’essentiel de sa carrière à la musique de chambre, ce qui explique qu’on n’ait peu le souvenir de ses dons de soliste, sans doute exceptionnels, à en juger par la difficulté de l’œuvre qu’Ysaÿe choisit de lui dédier.

Parfois surnommée “Pastorale” cette sonate est celle qui résiste le plus à l’analyse, et malgré une discrétion de surface, peut-être celle qui regarde le plus avant vers l’évolution des techniques d’interprétation et de composition. Surprenante par sa structure en diptyque, elle fonde son unité sur l’utilisation en guise de motif de la seul quinte vide sol-ré à laquelle se juxtapose la quarte mi-si, et du jeu que ces intervalles entretiennent avec l’accord de base des cordes du violon (sol ré la mi) d’où provient l’effet « d’aurore » qui gravite autour de l’idée d’un violon qui chercherait à se réaccorder constamment. Le premier mouvement est dominé par un élargissement progressif de l’échelle diatonique ascendante des mesures initiales, passant du motif ré-mi-si-fa à sa transformation en ré-sol-mi-si bémol pour s’éclaircir enfin en une série d’arpèges rayonnants. Parmi d’autres effets techniques innovants rendant une ambiance particulièrement « impressionniste », on trouve l’utilisation des pizzicati mains gauche, des glissandi et tremolos harmoniques, et de slaps percussifs dont on attribue en général la paternité à Bartok.. L’autre élément qui lie ces deux mouvements est la constante asymétrie des mesures. L’indication « mesure très libre » en tête de l’Aurore ne fait que souligner le double chiffrage 4/4 3/4 à l’armature, l’alternance demeurant des plus irrégulières. La Danse rustique (avec la marque Bien rythmé) fait alterner cinq mesures à 5/4 suivies d’une mesure à 7/4 et un système de mesures à 3/4 , 4/4 et 6/4 anticipant la technique des « mètres variables » telle qu’elle sera théorisée par Boris Blacher. La « rusticité » de cette danse qui ne cesse de boiter que dans sa section centrale curieusement évocatrice à nouveau des arpèges descendants de Tzigane de Ravel, est donc contrairement à ce que tente de faire croire son titre, d’une élaboration des plus savantes et raffinée.


Sonate n°6 en mi majeur (à Manuel Quiroga)

Si l’on tient pour véridique que la conception du corpus aurait occupé Ysaÿe l’espace de 24 heures, il n’est pas exclu qu’il ait envisagé l’ensemble comme un programme de concert auquel il aurait réservé un finale en feu d’artifice, d’un brio confinant au clinquant. Dans l’économie interne du cycle, la sixième sonate, un temps intitulée Fantaisie, répond symétriquement à la troisième dont elle est le pendant, par son mouvement unique de ballade rhapsodique et le caractère latin démonstratif qui la rend si singulière. Cette étude flamboyante en forme de habanera est à travers son dédicataire Manuel Quiroga, le plus célèbre virtuose espagnol de son temps, un hommage à la patrie de Sarasate et Falla, mais aussi à l’école française qui compléta leur formation (Quiroga, qui y côtoya Enesco, obtient son premier prix du Conservatoire de Paris en 1911, devant un jury composé pour partie de Fauré et Kreisler). Plus qu’au véritable caractère ibérique, la dernière sonate tire un coup de chapeau rétrospectif à l’Espagne de Bizet, Lalo, Saint-Saëns et Ravel, et aux années de jeunesse et de formation d’Ysaÿe. Comment, à l’évocation de cette Espagne de fantaisie, Ysaÿe pourrait-il oublier qu’il reçut de Sarasate, la dédicace de ses Airs écossais opus 34, et qu’Albeniz avec qui il ne joua qu’une fois en concert à Berlin, fut un de ses familiers et l’accompagnateur régulier du quatuor Crickboom ?

Il ne s’agit pas de minimiser l’importance historique de Manuel Quiroga, attestée par le disque, et qui reçut d’autres témoignages d’admiration de ses contemporains, parmi lesquels les dédicaces des sonates de Granados et de Paul Paray : les difficultés techniques déployées montrent assez le respect du vieux maître pour les qualités techniques du jeune homme, mais n’y a-t-il pas une attitude de défi à vouloir afficher une virtuosité si patente, comme à prendre in extremis pareille distance avec Bach, alors que Quiroga préférait à tout autre le répertoire pré-beethovenien ? La présence des harmonies modales risquées qui donnent à l’introduction un léger aspect de caprice russe expliquent-elles que Quiroga, dont la carrière se poursuivit encore six ans après la mort d’Ysaÿe, ne jouât jamais sa sonate ? Il fut également frappé par le destin : le 8 juin 1937 à New York, alors qu’il venait de quitter le pianiste José Iturbi à Time Square, un camion le renversa. Il ne put jamais retrouver le plein usage de son bras droit, et consacra les vingt-cinq dernières années de sa vie à la composition de pièces brèves (danses espagnoles, argentines et cubaines) et à la peinture, exploitant un don de dessinateur et de caricaturiste qu’il possédait depuis son plus jeune âge.

Les enregistrements, autrefois rares, des Six sonates opus 27 d’Eugène Ysaÿe par le même violoniste, se sont multipliés ces dernières années (outre les précurseurs, Ruggiero Ricci et Gidon Kremer au milieu des années 70, et pour n’évoquer que ceux qui ont eu le plus important écho critique, on peut citer parmi les enregistrements intégraux, dans l’ordre de publication, les versions d’ Oscar Shumsky, Lydia Mordkovitch, Yuval Yaron, Frank Peter Zimmermann, Philippe Graffin, Leonidas Kavakos, et Thomas Zehetmair), sans compter les enregistrements isolés de fragments du cycle parmi lesquels ceux d'Oïstrakh comme de tous les grand violonistes, chacun choisissant, selon l’intention d’origine, d'investir de préférence celle qui reflète le mieux ses atouts techniques ou sa personnalité. Comparez les versions antithétiques, mais également réussies de de la 3ème sonate par Garnetz ou Svetlin Roussev par exemple.

Chacun peut parvenir à y faire entrevoir un fragment de cet idéal approché dans la douleur et l’étude, conformément à la description qu’en fit Eugène Ysaÿe dans cette confidence rédigée à Moscou en 1907 :
« Plus je joue, plus on m’aime, plus on m’acclame, plus je pense, plus je souffre, plus je voudrais atteindre cette perfection dont le sourire tend vers l’artiste ses charmes, qui s’évanouit aussitôt à l’instant même où l’on croit la tenir, la posséder, comme une amante longuement désirée et qu’on ne vit jamais face à face».

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MessageSujet: Re: Eugène Ysaÿe   Eugène Ysaÿe EmptyVen 18 Fév 2011 - 10:24

Merci pour ces informations autrement plus complètes que les miennes mains .

Je viens de réécouter sa sonate pour violoncelle seul et je confirme mes premières impressions: elle ne renoue qu'épisodiquement avec la magie de celles pour violon. Le climat y est plus sombre, les gestes plus dramatiques. Seul le deuxième mouvement chante un peu. Mais ça reste une pièce tout à fait digne d'intérêt et plusieurs passages valent vraiment le détour.

Je suis plus réservé pour ce qui est de la sonate pour deux violons. Déjà, j'ai du mal avec ces sonorités en permanence haut perchées à mes oreilles mais en plus, ça me paraît moins aventureux, plus romantisme qui n'en finit pas de finir. Ca se laisse très agréablement écouter mais ça ne m'a guère retourné.
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MessageSujet: Re: Eugène Ysaÿe   Eugène Ysaÿe EmptyLun 22 Aoû 2011 - 16:34

Citation :

La cadence au début est d'ailleurs de la composition d'Ysaye lui-même. (de ce que j'ai lu je ne sais plus où)
j'aimerais savoir où? à vrai dire je n'en crois rien, les ressemblances avec le modèle qui est le Poème Elégiaque opus 12 en ré mineur d'Ysaÿe (qui semble bien l'inventeur du "genre") sont assez troublantes mais je ne pense pas qu'il soit intervenu dans a composition du Poème de Chausson

Citation :
La deuxième et son principe de collage (à partir du prélude de la troisième sonate de Bach) est assez bluffant à la première écoute mais dès qu'on a compris le "truc", on s'en lasse un peu. Surtout qu'il utilise deux fois le même procédé (avec le Dies Irae)
c'est bien le même procédé, la sonate est basée sur l'identité de thème (hors mode) du Dies Irae grégorien et du thème de la 3ème partita, et vise à faire croire que Bach n'est qu'une métamorphose de ce thème. C'est dans l'ordre de composition la 4ème.

Bonjour…
ça faisait un moment que je n'étais pas passé par ici, et je tombe justement sur un de mes dadas (Ysaÿe et la musique post romantique franco-belge) !

Je voudrais ajouter une petite précision concernant la remarque à propos du poème de Chausson. En fait, Chausson voulait depuis longtemps écrire une pièce pour son ami Eugène, mais ne savait pas vraiment quoi, sonate ? concerto ?…
Et puis Ysaÿe a publié son premier poème, le Poème élégiaque, et Chausson enthousiasmé a décidé d'écrire lui aussi un poème. Bien sûr, les premières cadences ont été inspirées de ce que faisait Ysaÿe, mais elles sont vraiment de Chausson, pourtant, Ysaÿe en concert ne les jouait pas exactement telles que Chausson les avait écrites, et j'ai en ma possession une édition de ce poème avec les changements d'Ysaÿe, doigtés, coups d'archet, mais aussi des accords rajoutés par-ci par-là, et surtout, vers la fin, pendant le grand tutti d'orchestre après le chiffre 20 (21 étant le Tempo 1°), le remplacement des grandes fusées du violon qu'on n'entend jamais sous l'orchestre, par une montée en octaves dans l'aigu qui elle, ajoute effectivement quelque chose…
D'ailleurs, dans leurs correspondances Chausson parlant du poème le nommait "mon-ton poème" ou encore "ton-mon poème"…

Un chose concernant maintenant le "modèle", le poème élégiaque : personne ne semble avoir remarqué (et même Antoine, que j'ai bien connu les dix dernières années de sa vie, ne ne l'avait pas remarqué) Ce poème appelé seulement "élégiaque", suit mot à mot le texte du Roméo et Juliette de Shakespeare. Toute cette introduction palpitante qui est un immense chant d'amour, et puis la scène funèbre (le titre étant d'Ysaÿe), le thème de la mort (où pour la première fois on entend le fa grave du violon : sol descendu au fa pour donner un timbre plus macabre), qui mêne à un paroxysme semblant correspondre à la décision de mourir de Roméo (autrement et pour des raisons purement musicales et structurelles, ce second climax ne s'expliquerait pas vraiment)… à remarquer à cet endroit le thème de la mort qui réapparait en pleine puissance dans l'aigu du violon, suivi de ce grand tourbillon ƒƒƒ de l'orchestre et d'un long silence en point d'orge… et qu'est-ce qui se passe ensuite ? une sorte de récitatif au violon qui reprend plus ou moins le thème d'amour du début, mais transformé, et qui curieusement rappelle maintenant, et de manière étrange, le fameux thème d'amour de tristan et Isolde, avec ses chromatismes (mais tout le monde l'a repris : Debussy… même Vincent Scotto dans la musique du film Marius)…
Sincèrement, je ne crois pas que ce soit un hasard, mais plutôt une sorte de citation, et par un grand admirateur de cette œuvre, celui qui, encore jeune, lors de la reprise à Paris, n'ayant pas le sou pour entrer à l'Opéra, avait donné rendez-vous à ses copainss tout aussi démunis tout aussi passionnés, en frac, devant les guichets, puis, l'air noble, était passé devant le personnel à l'entrée, et indiquant d'un geste péremptoire ceux qui le suivaient avait laissé tomber : "ces gens sont avec moi"…

D'ailleurs, le fait que dans ce court récitatif, cette phrase soit dite pp, comme en hésitant, ne fait-il pas songer aux premiers mots, aux premières pensées de quelqu'un qui s'éveille ? ensuite, cela mêne à la reprise du chant du début, chant d'amour certe, mais si différent dans l'ambience, surtout à l'orchestre, qui dès la 4e mesure rajoute dans le grave le théme de la mort… cela n'apparait pas normalement dans la partie de piano (lorsque je jouais cette pièce en concert avec piano, j'avais pris la liberté de le rajouter), mais comme Ysaÿe écrivait généralement les parties de piano avant de les orchestrer, c'est probablement un rajout lors de l'orchestration.

Et la mort de Juliette me direz-vous ? il n'y a pas de grand bruit, de drame comme on aurait pu s'attendre, je me suis au début posé cette question, mais si l'on relit Shakespeare, la mort de Juliette se fait dans la douceur, comme un accomplissement : aller rejoindre son époux… d'ailleurs, dans le texte, elle dit : "Ô fortuné poignard, prends ma poitrine pour fourreau, restes-y plongé que je meure…" Et c'est ainsi que se termine Le Poème élégiaque…

On pourra remarquer que, durant ces dernières mesures (avec la longue descente en trilles au violon que Chausson a d'ailleurs repris pour terminer son poème), le thème de la mort est de nouveau présent comme pour marquer sa victoire.

Est-ce que tout ça ajoute ou retire quelque chose à la musique ? certainement non, l'œuvre est magnifique, et se suffit par elle même, mais il peut être utile de l'avoir remarqué lorsqu'on doit la jouer, pour comprendre sa construction.

D'ailleurs, et même si peu le savent, le poème de Chausson est lui aussi basé sur un long poème (un peu rocambolesque il faut l'admettre), l'histoire d'un violoniste qui va étudier la magie en Orient, et qui, revenant des années plus tard, se sert de son violon pour envoûter la femme de son ami…


Je voudrais encore ajouter une petite remarque à propos de cette sonate n° 2, dédiée à Thibaut (Jacot comme le surnommait Ysaÿe), et qui changera peut-être le point de vue à son propos, concernant les collages /

Dédiée à Thibaut… mais d'abord, il faut savoir que Thibaut lorsqu'il jouait le prélude de la partita de Bach, se perdait toujours pour la mémoire, et qu'il pouvait ainsi tenir longtemps avant de trouver la sortie… c'était un peu matière de plaisanterie entre les deux copains… et pour Ysaÿe, écrire cette sonate et la dédier à Thibaut justement, était une manière affectueuse de s'en moquer gentiment (et avec grand art !)… Cette anecdote m'a été racontée il y a longtemps par mon prof d'alors, qui connaissait bien toute la famille depuis longtemps.

Pour le thème du dies irae, mais là, ce n'est qu'une idée personnelle, je pense qu'il faut aussi y voir une intention moqueuse, tout à fait du même ordre que lorsque aujourd'hui, dans des BD, un des personnages fulmine contre quelque chose ou quelqu'un, et que Le dessinateur dessine alors dans des bulles, nombre de bombes avec des mèches allumées, de crânes avec des tibias croisés, etc…

Il ne faut pas perdre de vue qu'Ysaÿe était taquin et parfois même un peu farceur, même-pince-sans-rire…

Je voudrais encore faire un ajout à ceci (30 mn après) :

Ysaÿe aimait bien donner des images aux pièces qu'il jouait, ses propres pièces, ou même d'autres, cela se faisait encore beaucoup à cette époque et permettait de guider l'esprit, je citerai par exemple "Les neiges d'antan" qui suivent la forme du poème de François Villon, avec ce refrain lancinant "mais où sont les neiges d'antan ?", qu'Ysaÿe a conservé avec ces sortes de cadences en coup de vent qui viennent entrecouper le discours comme un souffle, qui justement chasserait les feuilles mortes des souvenirs, ou les neiges d'antan…

Il y a aussi « Chant d'hiver », sur ce poème en vieux patois Wallon :

« Tot sonle si plinde, tot sonle chouler,
I nive, et l'nivage si rapoule disconte les mohonnes,
Li vint houle…
I'm' sonle co minme ôr li chanson di nost ewe,
Tot moussant dsoslglece »

Tout semble se plaindre, tout semble pleurer,
Il neige, et la neige s'amoncelle contre les maisons…
Il me semble quand même entendre la chanson de notre eau
toute frémissante sous la glace


Dédié à sa femme et pour cause, les voyages aidant (et ses infidélités lors de ceux-ci qui duraient parfois des mois), il s'était un peu éloigné de celle-ci, pourtant, sous la glace, il lui semblait malgré tout entendre frémir l'eau…

Et donc, pour revenir à ce poème, la musique là encore suit le texte… cette espèce de désolation profonde qui se dégage dès le début, et je me souviens encore de mon prof qui me montrait par exemple un peu plus loin, ces espèces de montées chromatiques et qui disait : ce sont les bourrasques du vent dans la cheminée… et toute cette fin avec ces sons "sul ponticello", ces harmoniques… justement comme un bruissement, une de ces fins dont Ysaÿe a le secret.







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MessageSujet: Re: Eugène Ysaÿe   Eugène Ysaÿe EmptyLun 22 Aoû 2011 - 20:35

sud273 a écrit:
Sonate n°4 en mi mineur (à Fritz Kreisler)

1- Allemande (Lento maestoso) 2- Sarabande (Quasi lento) 3- Finale (Presto ma non troppo)

Conçue à l’origine comme la deuxième du groupe, cette sonate n’est baroque ou néo-classique que par les titres de ses premiers mouvements qui se réfèrent aux sections traditionnelles de la Partita en omettant certains passages tels Courante, Aria ou Gigue, observant dans sa structure le patron de la sonate romantique en trois mouvements, tout en imitant les suites dans le style ancien, très en vogue dans la musique française des années 1880, et que Kreisler pratiqua en rédigeant de nombreux « faux ». Parmi ses œuvres originales qu’il n’essaya jamais de faire passer pour des productions retrouvées de compositeurs anciens, son unique morceau destiné au violon seul, le Récitatif et Scherzo-Caprice opus 6, écrit en 1911, est justement dédié à Eugène Ysaye. On distingue de nettes ressemblances entre ce récitatif et l’introduction de l’Allemande de la sonate d’Ysaÿe, qui abandonne assez rapidement la mesure binaire pour adopter celle de 3/8 dès que le tempo s’anime. Ces similitudes se renforcent par le rapport que les deux pièces entretiennent avec la Chaconne en ré de Bach, ou du moins avec la vision qu’en avaient les virtuoses romantiques. Comme dans la sonate pour Thibaud, la Sarabande, construite sur un ostinato descendant de sol-fa-mi-ré répété à chaque mesure, s’énonce en pizzicati, mais la partition précise ici « avec vibrations » et il semble qu’Ysaÿe s’amuse à multiplier dans ce mouvement des traits caractéristiques du jeu de Kreisler, doubles cordes avec trilles, alternance d’harmoniques et de sons blancs sur la touche, comme il nourrit toute la sonate de citations qui confinent au collage. La Sarabande fait allusion au mouvement lent du Quatuor de d’Indy qui lui est dédié, le Finale s’éloigne vite de l’imitation de Gigue pour prendre une allure de Caprice viennois décalquant un motif du Scherzo-Caprice mais citant aussi textuellement le Prélude et Allegro de Kreisler (lui-même un pastiche de Pugnani).

Un petit détail encore, et que je crois peu connaissent à propos de la Kreisler, Ysaÿe a griffoné sur un bout de papier, un message qu'il a fait passer à Kreisler juste avant un concert où celui-ci devait jouer cette pièce qui lui était dédiée (il me semble que c'était la première fois qu'il devait la jouer et était un peu nerveux). C'était en rapport avec la Sarabande…

« Pour commencer » :

et suivent deux mesures sur une portée musicales avec l'indication ƒorte, et dans ces mesures, 2 fois le motif de l'ostinato : "sol fa mi- la- sol fa mi- la-"… et c'est vrai que c'est certainement mieux ainsi.

Au passage, bravo pour toute cette documentation détaillée et très exacte…


À propos de la sonate pour violoncelle (il en existe une version pour alto par Arie van de Moortel), bien sûr Ysaÿe, avec ses grandes paluches jouait aussi l'alto, et parfois même échangeait sa place avec l'altiste de son quatuor (pas en concert), mais il jouait aussi du violoncelle (et le faisait bien, à ce qu'on m'a dit), ce qu'on connait un peu moins. D'ailleurs, cette sonate n'est pas la seule pièce qu'il ait écrite pour violoncelle, il y a une méditation pour violoncelle et orchestre ainsi qu'une sérénade, elle aussi avec orchestre, je ne les ai jamais entendues, mais j'ai les partitions, et elles sont tout à fait dans la manière d'Ysaÿe… je n'ai pas mentionné le poème nocturne pour violon, cello et orchestre que j'ai eu l'occasion de jouer (en trio), et qui est vraiment une belle œuvre, ni le trio à cordes qui lui aussi est très beau (je ne parle pas ici de cet autre trio, la transcription de la sonate à 2 violons qu'il avait faite pour sa Reine, en y ajoutant un alto pour que celle-ci puisse la jouer)…

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